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Premiere parution: La Presse, 25 janvier 1999



L'utopie Internet

Tout ce qui monte doit redescendre

Pascal Lapointe

Un vent de folie souffle sur la Bourse lorsqu'il est question d'Internet, titrait il y a une dizaine de jours une dépêche de l'Agence France-Presse. Les internautes de longue date auront vu là de la vieille nouvelle: depuis deux ans, l'exubérance irrationnelle des investisseurs fait sourire les uns -et inquiète les autres.

Le scénario est connu: il suffit qu'une bonne nouvelle soit annoncée, ou encore plus simplement, qu'une rumeur de bonne nouvelle circule, et les actions d'un Netscape, un Amazon.com ou un Yahoo! crèvent le plafond. Le printemps dernier par exemple, il avait suffi qu'Amazon.com annonce avoir perdu moins d'argent -pas gagné, perdu- au cours de ce trimestre qu'au cours du précédent pour que ses actions grimpent de 12 points!

Cela a certes l'avantage de fournir du capital à des compagnies qui en ont bien besoin, mais il y a un risque: ce qui monte trop haut peut se faire très mal en redescendant.

Ca risque de faire d'autant plus mal que cette excitation débridée vient d'atteindre le sommet du ridicule. Le 7 janvier, une petite compagnie américaine appelée Zapata, récemment reconvertie en firme de services Internet, expédiait à tous vents un communiqué de presse. Elle y annonçait fièrement avoir conclu une entente avec Amazon.com, cette méga-librairie qui n'existe que sur Internet et qui constitue le succès commercial le plus éclatant de l'histoire récente. En vertu de cette entente, Zapata pourrait vendre des livres d'Amazon à partir de son site, Zap.com, en échange d'un pourcentage des recettes.

Sitôt le communiqué de presse expédié, les actions de Zapata firent un bond en avant spectaculaire de 18%, passant à 14,75$.

Où est le problème, direz-vous? Eh bien, ce type "d'entente" est tout ce qu'il y a de banal. Des dizaines de milliers de sites en ont déjà signé une avec Amazon. Vous pourriez vous-même en signer une demain matin: il y a un formulaire d'inscription automatique sur le site d'Amazon.com!

Mieux encore: le site Web de Zap.com n'existe pas encore! "Un porte-parole de la compagnie, signalait une dépêche de l'agence Reuters ce 7 janvier, a déclaré que Zap.com serait lancé "dans quelques semaines", mais qu'il ignorait quels service ou quel type d'information le site contiendrait."

Ce serait risible s'il s'agissait d'un cas isolé. Mais tout porte à croire que l'hyper-enthousiasme des dernières années n'a pas généré que des comportements irrationnels d'investisseurs. Il a logiquement dû engendrer des petits entrepreneurs peu scrupuleux: sachez placer vos billes là où il faut, se disent-ils, et retirez-les avant que la partie ne commence, lorsque leur valeur est à son plus haut.

Il fut un temps, pas si lointain, où une compagnie d'informatique venant tout juste de créer un nouveau produit que personne n'avait encore pu expérimenter pouvait obtenir de l'argent non pas pour développer ce produit, mais pour lancer une campagne de marketing -dans l'espoir que, quelque part, un riche investisseur ne s'y intéresse. Mais aujourd'hui, décrit cyniquement Ann Winblad, partenaire dans une firme d'investisseurs, vous pourriez en théorie ne même plus vous embarrassez de ces principes: "il vous faut immédiatement ramasser l'argent et proclamer victoire. Ensuite, vous créez un produit."(3)

Des producteurs de logiciels ou de matériel informatique et des bailleurs de fonds commencent à s'en inquiéter tout haut et tentent de faire passer le message: calmez-vous un peu. Il y a des expériences financièrement tout aussi prometteuses sur Internet que dans le reste de l'univers du capital de risque, mais ce n'est pas parce qu'elles portent l'étiquette "Internet" qu'elles sont toutes prometteuses. "Il y a beaucoup de pressions pour que nous fassions des recensions positives", déclarait l'an dernier Rick Sherlund, analyste des marchés boursiers, qui fait partie de ce petit groupe de gens dont les "prédictions" sont lues avec avidité dans les Wall Street Journal et autres The Street.com. "Vous écrivez quelque chose sur des compagnies et contribuez à interrompre les ventes, vous n'allez plus avoir beaucoup de contrats avec ce type de compagnies."

C'est comme si quelqu'un avait donné au marché une dose de Viagra, déclarait à Internet World un de ces investisseurs de risque, tandis qu'un gestionnaire de fonds technologique, perplexe, racontait l'histoire d'une vieille dame qui avait demandé à son courtier de vendre toutes ses actions et toutes ses obligations et de lui acheter à la place des actions de compagnies liées à Internet. Le courtier lui ayant déconseillé d'effectuer un tel virage, la vieille dame avait menacé de le renvoyer. Comportement irrationnel, vous avez dit?

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