
Premiere parution:
La Presse, 4 octobre
2000


L'utopie
Internet
La
récréation est finie
Pascal
Lapointe
Tout ne va plus pour le mieux dans le meilleur
des mondes du cyber-journalisme. La stratégie des portails
ne fonctionne pas aussi bien quon lespérait.
Les ventes par Internet décollent beaucoup plus lentement
que ce que les optimistes annonçaient. La publicité
demeure de loin insuffisante. Et la chute de la bourse, le
printemps dernier, a été la cerise sur le gâteau,
qui a rendu les investisseurs singulièrement frileux.
Cette année, pour la première
fois de la brève histoire dInternet, on a assisté
à des coupures de postes en règle et ce, aussi
bien chez des médias nexistant que sur Internet
que chez des " riches et célèbres ".
En juin, coup sur coup, Salon, un des plus prestigieux
médias nés dInternet, coupait son budget
d'opérations de 20% et mettait à pied 13 personnes;
CBS News.com , appartenant au réseau de télé
du même nom, annonçait une réduction du
quart de son personnel, soit 24 personnes; et APBNews, un
autre média né dInternet, spécialisé
dans les affaires criminelles et judiciaires, cessait de payer
ses 140 employés et se retrouvait entre la vie et la
mort. APB News, pourtant, après deux ans, sétait
taillé une réputation suffisamment solide pour
voir ses articles régulièrement achetés
par quelques-uns des plus grands quotidiens.
En août, sajoutait à la liste
le site web du réseau NBC, qui mettra à pied
la moitié de son personnel dici la fin de lannée.
Et un autre cyber-média à la solide réputation,
TheStreet.com, a commencé à montrer la
porte à quelques-uns. Dès lhiver dernier,
une demi-douzaine des cadres avaient quitté le navire.
Le coup a été durement ressenti
chez les journalistes en ligne américains. Certes,
les mises en garde sur la pauvreté des revenus publicitaires
nont pas manqué... depuis six ans ! Mais
elles ont été continuellement noyées
par loptimisme à toute épreuve des investisseurs
et des " gourous ". Aujourdhui,
la réalité les a rattrapés. " La
fenêtre dopportunité sest refermée ",
analysait en juin Mark Mooradian, de la firme Jupiter Communications.
" Personne ne va être terriblement surpris
que ce secteur de lindustrie soit voué à
se consolider " résumait au New York Times
Peter Petrusky, directeur nouveaux médias pour la firme
PricewaterhouseCoopers. " Le futur appartient aux
sites qui développeront des sources de revenus multiples ":
publicité, abonnements, mais aussi partenariats, et
surtout commerce électronique.
Le commerce électronique, vraiment ?
Les promoteurs le vantent sur tous les toits, mais il n'est
pas une panacée, juge The Industry Standard
en rappelant qu'au cours du dernier trimestre 1999, Salon
n'a tiré de son " magasin en ligne "
que... 5% de ses revenus. Tout le reste provient de la commandite
et de la publicité. Lesquels sont loin d'être
suffisants: Salon a déposé des prévisions
de revenus, pour lannée en cours, de 14 millions
et des prévisions de dépenses de... 28 millions$.
Certes, la chute du Nasdaq a fait mal à
ceux dont la valeur de lentreprise reposait sur la valeur,
largement gonflée, des actions. Mais il serait trop
facile de jeter le blâme sur le Nasdaq. Plusieurs chiffres
rappellent à quel point plusieurs de ces joueurs patinaient
sur une glace mince depuis trop longtemps: APB a révélé,
au moment de fermer temporairement boutique (un mécène
lui a accordé un sursis en septembre) avoir entre 50
et 75 000 $ à la banque... et des dettes de plus de
6 millions$ US. TheStreet.com, entré en bourse en mai
1999, a vu ses actions bondir de 19$ à 60$ au plus
fort de la frénésie Internet... et dégringoler
jusqu'à... 5,50$. Et on parle pourtant ici d'un média
qui, comme APB, sest taillé une place de choix
dans le petit monde du journalisme financier, au point dentretenir
depuis cette année une alliance avec nul autre que
le New York Times.
En fait, sur les 17 compagnies formant la catégorie
" média " du classement des 100
meilleures compagnies Internet, établi plus tôt
cette année par le USA Today, aucune ne semble
en bonne posture. iVillage, " portail féminin ",
a vu ses actions perdre 60% de leur valeur; drkoop.com, service
dinformation en santé, entré en bourse
lan dernier " avec fanfare ", vient
de licencier un tiers de son personnel.
C'est un marché intensément compétitif,
souligne John Pavlik, directeur du Centre des nouveaux médias
à l'Université Columbia. Spécialement
si vous n'avez pas une grosse compagnie au-dessus de votre
tête pour vous soutenir quand ça va mal. Peut-être,
poursuit-il, la croissance de ce secteur a-t-elle été
trop rapide pour ce que ces sites pouvaient supporter.
D'autres font également remarquer, et
ce nest pas dhier non plus quils le répètent,
qu'il a fallu 10 ans au USA Today pour devenir profitable,
et cinq ans au réseau des sports ESPN. Mais bien peu
de webmestres semblent prêts à attendre cinq
ou 10 ans...
Existe-t-il des alternatives? Certains réalisent,
un peu tard, quil est possible de faire du bon travail
sans se retrouver endetté jusquau coup: le cas
extrême est celui de ces " agrégateurs
de contenu " (Moreover, MediaNews, etc.), qui tiennent
plus de la revue de presse que du véritable service
d'information, mais qui peuvent ainsi attirer un fort achalandage
à peu de frais, en attendant que les revenus entrent.
Dans tous les cas, la récréation
semble tirer à sa fin. Du haut de sa " longue "
expérience, le co-fondateur de TheStreet.com -né
en 1996- James Cramer, laissait échapper candidement
cet été: " cest difficile dêtre
(une compagnie) point-com. Ce nest plus comme
dans le bon vieux temps. "

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