
Premiere parution:
Hebdo-Science, 13 janvier
1998


Le
journalisme scientifique
La
science vulgarisée par les profs
Mettre fin au bourrage de crâne
Pascale
Guéricolas
Le
problème de l'enseignement des sciences est souvent
ramené à une question d'heures de cours: il
y en a plus qu'avant, moins qu'avant, trop, pas assez... Or,
on a de quoi se demander si le problème ne serait pas
posé incorrectement: passionnés à l'école
primaire par la vie des fourmis, ou le mouvement des planètes,
les élèves se désintéressent brusquement
des sciences quand ils arrivent au secondaire. Pourquoi?
Au
fil des ans, les jeunes ont été interrogés
à maintes reprises sur ce manque d'intérêt.
Ils citent en vrac une certaine tendance au "bourrage de crâne",
un apprentissage mécanique des formules, et le fait
qu'ils se sentent très éloignés des scientifiques
désincarnés qu'on leur présente dans
les manuels.
Même
les grands noms de la recherche semblent partager ce désenchantement.
Ainsi, le célèbre astronome Hubert Reeves faisait
remarquer que "si l'on doit enseigner l'astronomie comme on
enseigne les mathématiques, il vaut peut-être
mieux ne pas l'enseigner du tout!"
A
gauche et à droite, on expérimente donc de nouvelles
formules pour communiquer cette portion du savoir que l'on
dit essentielle, à l'aube du XXIe siècle. Certains,
par exemple, pensent que si les enseignants mettaient mieux
en lumière les interactions entre la science et la
société, les élèves y prendraient
goût. Marie Larochelle, professeur au département
de psychopédagogie de l'Université Laval et
Jacques Desautels, professeur au département de didactique,
travaillent ainsi sur quelques expériences innovatrices
avec des collègues du Centre interdisciplinaire de
recherche sur l'apprentissage et le développement en
éducation (CIRAD), de l'Université du Québec
à Montréal. Après avoir analysé
la perception des sciences développée par les
adolescents, ils tentent de développer chez eux un
point de vue plus critique, en les faisant participer à
une simulation: les jeunes doivent jouer le rôle de
chercheurs.
Les
jeunes, indique Marie Larochelle, sont "trop habitués
à recommencer dix fois une expérience en laboratoire
jusqu'à ce que le résultat corrobore celui du
livre". Avec cette simulation, on espère qu'ils prendront
"peu à peu conscience que les scientifiques ne peuvent
consulter un grand livre de la nature pour valider leur réponse.
C'est donc en collectivité qu'ils vont décider
si la réponse est ou non recevable."
Une
des expériences mettait 35 élèves du
cégep aux prises avec une énigme: une figure
géométrique animée sur un écran
d'ordinateur. Après avoir cherché une explication,
les équipes devaient présenter leurs hypothèses
à un jury -leurs collègues étudiants-
qui avait pour mission de... décider de l'octroi de
subventions aux équipes dont les recherches étaient
les plus prometteuses. Selon la chercheure au CIRAD, les jeunes
ont appris, au fil de l'expérience qui s'étendait
sur plusieurs semaines, à voir les scientifiques avec
un oeil un peu moins naïf, ont pris conscience du jeu
de pouvoirs qui influence la recherche scientifique, et surtout,
ont découvert le plaisir du questionnement.
Sortir du carcan
Une
autre expérience menée au cégep de Limoilou,
à Québec, permettait aux élèves
de saisir rapidement le lien entre les recherches en laboratoire
et la réalité. Après avoir effectué
des analyses sur des échantillons d'eau prélevée
dans la rivière Saint-Charles toute proche, ils ont
rendu visite aux travailleurs d'une des industries qui polluent
le cours d'eau. À leur grande suprise, plusieurs des
ouvriers rencontrés ont découvert, grâce
à ces étudiants, qu'ils manipulaient des produits
dangereux.
"Il
faut absolument sortir les élèves du carcan
de la classe, affirme Marie Larochelle. Plutôt que d'apprendre
par cur des règles sorties de nulle part, ils
peuvent s'en servir en les appliquant concrètement."
C'est
ce type d'approche qu'elle essaie d'inculquer aux futurs enseignants
-lesquels, désormais, suivent simultanément,
lors de leur baccalauréat, des cours de pédagogie.
Pendant leur formation, on tente de leur inculquer le réflexe
de relativiser l'idée même de science, dans l'espoir
que jamais ils ne croiront ni ne transmettront un résultat
les yeux fermés. La pente est abrupte...
La
mise en contexte historique peut jouer un rôle: les
jeunes comprennent que les grandes découvertes sont
souvent issues d'une confrontation d'idées entre scientifiques,
ou avec les contemporains. Ainsi présentés comme
des citoyens ordinaires, de leur époque, les Darwin,
Newton, Edison, Curie, perdent de leur superbe, ce qui, en
théorie, devrait permettre aux jeunes de s'identifier
plus facilement à eux.
En
d'autres termes, la science descend enfin de son piédestal
pour entrer de plain-pied dans la vie, une idée qui
séduisait Albert Einstein: lui qui avait coutume de
dire que la restriction des connaissances à un petit
groupe d'initiés "étouffait l'esprit philosophique
des gens et conduisait à la pauvreté spirituelle".
Ce
texte est paru dans le numéro 1000 d'Hebdo-Science
(13 janvier 1998)

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