
Extrait de : Le
journalisme à l'heure du Net, chapitre
7, été 1999


L'utopie
Internet
Internet
ne tuera pas les médias
Pascal
Lapointe
En ouvrant la fenêtre de
sa cellule, il désigna du doigt l'immense
église de Notre-Dame, qui, découpant
sur un ciel étoilé la silhouette noire
de ses deux tours, de ses côtes de pierre
et de sa croupe monstrueuse, semblait un énorme
Sphinx à deux têtes assis au milieu
de la ville.
L'archidiacre considéra
quelque temps en silence le gigantesque édifice,
puis étendant avec un soupir sa main droite
vers le livre imprimé qui était ouvert
sur sa table et sa main gauche vers Notre-Dame,
et promenant un triste regard du livre à
l'église:
"Hélas! dit-il, ceci tuera
cela."
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris
"Internet va tuer les médias": s'il est une phrase
que l'on a souvent entendue, c'est bien celle-là. Les
gens, prétend-on, n'auront plus besoin ni des journaux
ni des journalistes, puisqu'ils pourront aller puiser l'information
à la source. Toutes les idées circuleront librement
sur le Net, de sorte que lecteurs et télespectateurs
se désintéresseront des médias traditionnels.
Les internautes, en particulier ceux qui
ne pratiquent pas le journalisme, résument souvent
cela ainsi: "même si vous autorisez la présence
d'opinions opposées, l'éditeur a toujours le
dernier mot. Avec le nouveau modèle (NDLR: Internet),
non seulement n'avez-vous pas nécessairement le dernier
mot, mais vous n'avez même plus le contrôle du
débat." Sous-entendu: votre fin est proche. Ceci tuera
cela.
Réglons tout d'abord cette question.
L'idée selon laquelle les médias "traditionnels"
soient menacés de mort par Internet est très
répandue chez les non-journalistes, et s'incruste jusque
chez les journalistes. Mais elle entre en contradiction avec
tout ce que l'histoire nous apprend: aucun média n'a
tué ses prédécesseurs. La télé
n'a pas fait disparaître la radio, celle-ci n'a pas
fait disparaître les journaux... et le livre imprimé
n'a pas réduit Notre-Dame de Paris en cendres.
Par contre, chaque média a obligé
ses prédécesseurs à réévaluer
leur rôle, à s'adapter, ou a dû lui-même
se trouver une niche qui lui permettrait de compléter
ce que les autres faisaient déjà.
A quel type de réévaluation
obligera Internet? Quel niche trouvera-t-il? Là-dessus,
les opinions sont partagées. Mais des tendances semblent
se dégager.
"Le journal électronique ne supplantera
pas l'imprimé", déclare avec conviction Bruno
Giussani, responsable éditorial du site Web du magazine
suisse L'Hebdo. Il le complétera, s'il faut
en juger par L'Hebdo: Dès la fin de 1995, celui-ci
s'était distingué: plutôt qu'une reproduction
de son contenu "papier", les visiteurs avaient eu droit à
une édition distincte Webdo reprenant
une partie du contenu imprimé, y ajoutant références
sur l'actualité, guide des journaux "branchés",
un "cyberjournal quotidien", des documents originaux trop
longs pour figurer dans l'édition papier, et les archives
des textes en ligne. Depuis, s'y sont ajoutés des guides
d'achats, de cinéma, de musées, un carrefour
des services sur le Net, une section sur la "vie du Net",
qui héberge le très populaire cyber-magazine
québécois Les Chroniques de Cybérie...
Bref, un nouveau produit qui complète
et enrichit l'ancien.
Si tel doit être le cas, alors il faudra
nous adapter. Et vite, à en juger par la vitesse à
laquelle évoluent les choses.
"Changez dès maintenant votre culture
de l'information, ou devenez des fossiles", écrivait
en 1993 quelqu'un qui s'y connaissait bien en fossiles, l'écrivain
Michael "Jurassic Park" Crichton.
Il y avait dès cette époque
un sentiment d'urgence. Et c'est ce sentiment d'urgence, fondé
ou non, qui explique que les médias aient été
aussi nombreux à vouloir se "brancher" aussi vite.
En mai 1993, le quotidien californien de
la Silicon Valley, le San Jose Mercury News, devenait
le premier à lancer un site sur le service en ligne
America On Line. Un site qui avait toutes les caractéristiques
des futurs sites Web: articles, photos, forums de discussion,
revue de presse... En janvier 1995, il avait été
rejoint sur Internet par une centaine de médias. Avant
l'an 2000, le 10 000e avait fait son entrée!
Au Québec, la croissance fut tout
aussi fulgurante... mais avec près de deux ans de retard.
En janvier 1995, seulement trois médias avaient une
page Web. En janvier 1998, ils étaient 150 soit
la quasi-totalité des grands médias.
De la même façon qu'aux Etats-Unis,
les médias modestes ou spécialisés (Québec
Science, Afrique Tribune, Musique Plus, et le quotidien
Le Droit d'Ottawa, dès septembre 1994) avaient
précédé d'au moins 12 mois les gros canons:
Radio-Canada (septembre 1995), Le Journal de Montréal
(avril 1996), Voir, Le Soleil...
Quant à la France, elle connaîtrait
elle aussi une progression fulgurante... à partir de
1997. Apparu dès l'été 1994, l'inattendu
Monde diplomatique ferait longtemps figure d'exception.
Là aussi, des médias spécialisés
ou régionaux (le quotidien Dernières nouvelles
d'Alsace, en septembre 1995, Ouest-France, Pariscope)
précéderaient d'au moins un an les gros canons
(Libération, Le Monde, l'AFP, TF1...), voire
de plus de trois ans (Le Parisien, La Croix., L'Evénement
du jeudi, Le Point, RTL). En 1997, le rapport Bourdier
sur La Presse et le multimédia concluait que
la presse française avait devant elle des perspectives
moins favorables que la presse américaine: cette dernière
serait, financièrement et socialement, dans une situation
plus confortable pour s'installer sur Internet.
Dans chaque pays de l'hémisphère
Nord, ces expériences puisque c'était
ainsi qu'elles étaient appelées partaient,
au début, dans toutes les directions. Services en collaboration
avec les écoles (News and Observer, Caroline
du Nord, une idée qui aurait la vie courte), revues
de presse payantes (San Jose Mercury News), services
pour les expatriés (Irish Times), groupes de
discussion par courriel (Globe and Mail, Toronto),
babillards électroniques (The Mirror, Montréal),
affichage de la Une seulement (Le Monde)... On aurait
eu du mal à trouver un fil conducteur là-dedans.
Mais même sans le moindre fil conducteur,
tous ceux qui expérimentaient véritablement
s'entendaient sur une chose: il faut s'adapter quand on diffuse
sur le Net. Il faut "faire différent".
En soi, cela paraît évident.
Les journalistes de la télé, dans les années
50, ont dû apprendre à "faire différent":
les premiers bulletins consistaient en un type assis sur une
chaise droite, qui lisait ses feuilles sans regarder la caméra...
Comme s'il avait encore été à la radio!
"Penser Internet", fort bien. Mais comment?
(extrait de Le journalisme à l'heure
du Net, chapitre 7. Presses de l'Université Laval,
été 1999)

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