
Premiere parution:
La Presse, 6 mai
1998


L'utopie
Internet
Le
beau côté de la mondialisation
Pascal
Lapointe
En signant ce traité international, vous
consacrez "la souveraineté des entreprises sur
les Etats", disent ses opposants. Pour Ignacio Ramonet,
directeur du Monde diplomatique, il s'agit rien de
moins que d'une tentative "impérialiste"
des grandes compagnies pour imposer leur vision du monde aux
peuples de notre petite planète.(1)
Le traité international, certains d'entre
vous l'aurez reconnu, c'est l'AMI, ou Accord multilatéral
d'investissement, un nom si terne qu'il n'avait soulevé
que peu d'intérêt jusqu'en décembre dernier.
Mais qui, par la suite, a créé une opposition
telle que les gouvernements ont dû le mettre sur la
glace le 28 avril.
"Il faut remonter aux traités coloniaux...
pour trouver exposés avec autant d'arrogance dominatrice
les droits imprescriptibles du plus fort -ici les sociétés
transnationales- et les obligations draconniennes imposées
aux peuples." En écrivant ces lignes, et en déposant
sur le site Web du Monde
diplomatique
un lourd dossier sur l'AMI, Ignacio Ramonet se doutait-il
qu'Internet jouerait un rôle déterminant dans
le rassemblement d'opposants dispersés aux quatre coins
du globe?
Car l'AMI
n'était pas qu'un simple document pour régir
le commerce international, comme son parrain, l'OCDE (Organisation
de coopération et de développement économique)
en pondait depuis des décennies. C'était, avançaient
avec fierté plusieurs économistes et financiers,
une véritable "Constitution pour une économie
mondiale unique". Bref, la mondialisation, dans le sens
le plus total du mot: interdiction pour un gouvernement de
limiter la propriété étrangère
sur ses entreprises locales, ou d'imposer un nombre minimum
d'emplois ou de contenu "local" à une entreprise
étrangère s'installant chez lui, etc.
La lutte contre l'AMI s'inscrivait donc à
l'intérieur de cette lutte, plus large, menée
depuis des années par une foule de groupes sociaux
contre une série de phénomènes regroupés
sous l'expression tout aussi terne de "mondialisation"
(même si vous êtes de parfaits ignares en économie,
vous avez sûrement vu, il y a deux semaines, un certain
député bloquiste quitter un certain parlement
avec une certaine chaise, en signe de protestation contre
l'absence de débat sur la mondialisation...).
La France avait déjà son Observatoire
de la mondialisation, lequel avait, le 4 décembre
1997, organisé à l'Assemblée nationale
un colloque d'information sur l'AMI. Il y avait déjà
près d'un an que cet Observatoire tirait la sonnette
d'alarme, n'obtenant que des réactions vaguement indifférentes
dans les médias. Mais avec l'appui de deux partis politiques,
puis celui de groupes d'artistes et de cinéastes (jusqu'au
cyber-magazine de cinéma Écran noir qui
allait publier un dossier
spécial "anti-AMI"!), les choses allaient
débloquer. Au fil des semaines, ces groupes allaient
débarquer sur le Net et se découvrir des alliés
déjà "branchés", sur
les cinq continents.
Et une alternative proposée depuis 25
ans (!) allait pour la première déborder du
cercle des universitaires pour commencer à atteindre
les oreilles du grand public: l'ATTAC,
ou Action pour une taxe Tobin d'aide aux citoyens, du nom
du Prix Nobel d'économie James Tobin qui, en 1972,
avait proposé une idée très simple: une
taxe sur les transactions de change. L'objectif: modérer
quelque peu les transports de ces milliardaires qui grossissent
leur fortune en jouant avec la dévaluation des monnaies
-quand ils ne contribuent pas eux-mêmes à cette
dévaluation.
Vous êtes nul en économie? Ce n'est
pas grave, vous allez tout de suite comprendre: supposons
que la "taxe Tobin" ne soit que de 0,1%; cela suffirait
tout de même à ce qu'elle génère
chaque année des revenus de plus de 160 milliards de
dollars. En dollars américains, s'il vous plaît.
De quoi guérir bien des maladies, nourrir bien des
enfants affamés, arroser bien des terres en voie de
désertification...
Difficile de dire si, à court terme,
l'ATTAC continuera de faire son chemin, mais en attendant,
le cyberespace lui a apporté plus d'audience en quatre
mois qu'elle n'en a eu en 25 ans.
Jusqu'aux ministres des 29 pays de l'OCDE qui,
réunis le 28 avril à Paris, ont admis qu'Internet,
par son réseau d'échange et d'information transcendant
les frontières, avait contribué à sceller
le sort de l'AMI.
Il y a donc là une ironie certaine: les
promoteurs de l'AMI, défenseurs par excellence de la
mondialisation, ont été défaits par des
opposants utilisant à leur avantage... la mondialisation.
A moins qu'il ne faille désormais parler, dans leur
cas, de "cyber-mondialisation"...

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