
Premiere parution:
La Presse, 3 décembre
1999


L'utopie
Internet
Les
manifs entrent au XXIe siècle
Pascal
Lapointe
Ils étaient nombreux, très nombreux,
à manifester à Seattle la semaine dernière,
en protestation contre ce que daucuns appellent la mondialisation.
Et pourtant, cest bien grâce à la mondialisation,
sils étaient si nombreux à protester.
Evidemment, le sens de ce mot varie suivant
lil de celui qui le regarde. Pour les opposants
à la Conférence de Seattle, il est synonyme
dasservissement des plus petits par les grands de ce
monde -que ceux-ci s'appellent Etats-Unis, General Motors
ou Monsanto. Alors que dans les faits, les opposants à
la mondialisation correspondent à la définition
même de ce qu'est la mondialisation : voici en
effet un mouvement dopposition, qui aurait jadis été
cantonné à une poignée dactivistes
californiens, détudiants montréalais ou
dagriculteurs français, qui étend maintenant
ses tentacules au monde entier, grâce à la magie
de la technologie.
Ce nest pas la première fois quInternet
fait ses preuves comme outil capable de rassembler des gens
dispersés aux quatre coins de la planète. Ce
nest pas non plus la première fois que lexpression-cliché
" village global " lui colle à
la peau. Mais chaque fois, loutil semble de mieux en
mieux affûté. Ce quon a vu ces dernières
semaines aux quatre coins du cyberespace, ce nétait
plus la sympathique désorganisation des jeunes dil
y a trois ou quatre ans qui séchangeaient des
messages indignés autour dun projet de loi risquant
soi-disant de censurer Internet; ce nétait plus
la spontanéité de militants qui se découvraient
soudain des collègues, à des milliers de kilomètres.
Cette fois, cétait un mouvement
diablement bien organisé qui savait où il sen
allait, qui avait planifié son action de longue date,
qui avait divisé la ville en "secteurs" et qui avait
prévu jusquaux moindres détails y
compris la façon de profiter des dernières innovations
technologiques pour obtenir le maximum dimpact.
Prenez en particulier le Global
Trade Watch, un groupe de lobbying créé
spécialement en vue de la Conférence de Seattle.
Sur son site, depuis des mois, on pouvait apprendre tout ce
que ces gens espéraient accomplir à Seattle
et qui s'est déroulé au quart de tour:
les manifs pacifiques, les bâtiments encerclés
par une chaîne humaine, les gens arrêtés,
et les médias pour répercuter tout cela. Avec
des hyperliens vers les organismes, ailleurs dans le monde,
susceptibles de donner un coup de main par exemple,
en mettant sur pied une caravane
de véhicules de Toronto à Seattle. Et sans
oublier, bien sûr, le manuel
du parfait petit manifestant (pas darmes, pas
dalcool, quoi faire quand vous serez emprisonné,
etc.); le Direct Action Network, autre groupe de lobbying,
est allé plus loin, en donnant carrément une
formation à ses manifestants.
Comme tous les militants du monde, ceux-là
en avaient long à reprocher aux journalistes. Sauf
que, comme ils étaient à la fois organisés
ET internautes, ces manifestants-là ne se sont pas
contentés de critiquer: ils
ont mis en ligne, pratiquement d'heure en heure, leur propre
vision des choses.
Une vision, toutefois, singulièrement
limitée: des témoignages "en direct de la rue",
des états d'âme du genre "comment j'ai regardé
le policier dans les yeux", et des photos prises par les manifestants
eux-mêmes. Il y avait, au même moment, des journalistes
professionnels qui partageaient la vision de ces manifestants,
et qui mettaient eux aussi en ligne des articles passablement
plus fouillés. AlterNet, un service de nouvelles "pour
du contenu alternatif" a préparé pendant la
Conférence une revue de presse qui ramassait par exemple
des articles du Seattle Weekly et du Los Angeles
Weekly, deux
hebdos "alternatifs". S'ajoutaient à cela les sites
de magazines américains de gauche (il y en a) comme
Mother Jones
et The Nation.
Ces derniers avaient surtout l'avantage d'avoir couvert en
profondeur l'Organisation mondiale du commerce bien avant
Seattle, et d'offrir au visiteur désireux de s'instruire
une foule de dossiers de fond.
Vous en aurez bien besoin, de ces dossiers de
fond. Parce que si l'agitation de la semaine dernière
était bien organisée, l'information, elle, est
sortie dans le plus grand désordre, comme c'est toujours
le cas avec ce type d'événement trépidant.
Les textes fouillés sont évidemment moins "accrocheurs"
que les textes écrits sur le vif -surtout avec une
photo de la police en gros plan- mais avec eux, comme on dit,
vous vous coucherez moins niaiseux ce soir.

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