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et énigmes

La
Mary Celeste
par
Claude
Marcil
En
ce début d'après-midi du 4 décembre
1872, la goélette "Dei Gratia" navigue
au milieu de l'Atlantique près de l'archipel des
Açores; elle poursuit paisiblement sa route vers
Gibraltar. Sur cette route fréquentée par
les transatlantiques, le capitaine, David Morehouse, n'est
pas surpris lorsque la vigie signale une voile à
l'horizon. Quelques minutes plus tard, la vigie précise:
c'est une autre goélette. Bizarrement, sa voilure
ne correspond pas au vent modéré qui souffle
sur l'océan; de plus, elle navigue à grandes
embardées comme si personne ne tenait le gouvernail.
Morehouse ordonne de s'en approcher.
De plus près, on ne voit personne sur le pont. La
plupart des voiles sont descendues, et celles qui restent
sont, ou déchirées, ou montées dans le
sens contraire au vent. A sa grande surprise, Morehouse réalise
qu'il s'agit de la "Mary Celeste", une solide goélette
de plus de 100 pieds de long et de 25 pieds de large, appareillée
de New York quelques jours avant le "Dei Gratia",
avec à son bord une cargaison de 1700 barils d'alcool
brut qu'elle devait livrer à Gênes. Son capitaine,
Benjamin Briggs, un marin de la vieille école reconnu
comme un homme profondément religieux, est un ami de
longue date.
Personne à bord
Morehouse saisit son portevoix et tente d'interpeller la
"Mary Celeste". Silence. De plus en plus inquiet,
il envoie en reconnaissance son second, Olivier Deveau, et
deux marins. Une fois à bord, Deveau sonde aussitôt
la cale, dont deux panneaux sont enlevés. Il y a environ
un mètre d'eau au fond, mais les pompes sont en bon
état, bien qu'une d'entre elles gise, démontée,
sur le pont; le bateau n'est donc pas en danger de couler.
La cargaison est solidement arimée, et il ne manque
qu'un bouchon à l'un des barils d'alcool.
Sur le pont, l'habitacle qui abrite la roue du gouvernail
est défoncé et le compas démoli, sans
doute par une vague de la tempête des derniers jours.
Le garde-fou est enlevé d'un côté du pont,
comme si on avait mis à l'eau une chaloupe de sauvetage.
Il n'y a d'ailleurs pas d'embarcation de secours sur le pont.
Et toujours personne...
A l'intérieur, dans la cabine du capitaine, Deveau
voit que les six hublots de droite ont été obstrués
avec des planches, mais il ne peut dire si cela a été
fait avant ou pendant le voyage. Ceux de gauche sont fermés,
mais laissent encore entrer un peu de lumière. Beaucoup
d'eau a pénétré dans la cabine par la
porte ouverte et par la claire-voie, restée ouverte
également.
La pendule est très abîmée par l'eau;
la literie et les vêtements sont trempés, sans
doute par l'eau de mer. Deveau témoignera par la suite:
"Le lit était défait, comme si l'on venait
de le quitter... J'estimai qu'il devait y avoir une femme
à bord, car je vis des vêtements féminins...
Le lit avait conservé la marque d'un corps, d'un enfant
semblait-il. Tout paraissait avoir été abandonné
en grande hâte, mais tout était resté
en place. On voyait des vêtements, une boîte à
ouvrage avec des aiguilles, du fil, des boutons, des livres,
une trousse d'instruments, un écritoire. Un harmonium
ou mélodium se trouvait dans la chambre."
A cette époque, il est courant que la femme du commandant
l'accompagne pendant un voyage, et c'est ce qu'avait fait
Sarah Briggs; le couple avait emmené leur fille Sophie-Mathilde,
âgée de deux ans, mais laissé à
la garde de ses grands-parents, à Marion dans le Massachusetts,
leur fils de sept ans, Arthur, qui allait à l'école.
Bien que les fiches à roulis, qui servent à
empêcher la vaisselle de glisser sur la table, soient
en place, aucun repas n'est servi dans la cabine et rien ne
cuit dans la cuisine. Les marmites et les casseroles ont été
lavées et rangées; on trouve un flacon de médicament
débouché, ce qui laisse supposer que la personne
qui l'avait ouvert n'a pas eu le temps de le refermer. De
tous ces indices on conclut que le navire a été
abandonné dans le milieu de la matinée, assez
tard pour que tout soit remis en ordre après le petit
déjeuner, et avant que Mrs Briggs ait refait le lit.
Cette supposition est en partie fondée sur le fait
qu'aucune femme de la Nouvelle-Angleterre ayant les antécédents
de Sarah Briggs n'aurait laissé des lits défaits,
même en mer, à une heure avancée de la
matinée.
Il est entré moins d'eau dans le poste d'équipage
que dans la chambre du capitaine. Les coffres des marins sont
secs, et l'on ne voit pas de trace de rouille sur les rasoirs.
De toute évidence, les hommes d'équipage sont
partis précipitamment, abandonnant le contenu de leurs
coffres, mais aussi leurs bottes de toile cirée, et
même leurs pipes. Qu'est-ce qui a provoqué une
telle panique?
Dans la cabine du second Deveau trouve le journal de bord.
Il s'arrête le 24 novembre. La position indiquée
était à 100 milles au sud-ouest de l'île
de Sao Miguel des Açores. Dans la chambre du commandant,
sur l'ardoise de bord, on trouve une indication plus récente,
montrant que le lendemain 25 novembre à huit heures
du matin le navire est passé près de l'île
de Santa Maria. Depuis lors, onze jours se sont écoulés;
la "Mary Celeste" a encore parcouru 500 milles,
restant apparemment sur sa route initiale.
La date de la dernière inscription sur l'ardoise,
le 25 novembre, n'est pas obligatoirement celle de l'abandon
du navire. Sur les petits bâtiments, il est rare que
le journal soit tenu chaque jour. Par exemple, pendant les
18 jours de mer depuis son départ, le commandant n'a
porté que sept inscriptions dans le journal de bord.
Il n'est pas possible de dire exactement quand le capitaine
Briggs a embarqué sa femme, sa fille et les sept membres
d'équipage sur l'embarcation de secours, s'il l'a fait.
Et rien ne dit pourquoi ils ont abandonné avec une
hâte évidente un navire solide et en état
de naviguer.
De plus, il reste à bord des vivres et de l'eau douce
pour six mois. Mais on ne retrouve pas le sextant, le chronomètre
et les livres de navigation du capitaine. Il n'y a aucun indice
de violence, de bataille ou de mutinerie; ses occupants semblent
s'être simplement volatilisés.
Deveau et ses hommes retournent sur le "Dei Gratia".
Le capitaine Morehouse décide de ramener la goélette
afin de toucher la prime de sauvetage. La cargaison, à
elle seule vaut, après tout, environ 42 000$ et le
bateau est assuré pour 17 400$.
Sur les ordres de son capitaine, Deveau conduit donc la "Mary
Celeste" vers Gibraltar, suivi du "Dei Gratia".
Pendant tout le voyage, il ne décèle aucune
avarie et il est même surpris de pouvoir manoeuvrer
la "Mary Celeste" avec autant de facilité.
Les deux navires font route vers le détroit de Gibraltar,
restant en vue l'un de l'autre. Arrivés devant le détroit,
un coup de vent les sépare. Le "Dei Gratia"
arrive à Gibraltar le soir du 12 décembre et
la "Mary Celeste" le lendemain matin. C'est alors,
de façon inattendue, que les ennuis commencent.
Le procès d'une disparition
Morehouse estime avoir droit, comme sauveteur, à une
somme équivalant à la moitié du montant
des assurances et à la demi-valeur de la cargaison.
Malheureusement pour lui, le procureur Flood est chargé
de l'affaire. Cumulant des titres ronflants, avocat général
de Sa Majesté, procureur de la Reine auprès
de l'Amirauté et procureur général de
Gilbraltar, Flood, né à Londres, a 71 ans. Gonflé
de son importance, il détruit d'entrée de jeu
tout espoir de voir très vite lever l'embargo sur la
"Mary Celeste".
Après un délai de cinq jours, la Cour de la
Vice-Amirauté se réunit. Entendu le premier,
Deveau conclut sa déposition en déclarant qu'il
pense que l'équipage, voyant la cale inondée
pendant une tempête, a pris peur et abandonné
le navire. Bien à tort, selon lui, la "Mary Celeste"
n'ayant embarqué qu'une faible quantité d'eau,
uniquement par des panneaux ouverts et par la porte de la
cabine. Deveau termine en précisant qu'il n'a découvert
à bord aucun dommage causé par le feu et aucune
trace de fumée.
Malgré de légères divergences, les autres
témoignages concordent dans l'ensemble, offrant le
tableau extraordinaire d'un bâtiment bien commandé,
bien servi et bien approvisionné, abandonné
en plein océan sans raison apparente. Cela suffit pour
éveiller les soupçons de Flood. Sur ses instructions,
un examen du navire a lieu en sa présence le 23 décembre.
Y participent Ricardo Fortunato, un plongeur, Vecchio, l'huissier
de la Cour, et John Austin, contrôleur principal de
la navigation. L'inspection dure cinq heures et est consciencieuse
à l'extrême.
Cinquante fûts d'alcool sont montés sur le pont.
Tous sont en excellent état. Austin, cependant, se
refuse à croire que la "Mary Celeste" ait
eu à lutter contre la tempête, comme le prétend
Deveau. Cela pour plusieurs raisons: une fiole d'huile pour
machine à coudre était restée debout
sur le rayon d'une étagère, à côté
d'un dé et d'une bobine de fil; la couchette du maître
d'équipage était sèche; sous celle du
capitaine, il y avait, dans un tiroir, des morceaux de fer
et deux vitres demeurées intactes; enfin, les volets
des fenêtres du rouf n'ont subi aucun dommage. Austin
oublie que Deveau avait fait sécher la literie et qu'il
pouvait fort bien avoir posé les objets sur le rayon,
après les avoir ramassés. Quant aux vitres,
couchées à plat, elles ne sont pas les premières
à survivre à une tempête.
Austin note encore dans son rapport que le fourneau de la
cuisine a été déplacé par le flot
et qu'existe sur le pont, à proximité du foyer,
un trou d'écoulement. Vraisemblablement pratiqué
par un chef exaspéré de patauger dans l'eau
de mer, ce trou explique que la cuisine n'ait pas été
inondée comme le reste du rouf. Comme Deveau, John
Austin écarte l'hypothèse d'un incendie, faute
du moindre commencement de preuve.
Flood n'est pas encore revenu à terre que le "Dei
Gratia" sort du port. Soucieux de livrer au plus tôt
sa cargaison, Morehouse envoie le navire à Gênes,
avec Deveau. Il reste, lui, à Gibraltar, pour faire
valoir ses droits. Tout de suite Flood, qui semble avoir monté
quelque machination très officielle, l'accuse d'entraver
le déroulement de l'enquête. L'inspection de
la "Mary Celeste" ne lui ayant pas donné
satisfaction, il en ordonne une deuxième, qui a lieu
le 7 janvier 1873, à laquelle il assiste comme à
la première. Y participent cette fois quatre officiers
de marine: Fitzroy, du "Minotaur", Adeane, du "l'Agincourt",
Dowell, de l'"Hercules", et Vansittart, du "Sultan",
tous quatre capitaines de vaisseau, et le colonel Gaffam,
du Royal Engineers.
L'ardoise du bord avait déjà été
saisie, mais Flood attire l'attention des officiers sur le
morceau de musique, posé sur l'harmonium, et sur d'autres
objets qui, eux non plus, n'avaient pas bougé, alors
qu'on les aurait trouvé dispersés si la "Mary
Celeste" avait rencontré une tempête: deux
chapeaux de femme, une chemise de nuit, une poupée,
un éventail, deux broches de châle, un jupon
et, sur l'étagère, la fiole d'huile pour la
machine, le dé à coudre et la bobine de fil
de coton. On descend ensuite dans la cale, où Flood
note qu'un fût a été mis en perce. Ni
Deveau ni Austin n'avait retenu cette observation, pour eux
totalement dénuée de signification. Qu'était-ce
qu'un fût sur une cargaison de dix-sept cents?
Flood fait encore remarquer dans la lisse de pavois tribord
une entaille, qui lui paraît résulter d'un coup
de hache, et sur le pont, à faible distance, ce qu'il
croit être des taches de sang. Pour finir, il signale
des éraflures sur la coque, au-dessus de la ligne de
flottaison. Elles lui semblent suspectes.
Une semaine plus tard, le 15 janvier, arrive à Gibraltar
le capitaine Winchester, de Winchester and Co, copropriétaire
de la "Mary Celeste" et administrateur de la société.
Nanti des pouvoirs nécessaires, il vient défendre
à la fois les intérêts des propriétaires
et ceux des assureurs. Il ne doute pas de l'identité
du bâtiment, bien que la Cour ne l'appelle jamais autrement
que "le navire supposé être la Mary Celeste".
Invité à témoigner, il déclare
que la cargaison consistait en mille sept cent un fûts
d'alcool, un de plus qu'on pensait, au-dessus de trente tonnes
de pierres de ballast. Il n'y avait pas d'autre cargaison
et le chargement, qui devait durer trois jours, avait eu lieu
à New York, sur un quai de l'East River, à proximité
de son bureau, ce qui lui avait permis de rendre visite quotidiennement
à la "Mary Celeste". Devant le mépris
que Flood, un Britannique, manifeste pour les Américains
en général et pour son équipage en particulier,
Winchester s'écrie: "Je suis un Yankee avec du
sang anglais, mais si je savais où est ce sang, je
m'ouvrirais une veine pour faire sortir cette saloperie!"
En clair, Flood est persuadé que les deux capitaines
sont de connivence pour toucher la prime (ils avaient soupé
ensemble un soir à New York, alors que leurs bateaux
étaient amarrés au même quai lors du chargement)
ou qu'il y a eu sur la "Mary Celeste" une mutinerie
sanglante. Pour prouver cette hypothèse, il fait analyser
des taches brunes suspectes sur le pont, mais il cache à
tous les résultats de cette analyse.
Enfin, après quatre-vingt-sept jours de séquestre,
la "Mary Celeste" obtient l'autorisation d'appareiller
pour Gênes, où elle arrive le 21 mars et commence
à décharger sa cargaison. Le 15 mars, la Cour
de la Vice-Amirauté, bien à contrecoeur, reconnaît
que le patron et l'équipage du "Dei Gratia"
ont sauvé la "Mary Celeste", ne leur accordant
toutefois en prime qu'un cinquième de la valeur du
navire et de sa cargaison, les dépens étant
mis à la charge des propriétaires. Après
avoir rappelé avec une certaine hargne que la conduite
de Deveau, "disparu" alors qu'il devait témoigner,
lui paraît inadmissible, le président de la Cour
exige que les frais d'analyse et d'expertise occasionnés
par les taches relevées sur le pont sont payés
par les sauveteurs. Pour la première fois depuis sa
création, la Cour de la Vice-Amirauté se déclare
impuissante à expliquer un mystère maritime.
Une énigme
On ne sut jamais ce qui était arrivé au capitaine
de la "Mary Celeste", à sa famille et à
son équipage. Aucun marin ne réapparut dans
aucun port du monde pour se réclamer de ce bateau;
les seuls qui le firent étaient des piliers de taverne
dont le seul but était de se rendre intéressants...
et de se faire payer un verre.
Le bateau lui-même acquit la réputation de porter
malchance. Winchester le revend à son retour à
New York. En 1884, il est acheté par un capitaine peu
scrupuleux nommé Parker, qui l'échoue volontairement
sur un récif des Antilles pour toucher l'assurance.
La commission d'enquête qui suit l'acquitte pour des
raisons techniques, mais il meurt huit mois plus tard. Dans
l'intervalle, un de ses complices était devenu fou
et l'autre s'était suicidé.
L'histoire tombe dans l'oubli pendant une douzaine d'années,
jusqu'à ce qu'un journaliste de Boston, William Klein,
publie un récit romancé de l'odyssée
de la "Mary Celeste", contenant un essai d'explication.
Ce fut comme un signal et on compte maintenant une quinzaine
d'hypothèses. Il y a à l'Atlantic Mutual Insurance
Company de New York une salle remplie de livres portant sur
cette énigme, qui constitue un véritable musée
de la "Mary Celeste".
On a expliqué de toutes les façons imaginables,
la disparition du Mary Celeste. Parmi les hypothèses
farfelues, on compte: l'enlèvement par des extra-terrestres,
l'attaque du bateau par une pieuvre géante et une subite
extension géographique du Triangle des Bermudes; selon
le "British Journal of Astrology", l'équipage
aurait pu être "dématérialisé"
pour s'être trouvé au-dessus de la capitale de
l'Atlantide, engloutie sous la mer, à un "moment
psychologique essentiel". La "Mary Celeste"
aurait eu des relations avec la Grande Pyramide de Giseh,
autre lieu astrologiquement signifiant...
On évoque plus prosaïquement les cataclysmes
naturels: maladie contagieuse qui tue tout l'équipage
(mais on n'a pas retrouvé les corps), cyclone ou éruption
volcanique sous-marine qui aurait conduit les marins à
s'embarquer sur un canot de sauvetage (mais qui n'a pas détruit
la goélette). On peut ranger dans les cataclysmes naturels
les pirates qui écument encore les mers à cette
époque; ils auraient tué la femme du capitaine
et sa fille et enlevé l'équipage pour remplacer
leurs propres matelots morts de maladie contagieuse (mais
il n'y avait aucune trace de lutte sur la "Mary Celeste").
Certains auteurs ont aussi évoqué la possibilité
que la goélette ait heurté une épave
ou une "île flottante" (sorte de banc de sable
qui se déplace sans cesse) pendant une tempête
et que l'eau accumulée dans la cale ait percé
un trou dans la coque, ce qui aurait entraîné
l'évacuation précipitée du bateau.
La plus romanesque des hypothèses est sans doute une
de celles publiée par le "Strand Magazine"
qui la présente comme la confession d'un survivant
de la "Mary Celeste". Selon cet homme, le capitaine
et son second se seraient livrés à une compétition
de natation autour du bateau; Mrs Briggs, sa fille et l'équipage
auraient pris place sur une plate-forme construite au-dessus
de l'eau pour suivre la course; la plate-forme aurait cédé
et tout le monde se serait retrouvé à l'eau.
Malheureusement, le nom du vieux marin ne figurait pas sur
la liste des engagés de la "Mary Celeste".
Le "Strand Magazine" avait demandé à
des auteurs connus d'imaginer la fin de la "Mary Celeste".
Conan Doyle, l'auteur de Sherlock Holmes, imagina un marin
noir qui tue le capitaine, sa famille et l'équipage
par haine des Blancs. Le survivant qui raconte l'histoire
a été protégé par une amulette
africaine. Un certain Keating élabore sa version à
partir des confidences du supposé cuisinier de la "Mary
Celeste", John Pemberton, qui ne figure même pas
sur la liste officielle de l'équipage. Selon cette
version, le capitaine Morehouse, du "Dei Gratia",
aurait prêté trois hommes d'équipage au
capitaine Briggs, qui avait des difficultés de recrutement,
pour faire la traversée de l'Atlantique; les deux bateaux
devaient se rencontrer aux Açores. Le second du capitaine
Briggs aurait pris en aversion la femme de celui-ci et son
harmonium. Pendant une tempête, ce dernier se détache
et écrase à mort sa propriétaire. Fou
de douleur, le capitaine Briggs doit être maîtrisé.
L'équipage en profite pour se lancer dans une beuverie
qui dégénère en bagarre générale.
Le capitaine se suicide en sautant à l'eau. Peu soucieux
de rendre des comptes au capitaine du "Dei Gratia",
les matelots survivants abandonnent le bateau au large des
Açores et gagnent la terre ferme dans les barques des
indigènes venus leur proposer du ravitaillement.
Cette hypothèse ne tient pas compte de deux faits:
la liste de l'équipage, qui a été rendue
publique lors de l'enquête, démontre que les
matelots engagés étaient tous des marins expérimentés,
au-dessus de tout soupçon. Deuxièmement, il
n'y avait pas d'alcool buvable sur le bateau du capitaine
Briggs, protestant rigoureux et abstinent. Celui de la cargaison
était de nature à rendre aveugle et fou quiconque
le consommait.
Elle est cependant assez proche des soupçons émis
par Flood, qui penchait pour la mutinerie ou la complicité
entre les deux capitaines. Flood avait élaboré
plusieurs scénarios, du plus simple au plus complexe.
Version numéro un: l'équipage s'est révolté,
après avoir bu l'alcool de la cale. Il a tué
le capitaine et sa famille et a abandonné le bateau
pour une chaloupe de sauvetage qui a coulé dans la
tempête. Objections: il n'y avait pas d'alcool comestible
à bord et on n'y a trouvé aucune trace de violence.
Version numéro deux: les deux capitaines se sont mis
d'accord à New York pour toucher la prime de sauvetage.
Leurs deux bateaux se sont rencontrés aux Açores,
le capitaine et l'équipage de la "Mary Celeste"
ont touché terre en sécurité et attendu
que la prime soit versée pour la partager avec le capitaine
Morehouse et l'équipage du "Dei Gratia".
Objection: le capitaine Briggs était en partie propriétaire
de la "Mary Celeste" et cette partie valait plus
que la fraction de la prime qui lui serait revenue... Version
numéro trois: le capitaine Morehouse avait prêté
trois matelots au capitaine Briggs, qui devait les lui rendre
aux Açores; mais ces marins avaient pour mission d'exterminer
le reste de l'équipage et ses chefs, et de livrer le
bateau à Morehouse pour la prime de sauvetage, ce qui
fut fait. Objections: les capitaines Morehouse et Briggs étaient
collègues et s'estimaient; la "Mary Celeste"
ne ressemblait pas à un bateau sur lequel on a plus
ou moins égorgé sept personnes...
Solutions?
Le premier homme à poser le pied sur le navire en
perdition, le second Daveau, a toujours été
convaincu que le bateau a été abandonné
parce qu'on croyait qu'il prenait l'eau; il y avait un mètre
d'eau dans la cale... Si la "Mary Celeste" avait
essuyé une tempête avant le 25 novembre, ce jour-là
a été calme, d'après la météo
des Açores, et ce n'est que quelques jours plus tard
que la mer et le vent ont forci, permettant au bateau déserté
de poursuivre sa route. Les hublots condamnés démontrent
que le bateau était paré à lutter contre
la première tempête, et que l'eau embarquée
venait des vagues essuyées alors qu'il voguait à
la dérive. De toute façon, Briggs n'était
pas homme à s'énerver pour un peu d'eau dans
la cale, surtout avec deux pompes en état de marche...
Une autre hypothèse se rapporte à l'alimentation
des marins de l'époque. L'humidité développe
parfois dans les grains de certaines céréales
un champignon parasite qui, lorsque la farine de ces grains
est consommée, provoque des hallucinations comparables
à celle du LSD. Il est possible que la farine embarquée
sur la "Mary Celeste" ait été avariée
de la sorte. Ses occupants se seraient alors retrouvés
en plein "bad trip" et, pour échapper à
des visions dont ils ne comprenaient pas la source, auraient
plongé en bas du navire. On peut cependant se demander
pourquoi cette intoxication alimentaire n'a pas eu lieu avant
le 25 novembre...
Ceci nous ramène à l'hypothèse la plus
scientifique. Elle fut émise pour la première
fois par Winchester, un des propriétaires de la "Mary
Celeste", et reprise par bien d'autres auteurs; elle
concerne la nature même de la cargaison. L'alcool commercial
avait été embarqué à New York
en novembre (mois froid) dans des tonneaux cerclés
d'acier bien arrimés dans la cale. Sous l'effet de
la chaleur (nous sommes maintenant aux Açores), l'alcool
liquide se transforme en gaz qui s'échappe des fûts.
A cause de la tempête, la cale est hermétiquement
fermée, donc non ventilée, et le gaz s'y concentre.
Il est possible que, dans le remue-ménage de la tempête,
les cercles de métal des tonneaux frottent les uns
contre les autres, provoquant des étincelles. A leur
contact, le gaz s'enflamme, provoquant des détonations
qui font penser que le bateau va exploser. Au premier jour
de beau temps, on ouvre la cale et une épaisse vapeur
s'en échappe, qui ressemble à de la fumée
(alors que le gaz brûle dans l'air sans endommager les
parois du bateau). Pris de panique, l'équipage et son
chef montent dans le canot de sauvetage pour attendre la fin
des hostilités. Un brusque coup de vent (confirmée
par la météo) éloigne les deux embarcations,
dont la plus petite coulera dans la tempête.
On connaissait mal à l'époque le comportement
des produits volatils, comme le pétrole et l'alcool
(le premier forage pétrolier datait de 1859). Le capitaine
Briggs n'était certes pas homme à abandonner
son bateau, mais la présence de sa femme et de sa fille
l'incitait peut-être à de plus grandes précautions
puisqu'il avait pris, à tout hasard, ses instruments
de navigation. Une variante de cette hypothèse veut
que, le capitaine étant malade ou décédé
d'une crise cardiaque, la personne qui assumait le commandement
n'avait peut-être pas son sang-froid...
En l'absence de tout survivant, la "Mary Celeste"
continuera longtemps de faire travailler l'imagination des
chercheurs et, à New-York, le musée de la "Mary
Celeste", continuera de s'enrichir.

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