
Premiere parution:
Hebdo-Science, 13 janvier
1998


Le
journalisme scientifique
La
science vulgarisée par les chercheurs
Se vendre sur la place publique
Luc Dupont
Beaucoup
de chemin a été accompli depuis 30 ans, mais
les scientifiques qui se donnent la peine de vulgariser leurs
travaux sont encore relativement peu nombreux. Une tare qu'ils
pourraient bien payer cher, à l'heure des coupures
budgétaires.
"La
plupart n'ont pas le temps, juge Pierre Béland. Et
pourtant, dans le contexte économique actuel, c'est
plus que jamais nécessaire qu'ils le fassent."
L'observation
du spécialiste des bélugas met en quelques mots
le doigt sur la nouvelle donne dans laquelle s'inscrivent
aujourd'hui les travaux de vulgarisation des scientifiques:
ce n'est plus, comme jadis, une affaire d'altruisme. C'est
une opération qui a désormais des motifs plus...
économiques.
"C'est
le jeu même des sociétés démocratiques
qui exigent que tu vulgarises", poursuit le scientifique dont
le dernier ouvrage sur les bélugas du St-Laurent constitue
sûrement un bel effort de vulgarisation, puisqu'il est
traduit jusqu'au Japon! "Aujourd'hui, il faut que les scientifiques
"vendent leur camelote" sur la place publique comme tout le
monde, au risque d'être laissés de côté
et de ne pas obtenir la part de gâteau qui leur revient."
C'est
également le constat que fait Sophie Malavoy, rédactrice
en chef d'Interface, la revue de la recherche québécoise:
"dans cette période où les fonds diminuent,
où les universités sont "saignées", il
y a énormément de pression, de la part des organismes
subventionnant la recherche, pour que les scientifiques vulgarisent
leurs travaux". Ces organismes font le raisonnement suivant:
si les scientifiques que l'on subventionne exhibent leurs
travaux sur la place publique, ce sera plus facile d'aller
chercher des gouvernements notre part d'argent à distribuer.
"On parlerait même en ce moment, chez ces organismes,
de reconnaître officiellement les travaux de vulgarisation
des chercheurs", indique Sophie Malavoy.
Nos
scientifiques vulgariseraient-ils si peu leurs recherches,
pour qu'on en arrive là? Un sondage mené il
y a quelques années par l'Institut national de la recherche
scientifique (INRS-Urbanisation) révélait pourtant
qu'ils étaient rares, ceux qui n'avaient posé
aucun geste de vulgarisation -incluant le fait d'aller dans
une école rencontrer des enfants. "Dans de nombreux
cas cependant, on apprenait que ces gestes n'étaient
posés qu'une seule fois dans toute une carrière",
précise Sophie Malavoy.
La
revue Interface dépend pour une bonne part -deux
articles longs par numéro- de la collaboration des
chercheurs. Selon la rédactrice en chef, il n'est pas
difficile d'obtenir des textes d'eux. "Évidemment,
tu as une catégorie de chercheurs pressés par
le temps, de qui on ne peut rien obtenir. Mais tu as aussi
des chercheurs qui ont toujours été intéressés
par la communication scientifique. En 14 ans à Interface,
je n'ai essuyé que deux refus."
Des scientifiques ratés?
Ceci
dit, la collaboration des scientifiques pourrait être
encore meilleure si la vulgarisation ne traînait pas
avec elle ses vieux démons. "C'est le très vieux
cliché, qui circule encore, du scientifique raté
qui, faute de mieux, se lance en vulgarisation, dit Sophie
Malavoy. On l'a dit de Fernand Seguin, de David Suzuki, enfin,
c'est pas neuf."
Pierre
Béland, qui a été assez visible dans
les médias avec ses bélugas, mais aussi comme
vulgarisateur scientifique à la télévision
(Feu Vert, à Radio-Québec), s'explique
bien cet état de chose. "L'approche scientifique,
c'est la culture du doute. Or, quand tu vulgarises, tu vas
un peu à l'encontre de ça: tu gommes les détails,
certaines ambiguïtés, tu présentes les
choses d'une manière qui ressemble à un étalement
de certitudes. Tout ça déplait aux puristes."
Pierre
Béland reconnaît toutefois que les scientifiques
vulgarisateurs doivent être prudents dans leur simplification
des réalités. Mais il affirme tout de go que
"les scientifiques ne doivent pas oublier qu'ils sont des
avertisseurs, des éveilleurs, et qu'ils doivent prendre
position, à travers leur vulgarisation, s'ils le croient
nécessaire".
C'est
pour donner un peu de tonus à cette parole vulgarisatrice
que l'ACFAS a lancé, il y a cinq ans, son Concours
de vulgarisation. Ouvert aux étudiants de 2e et 3e
cycles universitaires ainsi qu'aux chercheurs et aux professeurs,
ce concours vient s'ajouter à la Bourse Fernand-Seguin,
laquelle a pour mandat de favoriser l'éclosion de vulgarisateurs
qui ne sont pas nécessairement des scientifiques.
Stéphanie
Ratté, 27 ans, a écrit l'un des cinq textes
primés au Concours de 1997. Six mois plus tard, cette
étudiante au doctorat en neurobiologie de McGill décante
l'expérience avec une fraîcheur qui donne des
pistes pour demain. "En expliquant au grand public ma réalité
de chercheuse, souvent isolée, sans beaucoup de feedback,
j'ai constaté que ça redonnait un sens, une
perspective à ce que je faisais" (Stéphanie
étudie le cerveau des escargots!). Elle a aussi réalisé
que de décrire son travail, en s'efforçant de
communiquer aux gens les caractéristiques de la démarche
scientifique (le doute, l'incertitude), pouvait contribuer
à former un sens critique. "Si c'est le cas, on contribue
au moins à former des gens qui n'écouteront
pas le discours scientifique comme on écoutait jadis
la messe en latin: en acceptant tout, sans rien comprendre."
Ce
texte est paru dans le numéro 1000 d'Hebdo-Science
(13 janvier 1998)

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