
Premiere parution:
Magazine Le 30,
juin
2001


L'utopie
Internet
La
récréation est finie (bis repetita)
Pascal
Lapointe
Si, cet été, vous voyez se multiplier
en kiosque des manchettes de magazines du genre " Cinq
raisons de se sentir optimiste à propos du futur "
(Fast Company, mai 2001) ou " Cet homme ne
croit pas au ressac " (Wired), cela signifiera
que le chroniqueur " Cyberpunk " du Citypaper
de Baltimore, Joab Jackson, avait
frappé drôlement juste. Le 9 mai, il pondait
un article dévastateur sur le contenu de ces nombreux
magazines daffaires consacrés au secteur de la
" nouvelle économie " : depuis
la chute de la bourse, ces magazines, disait-il, " tentent
désespérément de justifier leur existence ".
Et pour cela, il leur faut désormais
taper sur un et un seul clou : non, il ny a pas
de récession; non, la vague Internet nest pas
tombée à plat; oui, la folie boursière
va redémarrer.
Fast Company, Red Herring, Upside, eCompany,
Business 2.0... Il y a un an, lorsquon parlait de
ces magazines, cétait pour sétonner
de leur surabondance : vieux de moins de cinq ans, voire
moins de deux ans, tous voués à parler de ces
jeunes-cyber-entrepreneurs-dynamiques, ou des dernières
bebelles techno en voie de commercialisation, ils offraient
un contenu interchangeable. Mais néanmoins fort rentable,
puisque certains en arrivaient à publier plus de 200
pages... deux fois par mois!
Mais avec leffondrement de la bourse,
et les coupes budgétaires à répétition
dans les firmes Internet, cest rien de moins que la
philosophie de base de ces publications qui a été
passée au tordeur : la Nouvelle Economie, Age
dOr de lhumanité. Pour justifier leur existence,
il leur faut donc multiplier les articles et les titres-
ronflants comme ce " Renaître de ces cendres "
(Business 2.0, mai 2001), appliqué à
toutes les sauces.
Il serait curieux de voir comment, dans les
écoles de journalisme, on réagit à cette
forme assez innovatrice de choix éditorial...
***
Il y a pourtant un an seulement, le ton était
encore à loptimisme : la bourse était
à la hausse et les médias en ligne entrevoyaient
un avenir radieux. Aujourdhui, les cyber-journalistes
américains sont devenus maussades. Parmi eux, les pigistes
sont encore plus en difficultés que jamais : " lâge
dor ", comme lappelle lOnline
Journalism Review est
chose du passé.
La revue offrait récemment un tour dhorizon
de 14 sites dinformation qui, pendant un temps, avaient
donné une liberté dexpression sans pareille
aux journalistes et qui, aujourdhui, se battent pour
leur survie : de Mr. Showbiz, qui est passé
dune vaste équipe de pigistes à deux rédacteurs
quil est même impossible de rejoindre par
téléphone ou par courriel !- jusquà
APB News, gagnant de plusieurs prix pour ses reportages
judiciaires, et dont les seules mises à jour sont aujourdhui
assurées par le fil automatique de lagence Associated
Press, en passant par Upside, qui ne commande plus
de textes à lextérieur.
Certains, comme React.com (webzine pour
adolescents) ou ZDNet (nouvelles technologies) continuent
de rouler au même rythme (en général parce
quils ont été achetés par un plus
gros), mais ils constituent une minorité.
***
" Comment les grandes entreprises
financières ont récolté des millions
du grand " boum " dInternet, tandis
que les petits investisseurs se faisaient plumer. "
Cest le titre traduction libre-
dun article que publiait le dordinaire plus sérieux
Business Week, dans son édition datée
du 16 avril 2001. Le portrait nest pas flatteur pour
ceux qui, au cours des cinq dernières années,
ont moussé la vague financière dInternet
sans jamais se poser de questions. Lauteur prend notamment
pour point de départ une publicité récente
de la célèbre firme dinvestissements Merrill
Lynch, où est vantée la perspicacité
de ses analystes financiers. Et ajoute aussitôt que
sur les 20 compagnies Internet dont Merrill Lynch a organisé
le lancement en bourse depuis 1997, 15 voient aujourdhui
leurs actions séchanger à un prix inférieur
à celui de leur lancement. Dans huit de ces cas, le
prix des actions est en fait de 90% inférieur à
celui de leur lancement! Et deux sont en faillite, dont Pets.com,
un vendeur daliments pour animaux qui, en seulement
10 mois, est passé dune levée de fonds
initiale à la bourse de 66 millions$... à la
faillite.
Que quiconque ayant le culot de vanter la perspicacité
de ses analystes financiers ait pu voir du potentiel là-dedans,
dépasse lentendement, conclut Business Week.
Mais est-il besoin de le rappeler, ce sont les
petits investisseurs, les profanes de la Bourse, qui se sont
fait avoir à ce point. Dès 1999, lauteur
Michael Perkins rappelait dans son livre The Internet Bubble-Inside
the Overvalued World of High-Tech Stocks, à quel
point les grands investisseurs, eux, ont accès à
des informations privilégiées. Dans un article
dopinion publié récemment par le Washington
Post, lauteur renchérit : la bulle Internet
qui vient déclater constitue " le plus
grand transfert légal de richesses des petits investisseurs
vers les grands, quon ait jamais connu ".
Pour un peu, on parlerait de vente pyramidale...
***
Enfin, pour terminer sur une note on ne peut
plus cynique, voici comment Jean-Louis Gassée, entrepreneur
français établi depuis des années en
Californie, a récemment décrit
dans Libération les sept étapes de
tout épisode de lhistoire économique qui
se respecte incluant, bien sûr, la bulle Internet :
" lintérêt, le fol enthousiasme,
le doute, la panique, la chasse aux coupables, la punition
des innocents et, enfin, la promotion des non-participants ".
A en juger par les titres des journaux, écrit-il, nous
serions actuellement dans la 5e étape,
la chasse aux coupables. Et attachez vos ceintures, elle ne
fait que commencer...

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