
Premiere parution:
Magazine Le 30,
juillet 1999


L'utopie
Internet
Source
d'inspiration pour "vrais" journalistes
Pascal
Lapointe
A la fin des années 50, les experts américains,
le physicien Edward Teller et la Commission de l'énergie
atomique en tête, affirmaient que les explosions atomiques
souterraines menées dans le désert du Nevada
ne pouvaient pas être ressenties à plus de 300
km. Certains observateurs contestaient ce chiffre, mais leurs
déclarations ne leur valaient guère plus qu'un
entrefilet dans la presse.
Jusqu'à ce qu'un journaliste appelé
Isidor F. Stone n'épluche le témoignage du négociateur
du gouvernement Eisenhower sur les questions de désarmement,
Harold Stassen, témoignage prononcé devant le
sous-comité du Sénat.
Stassen y expliquait aux élus dans
le cadre d'une séance tout à fait publique
que des séismographes situés jusqu'à
1000 km d'une explosion survenue à l'automne 1957 avaient
pu en capter les effets.
"Izzy", comme on l'appelait à
Washington, se mit alors à donner des coups de fil.
Rapidement, il découvrit qu'à quelques coins
de rue de son bureau et de ceux de toute la faune journalistique
washingtonienne le service des cadastres du ministère
du Commerce possédait une division "séismologie".
Là, des experts fort courtois lui montrèrent
des relevés sismographiques de quelque 19 stations
qui, toutes, avaient détecté l'explosion atomique
de l'automne 1957. L'une de ces stations était en Arkansas,
à plus de 2000 km. L'autre, en Alaska, à plus
de 4000 km!
C'était un scoop, et pas qu'un
peu.
Il fut publié dans The Stone Weekly
et fit le tour du pays, entraînant une enquête
publique. I. F. Stone fut acclamé par ses collègues
pour avoir eu le réflexe de mettre son nez là
où personne n'avait pensé à fouiller
auparavant.
Et pourtant, The Stone Weekly n'était
ni un journal ni un magazine: c'était un banal bulletin,
un newsletter créé par Stone, réalisé
par lui seul depuis sa résidence de Washington et distribué
exclusivement par courrier (même le télécopieur
n'existait pas!). Jusqu'à son dernier numéro,
en 1971, il allait "scooper" à de nombreuses
reprises les grands médias. Aujourd'hui, I. F. Stone
fait partie de la légende du journalisme américain,
et il est considéré comme un modèle à
suivre.
Jamais il n'est venu à quiconque l'idée
de se demander si I. F. Stone était ou non un vrai
journaliste. La chose semblait aller de soi. Etait-ce l'influence
d'une autre époque... ou le fait de publier sur papier?
Le débat n'a pas resurgi au Québec
depuis plusieurs mois, mais on le sent qui continue de couver
sous la cendre; il suffirait d'un événement
malheureux pour que ceux qui refusent l'entrée aux
"cyber-journalistes" soient à nouveau cloués
au pilori, tandis qu'en France les "cyber-journalistes"
sans carte de presse, eux vivent cette situation
presque chaque semaine.
On a déjà abordé cette
question dans cette chronique, et il est inutile de revenir
sur les arguments des uns et des autres. Mais peut-être
qu'en la matière, un peu de recul historique ne ferait
pas de tort. Si I.F. Stone a pu sans problèmes être
considéré comme un "vrai" journaliste,
même s'il n'écrivait pas pour un média
reconnu, même s'il était, au début, le
seul et unique journaliste-éditeur-correcteur-imprimeur,
pourquoi ne pourrait-il pas en être de même pour
un journaliste qui produit son propre média sur le
Web... même s'il est le seul et unique journaliste-éditeur-correcteur-webmestre?
Par ailleurs, vu de l'autre côté
de la lorgnette, I.F. Stone peut également devenir
un fameux facteur d'encouragement aux nombreux jeunes journalistes
qui s'échinent à produire un site web de qualité
et désespèrent devant la maigreur des revenus
qu'ils réussissent à en tirer.
Même I.F. Stone, qui ne parlait ni de
sports ni des vedettes rock, qui était de surcroît
un radical, comme on disait à l'époque un
homme de gauche, dans l'Amérique des années
50, quelle horreur! a réussi à vivre de
son bulletin. Lors de la fermeture de ce dernier, en 1971,
non seulement en dégageait-il un revenu uniquement
grâce aux abonnements suffisant pour lui et pour
sa principale collaboratrice sa femme mais il
s'était aussi ramassé un fonds de retraite (ce
qui, pour un pigiste des années 90, relève de
l'exploit!).
Et I.F. Stone avait des frais d'impression et
de distribution, lui.

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