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Premiere parution: Hebdo-Science, 13 janvier 1998



Le journalisme scientifique

La science vulgarisée par les médias
La science fait-elle toujours recette?

Isabelle Burgun

Depuis le frère Marie-Victorin et le vulgarisateur scientifique Fernand Seguin, la place de la science dans les médias s'est considérablement élargie. La conquête de l’espace a ouvert les vannes de l’information scientifique au cours des années 70 et 80. Mais depuis la fin des années 80, on observe une stagnation du flux voire, dans certains secteurs, un recul.

La science cherche avant tout à comprendre le monde. Mais elle n’a jamais autant de succès que lorsqu’elle parle de nous-même. "Notre société est hypocondriaque; le médical fait recette" lâche le météorologue et communicateur scientifique Gilles Brien. La santé compte à elle seule pour près de la moitié de l’information scientifique. Elle possède ses chroniqueurs réguliers au sein des magazines féminins et des quotidiens.

L’environnement suit de près, quoique la "mode verte" des années 80 soit maintenant chose du passé. Ce sont désormais les technologies et l’informatique qui ont la cote. Les chroniques traitant d’Internet ont poussé comme des champignons; de l’hebdomadaire culturel Voir à Affaires Plus, en passant par la radio et la télévision. Mais les sciences fondamentales ne parviennent toujours pas à se faire une place au sein des médias.

Globalement, l'espace réservé spécifiquement à l'information scientifique dans les quotidiens reste stable. Augmentations ici (Le Journal de Montréal et Le Journal de Québec publient depuis l'an dernier une page science hebdomadaire), reculs ailleurs (Le Devoir n'a plus la sienne depuis deux ans), mais ce qu'on constate surtout, c'est que la science tend à se répandre dans les pages générales. "La science est de moins en moins identifiée comme telle", relève Marc Doré, adjoint au directeur de l’information de La Presse. Elle se faufile toutefois rarement jusqu'à la Une, se cantonnant souvent à de courtes dépêches d’agences; en fait, dans l'ensemble du Québec, mis à part l'environnement (Louis-Gilles Francoeur, au Devoir) et la santé, aucun journaliste régulier de quotidien n'est exclusivement affecté à la science.

A la télévision et la radio, la situation n’a non plus guère évolué depuis les années 80: il y a toujours aussi peu d’émissions scientifiques. Bien sûr, on cite à tour de bras l’émission Découverte de Radio-Canada; on se félicite de pouvoir visionner les documentaires de Télé-Québec ainsi que l’émission Science Friction de TVA. L’émission radiophonique Les Années Lumières reste un modèle du genre (une tradition qui remonte d'ailleurs aux années 40!). Mais en-dehors de ces grosses émissions, le téléspectateur ou auditeur assoiffé de science n’a d'autre solution que de s’abonner au câble pour regarder Discovery Channel, PBS, Canal D ou Canal Vie.


Les magazines

S'il y a un recul sensible depuis dix ans, c'est sur le front des magazines. En 1975, on n'en connaissait qu'un: Québec Science. En 1986, on en comptait dix. Depuis, ils sont tombés comme des mouches. Forêt Conservation, La Puce à l’oreille, Science et Technologie n’existent plus, tandis qu’Astronomie Québec est devenu un supplément encarté dans Québec Science. Autour de ce phare de la vulgarisation scientifique, demeurent notamment Interface, la revue de la recherche et Les Débrouillards, destiné aux jeunes. On a certes vu se dégager du peloton de nouvelles revues ou des revues déjà existantes, mais très spécialisées comme Direction informatique, Plan, la revue du génie québécois, L’Infirmière du Québec ou L’Optométriste, qui ne touchent qu’un public averti.


Absence de décodeurs

Lorsqu'on interroge les différents intervenants sur la qualité de l’information scientifique, leurs perceptions varient. Excellente pour les supports spécialisés, elle est jugée plus superficielle dans les généralistes. Plusieurs déplorent qu'on nous parle de plus en plus de technologie, mais de moins en moins de culture scientifique. "Nous vivons dans une société de boîtes noires. On ne nous transmet pas de codes pour comprendre ce qu’on lit", clame Jean-Marc Gagnon, président de Communication Science Impact. Par manque d'espace ou de formation, les journalistes ont souvent du mal à prendre du recul par rapport aux compte-rendus scientifiques. La science paraît véhiculer la même image qu’auparavant: élitiste, ardue, loin des gens... "L’important est d’allumer des feux, pas de remplir des pots", commente Gilles Brien.

Une étude de l’Association des communicateurs scientifiques du Québec parue en 1992, rapporte que les grands médias répondent mal aux besoins du public. "J’ai de la réserve quant à l’engouement du public pour les sciences. Pourquoi vouloir à tout prix répondre aux questions que les gens ne se posent pas?" note Sophie Malavoy, la rédactrice en chef d’Interface. Si les sondages affirment que le public est friand de science, les médias spécialisés ont bien du mal à survivre. Entre la demande réelle et celle des sondages, il y a un fossé.

Ce qui n'est pas nécessairement anormal, commente le journaliste Pierre Sormany: "La science a la place qu’elle mérite". À son avis, elle reflète tout simplement la réalité québécoise, quelque part entre la littéraire France et la technologique Californie.

Ce texte est paru dans le numéro 1000 d'Hebdo-Science (13 janvier 1998)

 

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