
Premiere parution:
Québec Micro, novembre
1995


L'utopie
Internet
Windows
95: le bruit l'emporte sur l'information
Pascal
Lapointe
Le 5 juillet 1995, Microsoft présentait
Windows 95 à Montréal en présence d'un
parterre d'invités et de journalistes, dans le cadre
de sa tournée nord-américaine de promotion.
Sept semaines plus tard, le 24 août, jour du lancement,
tous les médias du Québec -presse écrite,
radio et télé- à l'image de ceux du reste
de la planète, avaient vanté haut et fort les
mérites de ce nouveau logiciel d'exploitation.
Et Microsoft n'avait pas encore dépensé un
seul sou en publicité.
"Les journalistes et animateurs ont aidé Bill Gates
à distribuer sa marchandise. Est-ce que ce n'est pas
le travail qu'est censé faire le département
de la publicité, et non la rédaction?" demande
Peter Scowen, rédacteur en chef de l'hebdomadaire montréalais
Mirror -non pas le seul journaliste à avoir
senti à quel point sa profession s'était faite
manipuler, mais l'un des rares à l'avoir écrit.
Impossible de calculer le nombre d'articles et de reportages
dont a bénéficié Windows 95 au cours
de l'été. Tous les quotidiens, nationaux comme
locaux, toutes les stations de radio et de télé
de la province, y sont passés, à un moment ou
à un autre. Et ce qui est pire, c'est que dans ces
reportages, le logiciel d'exploitation a souvent été
décrit comme une révolution -non parce que c'en
était une, mais parce que les communiqués de
presse disaient que c'en était une!
Il faut se rappeler ici que les premiers journalistes à
parler de Windows 95 furent les journalistes dits "généralistes"
-ceux qui ne s'y connaissaient pas nécessairement en
informatique et qui avaient plus de chances de se laisser
influencer par la campagne de relations publiques diablement
efficace du géant mondial du logiciel.
Lorsque les scribes spécialisés prirent le
relais, au mois d'août, les horloges commencèrent
à être remises à l'heure. Mais il y avait
déjà longtemps que Windows 95 était devenu
un événement en soi, qui ne pouvait plus être
arrêté.
"Quand il n'y a pas de nouvelles, faites du bruit", a écrit
Peter Scowen en éditorial, le 31 août, tentant
de traduire ce qui fut, à son avis, la stratégie
victorieuse de Microsoft. "C'est ainsi que ça fonctionne.
Ce n'est pas le produit qui compte, ce n'est même pas
la publicité -c'est le bourdonnement; les histoires
complémentaires sur les discussions de rue, les rumeurs,
les angles différents." Par exemple, l'achat, pour
12 millions $, d'une chanson des Rolling Stones, Start
Me Up. Ou la transformation du très sérieux
cahier économique du Globe and Mail, Report
on Business, en Report on Windows. Ou encore, l'achat
de la totalité des exemplaires de l'édition
du 24 août du Times de Londres, pour en faire
la distribution gratuite.
Arrive le 24 août, et "Microsoft n'a pas encore commencé
sa campagne publicitaire", s'indigne Peter Scowen. Mais d'ores
et déjà, son produit "a eu plus de textes et
plus de temps d'antenne que même Bill Gates n'aurait
pu se payer".
Nulle part cette stratégie n'a été
ressentie plus douloureusement que chez les utilisateurs de
Macintosh. Entendre ou lire chaque semaine un nouveau journaliste
en train d'énumérer les avantages du système
d'exploitation ne faisait qu'ajouter à leur perception
négative des... journalistes. Car eux savaient
à quel point cette "révolution" n'en était
pas une.
"J'ai lu aujourd'hui le dépliant remis aux participants
de la session d'information sur Windows 95. On dirait un dépliant
du Mac en 1984" écrivait avec dépit, le 10 juillet,
Christian Gingras, administrateur au Club Macintosh de Québec.
Dans son texte, expédié sur le babillard électronique
du club, puis sur un réseau pan-québécois
d'une quinzaine de babillards, il passait en revue les principaux
éléments du dépliant, et y ajoutait ses
commentaires. "La première chose que vous remarquez
avec Windows 95 est une interface graphique vraiment facile
à utiliser qui rend l'utilisation de votre PC plus
efficace." Commentaire: "Le Mac offre ça depuis 1984."
"Vous pouvez installer des modems, des CD-Roms et autres
périphériques et ils se configureront automatiquement."
Commentaire: "Le Mac n'a même pas besoin de configurer
les périphériques, tout est intégré
dans le Système de façon invisible pour l'usager.
Et ce, depuis 1984."
"On pourrait peut-être envoyer ça à
TVA?" concluait-il, en référence à un
autre de ces reportages enthousiastes entendus quelques jours
plus tôt.
On est en droit de se demander si l'engouement pour Windows
aurait été le même, n'eût été
cette couverture médiatique -ou même, s'il y
aurait eu un engouement! Un engouement tel qu'il a permis
à un commerce de Montréal, Crazy Irving, comme
à plusieurs de ses homologues aux quatre coins du monde,
d'ouvrir ses portes à minuit une minute le jeudi 24
août et de provoquer une file d'attente de quelques
centaines de personnes!
"Ils voulaient être les premiers, histoire de pouvoir
raconter à leurs petits-enfants: "J'étais là
quand Windows 95 a été lancé...!" devait
ironiser quelques semaines plus tard Z Mag, périodique
québécois publié sur Internet.
Passer à côté de la nouvelle
La principale conséquence de cet engouement pour
le "bruit", c'est que les journalistes sont complètement
passés à côté de ce qui était
peut-être la vraie nouvelle, selon Jean Pichette, du
Devoir: l'intention de Bill Gates de "s'assurer la
domination mondiale des réseaux télématiques"
-par l'intermédiaire du Microsoft Network, dont l'accès
est intégré à Windows 95.
"La recette est simple, poursuivait Jean Pichette. Il s'agit
d'imposer les normes d'échanges d'informations dans
un espace où se fondent l'ordinateur, la télévision
et le téléphone." Et les profits récoltés
par Windows 95 ne sont rien, à côté de
ceux que pourraient générer une emprise sur
le cyberespace...
Ce n'est bien entendu qu'une hypothèse. Qu'elle soit
vraie ou fausse, nul ne peut le dire pour l'instant. Mais
l'important, c'est qu'elle a un côté vraisemblable...
et qu'elle n'a pratiquement pas eu d'échos, l'été
dernier.
En attendant la suite des événements toutefois,
la campagne promotionnelle massive, sans précédent
dans l'histoire, a déjà suffi pour inquiéter
les défenseurs d'une vision plus noble de l'information.
"Si le défi de Bill Gates est loin d'être gagné,
conclut Jean Pichette, la croisade médiatique à
laquelle il a donné lieu s'avère pourtant révélatrice
des transformations massives en cours de l'espace publicitaire...
Qu'un journal comme le Times, à Londres, puisse
être transformé en véhicule publicitaire
de Microsoft, n'augure ainsi rien de bon pour le débat
public dans le nouvel espace multimédia en constitution."

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