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Premiere parution: La Presse, 3 janvier 2000



L'utopie Internet

La fin du monde était pour hier

Pascal Lapointe

Or donc, l’apocalypse ne s’est pas produite. Les ordinateurs n’ont pas flanché, et le ciel ne nous est pas tombé sur la tête. Sauf que le temps des règlements de compte ne fait que commencer. Aux quatre coins d'Internet, des internautes commencent à poser des questions embarrassantes.

Parce que l'explication classique ("c'est parce qu'on s'était super-bien préparés qu'on n'a pas eu de problèmes") sonne un peu faux: on nous répétait depuis des mois que la Chine et la Russie n'étaient pas bien préparées du tout et pourtant, il ne s'est à peu près rien passé là-bas non plus.

Il est assez ironique d'aller voir la page spéciale "an 2000" du magazineWired, farcie d'articles où un risque d'apocalypse n'attend pas l'autre. Tout dans les titres et dans le ton employé, laisse croire à un désastre inévitable.(1) Pas un seul de ces textes ne laisse soupçonner qu'on se soit un seul instant demandé, chez Wired: "... et si on avait exagéré un tantinet?"

Il faut dire qu'il n'y a pas de quoi s'en étonner. Pour tout ce qui touche à la technologie, Wired, ce n'est une surprise pour aucun de ses vieux lecteurs, possède autant d'esprit critique qu'un hippopotame a de grâce. N'empêche qu'il y a de quoi en être irrité, par exemple lorsque, plutôt que de nous dire qu'il ne s'est rien passé en Asie le 1er janvier, le magazine préfère commencer son reportage par: "Le bogue de l'an 2000 demeure pour l'instant caché, à travers l'Asie..."

Les collègues du service de nouvelles ZDNet France ne cédaient pas leur place, eux qui affichaient toujours, le 2 janvier: "An 2000: derniers préparatifs avant l'implosion".(2)

Conscient qu'il était en train d'être présenté comme le roi des idiots, l'informaticien canadien Peter de Jager, qui fut l'un des premiers (dès 1993!) à tirer la sonnette d'alarme du bogue, a écrit le 2 janvier un texte intitulé: "Pourquoi n’y a-t-il pas de chaos?" On peut y lire, entre autres: "Toute cette excitation... a obligé les dirigeants compétents à examiner leurs systèmes informatiques en se posant une seule question. Est-ce que cette chose appelée le bogue de l'an 2000 pose une menace aux ordinateurs qui bénéficient à l'organisme? Si la réponse est oui, alors ils ont pris des actions appropriées. Si la réponse est non, alors ils l'ont ignorée avec raison."

Intéressant. Mais peut-être aurait-il fallu le dire plus tôt à ceux qui avaient été convaincus, eux, que s'ils ne dépensaient pas un sou, ils passeraient pour des incompétents.

Peter de Jager est ce même informaticien derrière le site au nom de domaine facile à retenir, www.year2000.com, genre de centre d'achat virtuel des compagnies, livres et autres produits liés au bogue. Lequel nom de domaine, depuis décembre, est en vente pour la modique somme de 10 millions $ US. Dans d'autres professions, on appellerait ça un conflit d'intérêt...

Bien sûr qu’il y en a eu, des bogues. Un site se fait même un plaisir de les recenser.(4) Mais "bogues" avec un b minuscule. Le fait qu'il ne se soit à peu près rien produit dans les pays où si peu de précautions ont été prises suggère au communicateur scientifique américain Russ George une comparaison avec les placebos –les fausses pilules utilisées pour tester de nouveaux médicaments: si les patients ayant pris le placebo se portent aussi bien que ceux qui ont pris la vraie pilule, c'est que l'efficacité de celle-ci laisse à désirer... "Il semble que la quantité de problèmes attribués au bogue dans les pays qui ont employé la pilule coûteuse soit insignifiante par rapport à ceux qui n'ont pratiquement fait aucun effort."

Quels problèmes? Un magasin vidéo du New Jersey a voulu facturer 91 000$ pour une cassette remise avec 100 ans de retard. La radio de la BBC et le site de Star Trek ont affiché "1er janvier 1900". Pas de quoi paralyser les marchés financiers, provoquer des pannes d'électricité ou lancer des missiles nucléaires... Et c'est sans compter les prédictions encore plus apocalyptiques, que les experts ne prenaient pas au sérieux, mais qui n'en étaient pas moins émises par d'autres "experts": crise économique de 10 ans(5), New York transformée en Beyrouth(6), épidémies planétaires(7)...

Ces derniers prophètes d'apocalypse –incluant ceux qui se sont construits des bunkers– n'étaient peut-être pas légion, mais ils ne désarment pas facilement: à l'instar des gourous qui annoncent la fin du monde depuis des siècles, ils se découvent, une fois la date fatidique passée, des échappatoires. Comme l'écrit un nommé "Lizard",(8) "plutôt que de les lyncher, leurs disciples rentrent à la maison, et attendent la prochaine prophétie."

"Il n'y a aucune façon d'éviter le fait que nos systèmes d'information soient basés sur une norme fautive qui coûtera à la communauté informatique mondiale des milliards de dollars en programmation", écrivait Peter de Jager en septembre 1993 dans la revue Computerworld. Voilà au moins une prédiction qui s'est réalisée.

(1) http://www.wired.com/news/y2k/

(2) http://www.zdnet.fr/an2000/

(3) http://www.year2000.com/y2kchaos.html

(4) http://208.11.77.166/

(5) http://www.yourdon.com/articles/y2koutlook.html

(6) http://www.kiyoinc.com/WRP127.HTM

(7) http://www.yourdon.com/articles/y2ksafehaven.html

(8) http://www.mrlizard.com/failure.html

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