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Premiere parution: Magazine Le 30, mars 2000



L'utopie Internet

Le nouveau siècle de la concentration

Pascal Lapointe

Lorsque, le 10 janvier 2000, à la surprise générale, America On Line a fusionné avec Time Warner, au Québec, tous les experts (pseudo et autres) se sont mis à phantasmer: est-ce que pareille chose pourrait se produire ici?

En d’autres termes, est-ce qu'une compagnie Internet surgie de nulle part pourrait avaler un géant des communications? Immédiatement, tous les yeux se sont tournés vers Netgraphe, la boîte à surprises de l'Internet québécois: géant de l'achalandage avec sa Toile du Québec, stupéfiant succès boursier avec une capitalisation dépassant depuis peu le milliard (!), Netgraphe semblait le candidat tout trouvé pour rééditer l'exploit d'AOL, à notre échelle.

Et puis, coup sur coup, on apprit que TVA avait acheté Trustar (7 Jours, Dernière heure, etc.). Que Transcontinental (Commerce, Les Affaires, etc.) avait acheté les magazines de Télémédia (Coup de pouce, Elle Québec, etc.) pour environ 150 millions$. Que Rogers (premier câblodistributeur canadien, associé à AT&T, propriétaire de Maclean Hunter, etc.) avait acheté Vidéotron pour 5,6 milliards$. Et Internet se trouva soudain ramené à sa véritable proportion : un média au milieu des autres ; plus dynamique certes, générateur d’emplois et de revenus ; mais face au reste de l’univers, un nain.

" Yahoo! serait en train de faire des achats au Québec ", et cet achat, ce serait Netgraphe, lançait le 14 janvier 2000, sur le forum électronique Pssst, le journaliste Michel Dumais. C’était, de son propre aveu, du potinage, voire un ballon d’essai; mais cela témoignait d’un réflexe développé au cours des dernières années : pendant que tous les regards sont dirigés vers l’arbre-Internet, plus personne ne se préoccupe de la forêt. Or, la forêt, c’est Quebecor (Journal de Montréal, Ici, Mirror, Clin d’oeil, Femme Plus, etc.) qui a acheté TQS et le groupe canadien Sun ; c’est Astral (Super Ecran, Canal D, Canal Famille, etc.) qui a acheté Radiomutuel ; c’est Bell qui a acheté ExpressVu ; et ainsi de suite...

Les Etats-Unis ont vécu le même scénario : " en tant que journalistes, déplore Eric Meyer, consultant et analyste de la première heure des interactions entre médias et Internet, " nous avons pisté l’argent –jusque dans notre compte en banque. La majorité des reportages (sur la fusion AOL-TW) ont porté sur les merveilleuses choses que cela apporte aux portefeuilles personnels ou sur la viabilité des grandes compagnies. "

Il fut un temps où s’en réjouir aurait été indécent. En 1986, le président de la FPJQ, Jean Pelletier, avait menacé de démissionner si la Fédération refusait de se prononcer contre l’intention de Power Corporation d’acheter Télé-Métropole. " Notre silence, déclarait-il alors au 30, nous aurait fait complices des intérêts économiques en jeu. "

Près de 20 ans plus tôt, en 1969, on pouvait lire, sous la plume de journalistes comme Jacques Guay, des prises de position virulentes du genre : " L’information au Québec... est entre les mains de la haute finance. A la concentration de la presse parlée entre quelques mains, s’ajoute l’appartenance à une même communauté d’intérêts. " Entre 1969 et 1986, universitaires, journalistes et commissions parlementaires ou sénatoriales (Davey, en 1969, Kent, en 1980) dénonceraient tour à tour la situation.

En pure perte. Si, en 1986, Jean Pelletier avait dû mettre le poing sur la table, c’était parce que la FPJQ elle-même était désormais divisée. Le congrès spécial convoqué à cette occasion avait vu s’affronter deux clans –le clan des journalistes favorables à la transaction ayant comme noyau dur... ceux de Télé-Métropole et de La Presse.

Après cette date, il n'y aurait pour ainsi dire plus de montées aux barricades. Et pourtant, la nature des conglomérats d'aujourd'hui aurait donné une syncope aux militants des années 60. L’univers Time Warner-America On Line, c'est désormais : CNN, HBO, Time, Sports Illustrated, Fortune, People, CourtTV, Warner Brothers, Hanna Barbera, EMI, Netscape, CompuServe, une centaine d'entreprises majeures dans le cinéma, l'édition de livres et de magazines, la télé et le câble, en plus d'une participation à une vingtaine d'autres dont le Turner Network.(1) Et les 22 millions d'internautes d'AOL, les 13 millions de câblés de Time Warner et les 150 millions de lecteurs.

Des collègues américains ont fait état de la situation absurde que vont maintenant vivre les journalistes du secteur technologie du Time, eux qui, dans le cadre de leur couverture, vont croiser pratiquement chaque jour un morceau de " leur " empire –ou de ses féroces concurrents.(2) " Pourquoi s'énerver le poil des jambes" pour ces collègues étrangers, ironisait à la mi-janvier le journaliste Nicolas Bérubé dans Voir : " Hier, sur Webfin (www.webfin.com), on pouvait lire une entrevue donnée par Daniel Lamarre, le président du groupe TVA. Or Webfin est détenue à 66,6% par Netgraphe, qui est elle-même détenue à 54% par Vidéotron et... TVA. Le président de TVA répondait donc aux questions de son propre employé, et le tout était diffusé sur son propre site Web (auquel j'ai pu accéder grâce à ma connexion Vidéotron...)."

L’entente AOL-TW, résume le professeur de journalisme Robert McChesney, de l’Université de l’Illinois, constitue le point culminant de " cinq années d’ententes frénétiques qui ont vu nos médias devenir dominés par moins de 10 firmes multinationales opérant dans des marchés essentiellement non-compétitifs. C’est le dernier clou dans le cercueil de ces utopistes qui voyaient Internet comme un outil pour transformer, pour le mieux, notre culture médiatique. "

Plongeant encore plus loin dans l'Histoire, l'activiste Paul Hawken déclarait le 3 février au journal Voir que "le gigantisme de ces fusions est habituellement associé à la fin d'une civilisation et non pas à son commencement. L'apothéose d'une civilisation est marquée par un triomphe de la diversité et de la pluralité, alors que son déclin a toujours été caractérisé par une tendance à la standardisation, à l'uniformité."

En 1914, la presse écrite canadienne comptait 138 éditeurs pour... 138 quotidiens. En 1979, il y avait 127 quotidiens... et il restait onze éditeurs. L’année suivante, la commission Kent révélait que " 55% des Canadiens interrogés affirment ne pas se soucier de qui possède les journaux ".

Aujourd'hui, les journalistes eux-mêmes s'en réjouissent... et achètent des actions.

 

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