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Premiere parution: La Presse, 4 mars 1999



La surabondance d'information

La surabondance d'information: une solution au chômage?

Pascal Lapointe

On ne les appelle plus des bibliothécaires: on les appelle des gestionnaires de l'information. Il paraît que ça fait plus moderne.

Mais peut-être ce terme s'inscrit-il aussi dans cette fâcheuse tendance qu'a le monde des affaires à donner des titres vagues à des tâches floues accomplies par des employés indéfinis: à l'heure où se multiplient les sources d'information, où la valeur de tout ce qui touche à Internet monte en flèche tandis que dégringolent les coûts "d'entreposage" d'un texte dans un ordinateur, les patrons se retrouvent devant l'urgent besoin de payer quelqu'un pour les aider à mettre de l'ordre dans tout ça... Sauf qu'ils n'ont aucune idée de ce que "tout ça" veut dire, et qu'ils comptent en fait sur ce "quelqu'un" pour faire tout le travail tout seul.

"Nous sommes impliqués dans n'importe quoi, de la stratégie technologique jusqu'à la stratégie corporative", décline la directrice des bibliothèques du géant de l'informatique Sun, dans le cadre d'un article sur l'évolution du rôle de ces bibliothécaires d'entreprises.

Dans un cas, c'est le patron qui désire être tenu au courant de tout ce qui se publie dans son domaine -ce qui, à l'heure d'Internet, implique un travail plus compliqué qu'à l'époque où il suffisait d'avoir des ciseaux et un pot de colle. Dans un autre, c'est le chef de la division informatique qui veut tout savoir avant la fin de l'avant-midi sur une nouvelle compagnie. Ailleurs, c'est le vice-président aux affaires quelconques qui ne sait plus où donner de la tête, face à l'afflux de nouveaux sites Web.

Ce qu'ils attendent des "gestionnaires d'information" est donc limpide: donner du sens à cette information. Mais en commençant par quoi, vers qui, comment? Eux-mêmes n'en ont aucune idée.

Plusieurs patrons, poursuit l'article, croyaient naïvement, il n'y a pas si longtemps, que les bibliothécaires ne seraient bientôt plus nécessaires, puisque tout le monde pourrait accéder soi-même à l'information sur Internet... Or, selon une étude réalisée par Reuters il y a déjà deux ans, 49% des dirigeants d'entreprises se disaient incapables de gérer le volume d'information qui leur tombait dessus, 38% perdaient un temps précieux à chercher, 31% recevaient une énorme quantité d'information non sollicitée... et 94% croyaient que la situation allait empirer!

Résultat: les bibliothécaires ne sont pas les seuls "sauveurs". Depuis quelques années, des tas de gens possédant une expérience en recherche se sont mis à offrir leurs services à qui le veut -parmi eux, des étudiants, qui ont ainsi trouvé une solution à leur sous-emploi.

Certes, ils ont pour concurrents des robots. Agents automatiques (ou "agents intelligents", qui parcourent des centaines de publications pour vous renvoyer chaque matin les articles correspondant à vos champs d'intérêt), méta-moteurs (qui transmettent votre question à tous les moteurs de recherche), "push" et autres portails: la majeure partie des "recettes miracles" de ces dernières années poursuit le même but: répondre aux appels à l'aide des internautes submergés.

Mais si vous cherchez le robot-miracle, si vous désespérez devant les Alta Vista et autres HotBot qui vous renvoient 10 000 adresses, ne vous bercez pas de fausses illusions: tout le monde est dans la même situation. Vous pouvez tout au plus améliorer votre performance à mesure que vous gagnez de l'expérience (choisir tel mot-clef spécifique plutôt que tel autre trop général, apprendre à utiliser les guillemets, les + et les - en utilisant un outil de recherche, etc.), mais c'est rêver en couleur que de croire qu'il existe une innovation technologique capable de résoudre le problème de surabondance d'information. Cette innovation pourra tout au plus atténuer le problème, et encore, il se trouve certains "radicaux", comme l'auteur David Shenk (voir textes précédents sur la surabondance), pour recommander aux particuliers d'abandonner carrément les robots, et de s'en tenir à leur propre jugement pour faire le tri -ou à celui d'un professionnel, s'ils ont les moyens de le payer.

Vrai ou faux, il n'en demeure pas moins qu'il est illusoire d'espérer un jour voir le Net impeccablement rangé, trié, catalogué. La navigation y sera certainement moins embrouillée -divers projets sont sur la table- mais un catalogage systématique est hors de question. S'il fallait se lancer dans une pareille tâche, s'est déjà amusé à calculer Guy Teasdale, de l'Université Laval, il faudrait dépenser, au coût actuel du catalogage en bibliothèque (70$ par fiche), pour les 320 millions de pages Web recensées en janvier 98, la somme stupéfiante de 22 milliards 400 millions de dollars.

"Si on prend pour hypothèse qu'un catalogueur peut faire un traitement complet de 10 documents par jour et qu'il y a environ 250 jours ouvrables dans une année, ce même catalogueur aura traité 2500 documents au bout d'une année. Donc, pour traiter Internet en un an, j'aurai besoin de 128 000 catalogueurs!"

Remarquez que, conclut-il, ça pourrait représenter une solution au chômage...

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surabondance d'information

 

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