
Premiere parution:
Nouvelles CSN,
12 décembre 1997


L'utopie
Internet
Le
journalisme en pleine mutation
Pascal
Lapointe
"Médias en crise": l'expression
n'est pas d'hier. Mais le déferlement des nouvelles
technologies provoque une inquiétude plus vive que
jamais. Alors que se poursuivent réductions budgétaires,
coupures de postes et disparitions de salles de nouvelles
en région, de plus en plus de journalistes pointent
du doigt inforoutes, logiciels de mise en page et autres bebelles
informatiques comme la cause de leurs futurs malheurs.
Et pourtant, rien ne permet d'affirmer que les
nouvelles technologies soient d'une quelconque façon
responsable des difficultés qui attendent le monde
journalistique. Au contraire, il semble que la technologie
ait été plus souvent qu'autrement un bouc-émissaire
facile... et que ça continue.
Par exemple: l'affirmation selon laquelle Internet
annoncerait la mort du journalisme. Vous l'avez souvent
entendue? Eh bien, c'est un mythe. Cette affirmation a été
formulée et reformulée depuis 1992 par de multiples
personnes qui étaient obnubilées par une seule
chose: il y a beaucoup d'informations sur Internet; le citoyen
pourra aller lui-même à la source; donc, le journaliste
deviendra inutile.
Ce qui est complètement oublié
dans ce beau portrait, c'est qu'il y a justement beaucoup,
beaucoup d'informations. Des milliers de communiqués
de presse chaque jour; des millions de rapports, d'analyses,
de textes d'humeurs, de messages électroniques; des
milliards de bits d'information. Aucun être humain normalement
constitué n'a le temps de tout lire, tout écouter,
tout regarder. Il lui faut faire un tri, et pour cela, il
lui faut des interprètes, des gens pour lui donner
des explications, lui offrir des synthèses, des résumés,
des compte-rendus; bref, des journalistes.
La vraie tendance lourde
Ceci dit, il est indéniable qu'on a moins
de journalistes qu'avant. Selon une étude réalisée
au département de journalisme de l'Université
Carleton, fin-95, le nombre de journalistes employés
à temps plein au Canada avait diminué en trois
ans de 12 à 15 %.
Mais cette décroissance n'est en rien
liée au déferlement des nouvelles technologies:
c'est l'ensemble de la planète, et pas seulement le
Québec ou le Canada, qui fait face à une crise
chronique des médias remontant dans certains cas aux
années 50: c'est depuis cette époque qu'on assiste
à une lente décroissance du lectorat des journaux,
et avec elle, à une diminution de la portion de la
tarte publicitaire, au profit de la télé, des
magazines et des nouveaux supports (panneaux-réclames,
circulaires, etc.).
"La part du marché publicitaire
de la presse écrite est en recul constant", déclarait
en juin 1995 Timothy Balding, directeur de la Fédération
internationale des journaux, devant un auditoire de centaines
d'éditeurs réunis en congrès à
Paris.
En France justement, pays si souvent cité
en exemple, la presse nationale vit une véritable torture:
Le Monde a perdu 35% de ses recettes publicitaires
pendant la première moitié des années
90. Libération, le quotidien de la génération
de mai 68, est sur des charbons ardents: déficits majeurs
en 94 et 95, suppression de près de 200 postes en 1995-96...
En Amérique du Nord, on assiste à une remontée
depuis 1994, mais rien qui n'annonce un retour au niveau des
années 80 -et on ne parle même pas du niveau
des années 60!
Chez les 17 quotidiens du groupe Southam, la
dernière vague de compressions, début-96 -juste
avant que le magnat de la presse Conrad Black n'en prenne
le contrôle- a vu partir 750 personnes, soit 12% des
effectifs. A La Presse, on est passé de 1700
salariés en 1980 à un peu plus de 900 en 1995.
Et tous ceux qui suivent ce domaine se rappellent de la Presse
canadienne, "la PC", l'agence de presse qui alimente
en information la plupart des quotidiens canadiens, dont la
chronique d'une mort annoncée a occupé une partie
de l'été 96. En fin de compte, elle survivra:
mais ses journalistes, incluant ceux de son service radio
(NTR en français) sont tout de même passés,
en dix ans, de 400 à 260...
Au AM, côté information, c'est
pire encore: de 1989 à 1993, des pertes de 61 millions
$. A elles seules, les recettes publicitaires ont fondu du
tiers, de 87 à 57 millions. Inutile de dire que les
services de nouvelles ont écopé à mesure
que l'auditoire passait au FM: aujourd'hui, les nouvelles
à la radio privée ne sont plus que l'ombre de
ce qu'elles étaient il y a 30 ans (qui se souvient
que dans les années 60, Radiomutuel et Télémédia
avaient développé des réseaux de correspondants
d'une qualité telle qu'ils étaient cités
en exemple par le CRTC?).
Et cela, au moment précis où émergeaient
à la télévision les réseaux d'information
continue (Newsworld est née en janvier 1990, RDI en
janvier 1995), lesquels, selon les analystes américains
de "l'effet CNN", constituaient dès le début
des années 90 la pire menace pour l'information radiophonique:
dès le moment en effet où l'auditeur peut prendre
toutes ses nouvelles en direct à la télé,
pourquoi se tournerait-il vers la radio?
Ceci dit, la télévision est elle
aussi secouée comme un navire dans une tempête:
selon un sondage Time/CNN réalisé à l'automne
1996, l'auditoire des nouvelles télévisées
des grands réseaux a connu une chute dramatique, de
41% en 1981 à... 26% l'an dernier.
Et là-dessus, arrive la cerise sur le
sundae: Internet.
Un nouveau média?
Quelque 4000 journaux à travers le monde,
ont au moment d'écrire ces lignes, un site Web. Des
magazines de tous les secteurs d'activité s'y sont
précipités, convaincus qu'ils manqueront le
bateau s'ils n'y établissent pas un avant-poste. Des
CNN et des ABC dépensent des fortunes pour entretenir
d'immenses sites où les dernières nouvelles
sont mises en ligne aussi vite qu'elles arrivent à
la télé, avec photos et films vidéo.
Certains y voient une menace: tous les sondages
démontrent par exemple que le temps passé devant
l'ordinateur est du temps grugé d'abord à la
télévision. D'autre part, l'accès gratuit
aux mêmes sources d'information que celles du journal
"papier" va tôt ou tard influer sur les ventes
en kiosque, affirment les pessimistes. C'est ainsi qu'au moment
de la crise qui a frappé la PC, le groupe Southam a
pointé un doigt accusateur vers Canoe, le site Internet
d'un concurrent, le groupe Sun, qui diffusait le fil de presse
de la PC, y compris les textes de... Southam.
Le problème, c'est que quatre ans après
le San Jose Mercury News, le tout premier quotidien
à avoir ouvert un site Web, il n'y a toujours pas de
preuves d'un quelconque impact négatif sur les ventes
en kiosque, l'embauche ou les relations de travail. Au contraire,
là où les géants investissent, ils investissent
en grande: le site du Wall Street Journal emploie à
lui seul 40 personnes. Celui de Pathfinder, l'un des plus
populaires du Web (Time, People, Sports Illustrated,
etc.), une centaine.
Même chez les plus petits médias,
il faut souvent embaucher une ou deux personnes, souvent des
jeunes avec une formation en journalisme, pour assurer au
site une allure, justement, journalistique. Des emplois précaires,
certes, à l'image du Net. Mais des emplois tout de
même, là où on ne les attendait plus.
Sans compter ceux qui ont créé
leur propre emploi: des journalistes indépendants qui
se sont improvisés éditeurs et qui, aux Etats-Unis,
ont acquis, le talent aidant, une envergure nationale (Brock
Meeks, depuis embauché par MSNBC, Joe Shea et son American
Reporter, le cyber-magazine Feed, que la très
sérieuse Columbia Journalism Review a comparé
au prestigieux magazine Harper's, etc.); des entrepreneurs
qui ont créé des radios diffusant exclusivement
sur le Net; des journaux traditionnels qui, tout en étant
encore loin de faire un profit, ont tout de même réussi
à diversifier leurs revenus grâce à des
services gérés en tout ou en partie par leur
salle de nouvelles, comme ces revues de presse électroniques,
expédiées, moyennant abonnement, par courrier
électronique.
A la FNC (Fédération nationale
des communications), qui regroupe 6000 membres dont 1600 journalistes,
on refuse également de sombrer dans le pessimisme:
"on est conscient que la tendance conduit à une
fragmentation des marchés, explique la présidente,
Chantal Larouche. Mais on est également convaincus
qu'à moyen et long terme, il y aura nécessité
de créer des contenus originaux, si on veut retenir
l'attention du public."
Car c'est effectivement là que semble
être la clef, et la FNC est loin d'être la première
à le dire: chez nos voisins du Sud, il y a plus de
trois ans qu'on répète que les médias
qui se contentent d'installer une vitrine sans contenu original
sur le Web jettent de l'argent par les fenêtres. Et
que les journaux qui se contentent de transférer leurs
textes sur le Net sans faire le moindre effort d'adaptation
à ce nouveau média font fausse route. "Des
efforts louables, mais primitifs et coûteux", résumait
le journaliste Jon Katz dans le magazine-phare de la cyberculture,
Wired, en octobre 1994.

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