
Premiere parution:
La Presse, 25 mars
1998


L'utopie
Internet
Voulez-vous
une petite injection de technoréalisme?
Pascal
Lapointe
Cette semaine, je vais ajouter un nouveau mot
à votre vocabulaire: le "technoréalisme".
A première vue, ça paraît
tellement évident qu'on se demande pourquoi il faudrait
créer un nouveau nom: le technoréalisme, c'est
cette attitude qui consiste à refuser de s'aligner
sur les hyper-optimistes de la technologie, ou sur les réactionnaires
qui voient en toute nouveauté une menace. C'est une
attitude qui rejette la vision simpliste selon laquelle la
technologie est soit bénéfique, soit terrifiante:
on trouve en effet des partisans bruyants de l'une ou de l'autre
option -quoique les "optimistes" aient largement
eu le haut du pavé - mais pratiquement rien entre les
deux.
C'est que le discours "réaliste"
a un mal fou à percer. Et en tant que journaliste,
je peux en témoigner: il nécessite davantage
d'explications, il est moins direct, donc moins spectaculaire;
il passe mal dans un magazine comme Wired qui a pour
mission de vendre une idée; et il passe diablement
mal dans un discours politique.
Dans cet esprit, une douzaine d'auteurs, analystes
et experts viennent de publier un manifeste
du technoréalisme. "La technologie rend la
vie plus facile et plus agréable, et rend beaucoup
d'entre nous plus sains, plus forts, plus sages. Mais elle
affecte aussi le travail, la famille, l'économie de
façon imprévisible, introduit de nouvelles formes
de tension et de distraction..."
Parmi cette douzaine, quelques-uns de mes collègues
journalistes américains, sans doute excédés
d'être considérés comme des réactionnaires
sitôt qu'ils font preuve d'un peu d'esprit critique...
comme dans le paragraphe précédent.
Je peux comprendre cela. J'ai eu la surprise,
au cours des derniers mois, de constater que le fait d'oser
écrire que la publicité sur le Net n'était
pas au rendez-vous -en particulier, dans la foulée
de l'arrêt des Chroniques de Cybérie-
m'a catalogué, aux yeux de certains, dans le "camp"
des prophètes de malheur.
L'idée de ce manifeste a donc touché
une corde sensible, à en juger par l'importance des
signatures. Par exemple, David Shenk, auteur de Data Smog,
cet ouvrage sur la surabondance d'information dont nous avons
parlé l'été
dernier. Pauline Borsook, bien connue de celles qui militent
pour un meilleur accès des femmes au cyberespace. Et
les rédacteurs en chef de deux cyber-magazines influents,
Steven
Johnson (Feed) et David Bennahum (Meme).
Et si ça a touché une corde sensible,
c'est sans doute parce qu'il y a des années qu'eux
et plusieurs autres tentent de faire entrer dans le crâne
de leurs lecteurs que "la technologie n'est pas neutre".
Certains s'y sont pris maladroitement, en utilisant
l'arme de la provocation, comme Clifford Stoll en 1995 avec
l'ouvrage Silicon Snake Oil. D'autres y sont allés
avec modération, mais sans plus d'effets. Howard Rheingold
par exemple, lui qui navigue autour des nouvelles technologies
depuis plus de 15 ans. "Est-ce que ces outils donnent
vraiment plus de pouvoirs aux individus? Oui et non",
écrivait-il en 1996. Il est indéniable qu'ils
ont ajouté à ma capacité à penser,
communiquer, et gagner ma vie." Mais n'ont-ils pas pris
trop de place? Davantage
d'information est-il automatiquement synonyme de davantage
de pouvoir?
A mon avis, et je vous préviens que c'est
là l'opinion bien personnelle d'un "technoréaliste",
Internet n'est pas une révolution. C'est une évolution,
une étape de plus sur un long chemin commencé
avec l'imprimerie, poursuivi avec le télégraphe,
la télévision et l'ordinateur. C'est un nouvel
outil pour communiquer, apprendre, se divertir, un outil qui
ajoute à la gamme dont nous disposons déjà.
Cet outil aura fort probablement un impact plus profond que
certains de ses prédécesseurs, mais ça,
seuls les historiens pourront vraiment le dire, et pas avant
une ou deux décennies -de la même façon
que personne, en 1952, n'aurait pu mesurer l'impact de la
télévision.
D'où l'importance, dans l'immédiat,
d'apprendre à regarder cet outil d'un oeil critique,
non pas pour taper dessus comme certains l'ont fait du haut
de leur ignorance, mais pour ne pas se laisser emberlificoter
par tous ceux qui ont intérêt à nous emberlificoter.
Comme l'écrivent les auteurs du manifeste, "nous
prévoyons des retombées mitigées des
technologies aujourd'hui émergentes, et nous devrons
toujours être sur nos gardes, dans l'attente de conséquences
inattendues."

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