
Premiere parution:
Hebdo-Science, 21 novembre
2003


Le
journalisme scientifique
Quel
avenir pour la vulgarisation scientifique?
Pascal
Lapointe
Trois
constats. Un: la pénurie de diplômés
en science est un mythe. Deux: l'enseignement des sciences
est de plus en plus orienté vers une logique marchande.
Trois: les relations publiques mènent le monde.
Bienvenue dans les nouveaux territoires de la culture scientifique
et technique. Qui sont également les nouveaux territoires
de la science: car la façon de pratiquer la science
a beaucoup changé depuis deux décennies. Et
la culture scientifique, la vulgarisation scientifique, le
journalisme scientifique, n'ont souvent eu d'autre choix que
de suivre le courant. Pour le meilleur et pour le pire.
Dans Les
Territoires de la culture scientifique, un ouvrage paru
récemment aux Presses des universités de Lyon
et de Montréal, issu d'un séminaire international
tenu à Paris en décembre 2000, les auteurs retracent
cette évolution. Ou plus exactement, ces évolutions.
Et ces évolutions ne sont pas toujours réjouissantes
pour ceux qui prétendent qu'une culture scientifique
est indispensable à un citoyen éclairé.
Prenons
par exemple la commercialisation de la science. L'expression
est employée avec de plus en plus d'inquiétude
dans les laboratoires: la recherche est-elle encore libre,
ou soumise aux lois du marché? Or, en culture scientifique,
cette évolution a eu une conséquence: elle s'est
traduite par la montée en puissance des relations publiques.
"Au cours
des années 1990, racontent les chercheurs britanniques
Jane Gregory et Martin Bauer, la vulgarisation des sciences
biomédicales a été calquée sur
les relations publiques d'entreprises." Les budgets immenses
déployés pour cette promotion ont littéralement
permis aux mieux placés des relationnistes de prendre
le contrôle d'une partie de l'actualité: submergés
de nouvelles pré-digérées, les journalistes
scientifiques se sont pliés progressivement aux critères
d'évaluation des relations publiques, ajoute le professeur
de journalisme allemand Winfried Göpfert (voir encadré
Liaisons).
Une évolution
rendue d'autant plus facile qu'à mesure que les relationnistes
obtenaient plus de moyens, les journalistes en perdaient:
les deux dernières décennies ont en effet été
le théâtre de coupes majeures dans les budgets
des médias d'information, et d'une montée en
flèche du travail précaire ou à la pige
chez les journalistes.
Volontairement
ou non, les journalistes ont donc délaissé leur
rôle d'observateur, d'analyste, de critique, pour se
consacrer plutôt à la "popularisation de la science".
Cette sorte de journalisme, dénonce Göpfert, "a
incité les relationnistes à croire que le journalisme
scientifique et les relations publiques des organismes scientifiques
sont dans la même situation, un concept que je juge
faux".
Exprimé
plus crûment par la sociologue Louise Vandelac, cela
devient: "dans ce monde-marché... la culture scientifique
et technique fait malheureusement trop souvent office de faire-valoir
ou de simple stratégie promotionnelle". Quitte à
oublier sa fonction sociale première: donner du sens,
développer l'esprit critique.
L'enseignement au service du marché
Dans pareil
contexte, il n'est pas étonnant que l'enseignement
lui-même s'adapte. Autant l'enseignement non-formel
que l'enseignement formel s'ajustent aux besoins du secteur
privé, résume Suzanne Bisaillon, de l'Université
de Montréal. On n'y parle plus de développer
des connaissances, mais de développer des compétences.
En culture
scientifique, ce nouveau territoire est consacré par
le discours à la mode: la promotion des carrières.
Tellement à la mode, s'étonnent les montréalais
Pierre Doray, Brigitte Gemme et Guy Gibeau, que tous les organismes
de culture scientifique (sauf un
l'Agence Science-Presse!)
qui ont présenté des mémoires au ministère
de la Recherche, en septembre 2000, se sont sentis obligés
d'y adhérer.
Peut-être
y a-t-il une bonne excuse: ne vivons-nous pas une pénurie
de main-d'oeuvre scientifique? C'est en tout cas ce que tout
le monde semble croire. Mais c'est un mythe, lancent Martine
Foisy et Yves Gingras. S'appuyant sur d'abondantes statistiques
du secondaire, du cégep et de l'université,
ils concluent qu'il n'y a pas désaffection des jeunes
pour les sciences, mais qu'il y a stabilisation... depuis
30 ans!
Au pire,
là où il y a diminution du nombre d'inscrits,
il y a augmentation du nombre de ceux qui se rendent jusqu'au
diplôme.
Querelle
d'experts? Pas si on suit leur raisonnement jusqu'au bout:
cette volonté d'associer à tout prix culture
scientifique et promotion des carrières peut avoir
un effet pervers. Qu'arriverait-il en effet aux organismes
de culture scientifique si, dans un avenir rapproché,
nous nous retrouvions dans une situation où l'orientation
vers les sciences n'apparaissait plus comme un problème?
À quoi ça sert?
Enfin,
reste une dernière question, tout aussi embarrassante.
Sont-ils efficaces, ces efforts de culture scientifique dont
la surmultiplication, depuis 30 ans, étonne et réjouit:
émissions de télé, musées, groupes
voués à l'éducation des jeunes, etc.
Efficaces? Pas si sûr, répond John Dickenson,
du H.R. MacMillan Space Center de Vancouver. "Si nos buts
étaient de favoriser l'émergence d'une société
dotée d'une culture scientifique créative...
il est évident que nous n'avons pas réussi."
"Oui,
il y a bien parmi nous quelques privilégiés
qui ont pris plaisir à une telle société,
mais plusieurs s'en sont trouvés exclus." Pas étonnant
que, dans ces circonstances, les gouvernements se désintéressent
de la culture scientifique...
Les
Territoires de la culture scientifique,
sous la direction de Bernard Schiele et Réal Jantzen.
Presses Universitaires de Lyon et de l'Université de
Montréal, 2003, 314 pages.
Ce
texte est paru dans le numéro 1305 d'Hebdo-Science
(spécial 25e anniversaire, 21 novembre 2003)

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