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Premiere parution: Québec Micro, décembre 1998



L'utopie Internet

Le sorcier et le Père Noël

Pascal Lapointe

S'il s'agissait d'un conte d'Halloween, Bill Gates serait le sorcier: le monsieur encagoulé, tout de noir vêtu qui, depuis son château mystérieux, situé au fond de la lande, prépare de sulfureux mélanges dans d'immenses chaudrons.

Ses disciples préfèrent l'appeler l'enchanteur, mais en fait, ils sont incapables d'empêcher les petits enfants d'en avoir très peur. Ses pouvoirs, de toute évidence, sont immenses, à tel point que personne n'en connaît l'exacte étendue. Il a l'oreille des rois et des riches bourgeois, mais il n'aspire pas lui-même à devenir roi: son pouvoir de l'ombre lui suffit. De sa position privilégiée, il peut influencer la politique des rois et des bourgeois, mais surtout, contrôler le commerce: les puissants, qui n'entendent rien à la science de la géographie, le laissent tracer les routes commerciales à sa guise; et chacun dans la population est à même de constater que ses potions magiques sont en vente sur toutes les tablettes de tous les magasins généraux du pays. Ce qui, soit dit en passant, n'est pas un mal: parce que, bien des gens peuvent en témoigner, ses potions sont réellement magiques.

Il y a tout de même quelques mécontents pour crier à l'infâmie, et prétendre que le sorcier est en reéalité, à l'insu de tous, doté de pouvoirs occultes: il serait soi-disant capable de commander les âmes à distance, comme un hypnotiseur de masse -et c'est cela qui expliquerait que ses potions se retrouvent partout et que tous les autres enchanteurs aient été réduits à la mendicité.

En fait, disent ces mécontents, le sorcier n'est rien de plus que cela: un vulgaire hypnotiseur. Tout repose sur ce seul et unique pouvoir: si tant de gens trouvent ses potions miraculeuses, ce n'est pas parce qu'elles le sont, mais parce que le sorcier les a convaincus de ne jamais plus goûter à une autre potion.

Et si ces mécontents ont raison, alors le royaume est en réel danger: parce que de plus en plus d'habitants sont devenus dépendants de cette potion; elle contrôle une partie de leurs gestes, elle s'est glissée jusque chez les scribes, chambellans et autres fonctionnaires du Roi. On prétend même qu'il ne sera bientôt plus possible de commercer dans le Royaume sans avoir pris une rasade de cette potion.

Mais la voix des mécontents ne porte pas loin. Pendant des années, ils ont prêché dans le désert, pendant que le sorcier, peut-être amusé par leur verbe aussi agité qu'impuissant, continuait de distribuer ses potions et de murmurer dans l'oreille des rois. Aujourd'hui, pour la première fois, Rois et bourgeois commencent un tout petit peu à se méfier du sorcier. Mais celui-ci, au fond de sa lande, prépare déjà sa riposte...

***

Si ceci était un conte de Noël, alors Bill Gates serait, bien sûr, le Père Noël. En octobre 1998, le gouvernement canadien était tout fier d'annoncer que le Père Noël était descendu de son atelier du Pôle Nord pour offrir aux écoles canadiennes tout plein de cadeaux pour équiper leurs ordinateurs.

Des cadeaux fabriqués exclusivement dans les ateliers du Père Noël, bien sûr, mais pourquoi s'en soucier? Le Père Noël, après tout, c'est bien connu -et ses gentils lutins se font fort de le rappeler- n'est pas là pour faire des sous, mais pour faire plaisir aux enfants.

De l'autre côté de la grande mer de l'Est, le Père Noël avait déjà rendu une semblable visite aux petits cousins français. Là-bas, par contre, à son grand chagrin, ses cadeaux avaient été un peu moins bien accueillis. Il y avait même eu des mécontents, et ceux-là avaient, bizarrement, eu l'oreille des puissants. C'étaient pourtant les mêmes que dans le conte d'Halloween: des gens qui s'affublent de vilains termes comme "sceptique", "critique" ou "prudent". A-t-on idée de faire pareille chose, dans un conte où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil?

"Un grand philanthrope distribue à tous les écoliers de France des copies gratuites de Windows 95, dans le seul but de les aider à rattraper leur retard technologique", ironisait un de ces vilains lutins, un nommé Roberto Di Cosmo.

Mais c'est peut-être vrai que le Père Noël, cette fois, y était allé un peu fort, en mars -avec lui, c'est Noël toute l'année- en faisant parvenir au gouvernement de nos cousins une proposition de contrat pour que les étudiants en informatique puissent acquérir la "certification Microsoft" pendant leur formation. Ce que cela signifie, c'est que le Père Noël demandait à ce que les futurs petits garnements puissent aller dans une école encadrée par les lutins du Père Noël.

Les disciples de son concurrent et néanmoins ami, Saint-Nicolas, ne l'ont pas pris -pourquoi lui et pas moi, ont-ils crié- mais l'ont encore moins pris les irréductibles Gaulois, pour qui ni le Père Noël, ni Saint-Nicolas, ni Merlin l'Enchanteur, bref, personne, ne devrait avoir le droit de décider de ce qui se dira dans les murs de l'école, hormis Monsieur l'instituteur.

Incidemment, on s'est alors rendu compte que les irréductibles Gaulois n'étaient pas si uniques en leur genre, après tout. En avril, une petite gazette sur laquelle ni le Père Noël ni le sorcier n'avaient prise, appelée la Chronicle of Higher Education, brandissait le flambeau de la révolte: "Microsoft est tellement désireuse de vendre dans les collèges qu'elle distribue gratuitement ses logiciels, et appâte les responsables de l'informatique des campus avec des salaires élevés."

Pire encore, "à plus long terme, certains s'inquiètent de ce que les visées expansionnistes de la compagnie ne la conduisent à concurrencer les collèges", en vendant ses propres programmes d'études, avec profs et diplômes.

Le conte de fées s'est soudainement estompé. Le sorcier est disparu dans les couloirs sombres de son château, le Père Noël est entré dans un banc de neige.

Mais les gens tiennent à croire aux contes de fées. Autrement, comment expliquer que, face à l'accumulation des faits, ils persistent à voir Gates soit comme un vilain sorcier lancé dans le Combat Final contre le Royaume Enchanté d'Internet? Ou, à l'inverse, comme un pauvre Père Noël accablé par les vilains lutins jaloux de son succès?

Réveillez-vous, braves gens et douces dames. Nous sommes au XXe siècle, presqu'au XXIe siècle, et c'est d'une business dont on parle ici -et encore, pas une simple business d'informatique, mais une business qui englobe ordinateurs, téléviseurs, logiciels, médias écrits, informations, divertissements, droits de distribution pour le monde entier, redevances de toutes sortes, commerce électronique... Bref, tout ce dont sera composé l'avenir au quotidien, et qui est en train de se mettre en place, ici et maintenant, sous nos yeux. Ce ne sera peut-être pas le Royaume Enchanté, mais ce sera le royaume à l'intérieur duquel nous devrons vivre. Il est encore temps d'essayer d'en aménager des parties à notre goût.

 

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