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Premiere parution: Magazine Le 30, mars 2001



L'utopie Internet

Ils ne viennent pas souvent, et ils ne restent pas longtemps

Pascal Lapointe

Une constatation fait tranquillement son chemin : les internautes ne passent pas autant de temps qu’ils le devraient sur le site d’un journal, et ne reviennent pas aussi souvent qu’on le souhaiterait.

Pour certains experts du Net, ce n’est pas une nouvelle : il y a un bout de temps que des indices démontrent que les visiteurs qui reviennent chaque jour sur un même site constituent l’exception plutôt que la règle. Mais le fait que cette constatation soit appuyée par Nielsen, "la" firme par excellence de la mesure d’audience, lui donne soudain un poids énorme.

Ainsi, selon Nielsen, l’usager moyen du site web du Wall Street Journal visiterait ce site seulement deux fois et demi... par mois; celui du Washington Post, quatre fois et demi; celui du USA Today, quatre fois; celui du New York Times, trois fois. Une horreur.

Et ce n’est pas tout : en moyenne, leurs visites durent 10, 15, 20 minutes... Deux à quatre fois par mois!

"Une moyenne de seulement 2,75 visites par MOIS est désastreuse ", écrivait cet automne, sur la liste électronique Online-News, Vin Crosbie, président de Digital Deliverance, une firme de consultants en édition. M. Crosbie posait ce constat dans le cadre d’une analyse de données tirées de la toute dernière étude Nielsen/NetRatings, sur la fréquentation des médias sur le Web.

De fait, quand on s’arrête non pas à l’achalandage de ces sites (c’est-à-dire le nombre de fois qu’ils ont été visités dans un mois, la mesure sur laquelle d’ordinaire, on s’arrête), mais au temps que leur consacre en moyenne un visiteur, les résultats semblent si médiocres qu’un analyste comme Vin Crosbie donne envie de baisser les bras : " publier un journal en ligne uniquement via le Web s’est révélé être un échec en terme de plan d’affaires ".

Il croit qu’il est plus que temps de lancer un débat sérieux sur la question, aussi inconfortable et dérangeant que cela puisse être. Commencez en effet, écrit-il, par comparer ces chiffres avec le temps qu’un lecteur consacre chaque jour à l’édition imprimée de son journal. Dix, 15, 20 minutes par jour. À côté de ça, les 15 ou 20 minutes consacrées à un site web deux, trois ou quatre fois par mois, apparaissent surréalistes.

Mais le problème n’est pas là, réplique Éric Meyer sur le même forum. Ce défenseur de la première heure d’une présence des médias sur Internet appuie certes sans réserve le qualificatif " désastreux " et trouve même le moyen de renchérir : " à la base, ce que nous avons ici est un produit qui est consommé beaucoup moins souvent et beaucoup moins intensivement que le produit qu’il doit soi-disant remplacer ".

Sauf qu’on n’est justement pas dans une situation où l’un doit remplacer l’autre : Internet est un nouveau média, qui finira par occuper une niche différente de celle qu’occupent les journaux. Ce n’est pas pour rien que journalistes après journalistes répètent à qui veut bien les entendre, depuis au moins six ans, qu’un site web ne doit absolument pas se contenter d’être une copie conforme de l’édition imprimée.

Moins de temps passé sur un site, poursuit Meyer, " pourrait dans les faits être un avantage, si ce temps moindre résultait de la capacité à trouver plus vite les choses qui nous intéressent ou nous sont utiles. "

Autrement dit : non seulement on va sur Internet pour des raisons différentes que celles qui nous amènent à lire un journal d’un couvert à l’autre, mais en plus, il y a des choses qu’on peut faire plus efficacement sur Internet que nulle part ailleurs. Par conséquent, dans une situation idéale, un individu moyen pourrait venir régulièrement sur votre site, et y passer fort peu de temps, parce qu’il y trouverait rapidement, chaque fois, tout ce qu’il a besoin d’y trouver. Et ça, ce serait un très bon signe. Cet usager-là aurait envie de revenir.

Or, il y a bel et bien un problème derrière ces chiffre de Nielsen, et c’est justement là qu’il se trouve : ce que révèlent ces statistiques, c’est que l’internaute passe moins de temps sur les sites des médias… et qu’il y revient moins souvent!

L’internaute envoie un message très clair : il n’aime pas le produit qu’on lui offre, et il ne l’utilise que lorsqu’il y est contraint et forcé.

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