
Premiere parution:
Magazine Le 30, mars 2000


L'utopie
Internet
L'écrit
est important... même sur le web
Pascal
Lapointe
"Oui, l'écriture EST importante!"
C'est le cri du coeur que lançait en avril la journaliste
indépendante américaine Amy Gahran, en ouverture
du premier éditorial du premier numéro de son
cyber-magazine, Contentious.
Un cyber-magazine doté d'une mission -car c'est bien
de missionnariat qu'il s'agit: mousser la qualité de
l'écriture sur Internet.
On en a déjà parlé à
gauche et à droite, mais il n'est pas inutile d'y revenir:
même à l'heure des 320 millions de pages Web,
des animations informatiques flamboyantes et des zappeurs
compulsifs, un texte bien écrit continue d'avoir beaucoup
plus de succès sur le Net qu'un texte mal foutu...
ou outrageusement publicitaire.
Les
internautes "détestent l'écriture promotionnelle,
avec sa tonne de superlatifs, qui est à l'heure actuelle
tellement présente sur le Web" appuyait l'automne
dernier le consultant américain Jakob Nielsen, dans
le cadre d'une chronique sur l'usage qui est fait -ou devrait
être fait- du Web.
Elémentaire? Pas tant que ça.
Allez faire un tour sur les répertoires de sites de
compagnies (par exemple, la section "Economie" de
La Toile du Québec): vous y trouverez quantité
de jolies trouvailles graphiques... mais des contenus d'un
ennui mortel. Et ces entrepreneurs sont probablement, à
l'heure qu'il est, en train de se demander pourquoi leur site
ne génère pas d'achalandage!
En fait, la situation est proprement risible:
une étude californienne affirmait en début d'année
que, sur 100 sites d'entreprises... trois répondaient
aux besoins de leurs clients, investisseurs, ou employés!
Chose certaine, Contentious a frappé
une corde sensible, à en juger par l'abondant courrier
des lecteurs: "n'importe qui peut mettre des choses sur
une page; un auteur peut mettre des choses qui fonctionnent";
"j'avais besoin de ça pour me confirmer que je
ne suis pas le seul affligé par l'abondance d'auto-promotions
corporatives aujourd'hui en ligne".
"Ne vous préoccupez même pas
des relationnistes ennuyeux et doucereux, reprend Contentious;
ou des images conçues exclusivement pour leur brillant
ou leur impact émotionnel; ou de la prose nombriliste...
Ne concevez pas votre site pour faire plaisir à votre
PDG: il n'est pas votre public."
Et n'allez surtout pas croire que ces conseils
ne s'adresent qu'aux créateurs de sites corporatifs.
Des sites-vitrines, on en trouve aussi abondamment, et ce
depuis 1994, du côté des médias sur le
Web. Des sites réalisés pour plaire au boss,
avec peu de contenu éditorial, voire pas de contenu
éditorial du tout, ça existe encore aujourd'hui.
S'il y a une chose dont les néophytes doivent se méfier
avant de confier à une firme externe la réalisation
de leur site, c'est bien celle-là. "La horde de
compagnies en émergence spécialisées
en "développement du Web" ou même "développement
de contenu", s'insurge Amy Gahran, ignore généralement
la portion "écriture" du projet -ou la confie
à des publicitaires ou des rédacteurs en marketing.
Ce qui conduit à des résultats prévisibles."
Les pessimistes diront, à l'image d'un
reportage récent de Fortune, que ce sont là
des propos de "créatifs" déconnectés
de la réalité, et que la seule chose qui compte
sur le Web, ce sont les outils pour le commerce électronique
et les moteurs de recherche.
Faux, répliquent leurs vis-à-vis.
L'erreur de ces analystes, écrit Marisa Bowe, éditrice
du cyber-magazine Word -acclamé par les critiques
mais boudé par les commanditaires- "c'est de supposer
que les cyber-magazines suivront une trajectoire économique
très différente des imprimés".
Autrement dit: des médias qui demeureront éternellement
peu lus, ne s'approcheront même pas du seuil de rentabilité,
bref, demeureront dans la marginalité. Mais pourquoi
devrait-il en être ainsi? A l'heure actuelle, les cyber-magazines
semblent plutôt évoluer de la même façon
qu'ont évolué les publications dans l'univers
"papier". "Et dans (cette) industrie, les propriétés
prennent des années avant d'être considérées
des succès ou des échecs. Pendant ce temps,
les investisseurs perdent de l'argent, en attendant que la
propriété se construise un public."
Et pour espérer un jour faire de bonnes
affaires sur le Web, écrit l'éditeur de la Web
Review, spécialisée en affaires et finances,
une recette de base: "n'oubliez
pas d'écrire".

Pour
d'autres dossiers de l'Agence Science-Presse
|