


L'énergie
universelle contre le cancer!!!
Isabelle
Roberge et Josée Nadia Drouin
Une invitation à une séance d'informations
sur le Reiki, ou l'énergie universelle, parue
dans un grand quotidien montréalais et parrainée'
par la Société canadienne du cancer (SCC).
L'organisme bénévole le plus influent au Canada
auprès des personnes atteintes de cancer, se lance-t-il
dans les pratiques nouvel-âge ?
En fait, depuis bientôt cinq ans, la division québécoise
de la SCC aura offert, dans ses locaux montréalais,
plus de 200 séances gratuites de détente
Reiki prodiguées par la maître bénévole,
Michèle Suro. D'une rencontre par semaine, la
fréquence est passée, à trois mardis
par mois. Aujourd'hui, sept femmes et deux hommes assistent
à la séance. Des nouveaux et des habitués,
des personnes qui cherchent des solutions contre le cancer,
d'autres qui se sortent péniblement d'un traitement
de radiothérapie et certains qui accompagnent un parent
ou un ami.
Un
traitement non conventionnel
À l'instar de maintes thérapies alternatives,
de multiples vertus sont attribuées au Reiki.
L'existence des champs d'énergie, présents
dans le corps humain, sur lesquels se base cette approche,
n'a cependant jamais été démontrée.
Les différentes autorités médicales canadiennes
ne reconnaissent pas non plus cette thérapie alternative.
Le Reiki prétend influer sur les champs d'énergie,
rééquilibrer les "chakras", et retourner
cette énergie au patient par simple imposition des
mains. Il semblerait, toutefois, que le Reiki soit jugé
sans danger pour les personnes atteintes de cancer au contraire
de traitements en vogue comme le Essiac, le 714X ou même
certains massages tactiles déconseillés aux
personnes soumises à des traitements de chimiothérapie.
Le
Reiki cautionné par la Société canadienne
du cancer?
Interrogée sur la tenue de « séances
de détente Reiki » à la SCC,
Diane Lamontagne, conseillère aux communications pour
la division québécoise de la Société,
déclare : « Tout en recommandant
les traitements plus conventionnels, la Société
offre de l'information sur des approches alternatives qui
semblent offrir du bien-être aux patients. Cette
démarche doit cependant se faire sans interférer
avec le traitement et après consultation avec l'équipe
soignante. La Société ne cautionne pas
le Reiki pas plus que la réflexologie mais si ces approches
font du bien aux patients, c'est tant mieux. »
Pourtant, parmi les reportages et explications sur les diverses
médecines douces inclus sur le CD-rom Vivre avec
le cancer que la Société envoie à
ceux qui en font la demande, on en trouve un où des
personnes atteintes d'un cancer témoignent des bienfaits
du Reiki. Désagréable impression de touche
publicitaire pour une approche qui n'est pas cautionnée!
Martin Geoffroy, sociologue de l'Université de Montréal
étudie ce qu'il appelle l'institutionnalisation du
mouvement nouvel-âge, qu'il estime en cours depuis dix
ans. « De plus en plus, de tels groupes profitent
de la crédibilité d'une institution pour mousser
leurs croyances. Il y a désormais un Ordre de chiropratique,
soutenu et reconnu par des médecins. Ça s'est
fait après des années de controverse. La prochaine
croyance à être acceptée sera probablement
l'homéopathie. Le discours au sujet de l'homéopathie
est devenu tellement légitime qu'on vend des produits
dans les pharmacies parce qu'il y a une demande. Je n'ai
aucun problème à ce que les gens croient que
le Reiki puisse leur faire du bien. Le problème, c'est
à partir du moment qu'on dit que cette croyance guérit.
Il est vrai que les gens ont besoin d'espoir et la médecine
n'a pas grand-chose à offrir à part des drogues.
Dans cette condition, pas étonnant que ces techniques
nouvel-âge surgissent dans le cas de maladies en phase
terminale. » Et pour lui, si les adeptes du
nouvel-âge ont laissé tomber leur vocabulaire
ésotérique pour un langage plus soft
(parler de détente plutôt que de traitement),
ce n'est qu'un compromis pour faire encore mieux accepter
les concepts derrière ces mots. Une autre stratégie,
en fait.
Yves Gingras, sociologue, physicien et professeur d'histoire
des sciences à l'Université du Québec
à Montréal, abonde dans le même sens :
« Si une institution s'attache à une
pratique, c'est un endossement institutionnel. Ceci donne
de la crédibilité au Reiki. »
Une bonne partie des participants, rencontrés lors
d'une séance récente, n'avaient d'ailleurs pas
jugé nécessaire de consulter leur médecin
avant. « Si la Société du
cancer le parraine, c'est qu'elle croit que ça peut
être bénéfique, en tout cas, que ça
ne peut pas nuire. C'est effectivement différent, le
fait que ça soit annoncé par la Société »
admet Hélène, une des participantes. En un an
et demi, Monique, infirmière en rémission depuis
près de deux ans, est devenue, elle aussi, une habituée
des séances de détente: « Si la
Société a choisi d'instaurer le Reiki dans ses
locaux, c'est parce qu'elle y croit beaucoup, sinon, je pense
qu'elle ne l'aurait pas fait. »
La confusion d'Hélène et de Monique est compréhensible.
Entre les services que la Société
canadienne du cancer offre, et les positions officielles qu'elle
émet sur son site « www.cancer.ca »
ou encore dans les publications d'éducation populaire
qu'elle distribue, il n'y a qu'une frontière aussi
insaisissable qu'un chakra.
Le bureau national de la SCC n'émet, d'ailleurs, aucun
commentaire quant à l'endossement, voulu ou non, de
sa division québécoise : chacune des dix
divisions de la Société est responsable de ses
dépenses et de ses activités . La division ontarienne,
par exemple, refuse d'offrir des services autres que les groupes
d'entraide, le transport et le support téléphonique.
Elle se concentre plutôt sur la recherche et les services
communautaires laissant les activités à ses
organismes partenaires. Christine Koserski, relationniste
pour la Société, explique qu'il ne s'agit pas
d'une question philosophique, mais bien de mandat. « Nous
sommes redevables à nos donateurs et la majorité
de ceux-ci désirent que nous investissions leurs dons
dans la recherche, le support et l'information.»
Dans son programme de conférences, de brunchs répit
et de groupes de soutien, l'Organisation québécoise
des personnes atteinte de cancer (OQPAC) a présenté,
il y a deux ans, une causerie sur le travail énergétique
et sur le Qigong. Une maître Reiki y était
invitée à parler de sa philosophie, sans pouvoir
faire de démonstration. L'OQPAC refuse toutefois
de transformer ces conférences en ateliers réguliers.
Seuls le yoga, la visualisation et la PNL, des approches jugées
peu controversées sont offertes. Micheline Simard,
directrice de l'OQPAC, ne lance pas la pierre à la
SCC, mais estime son choix audacieux : « On
a affaire à des gens vulnérables, psychologiquement
ébranlés, qui font face à un diagnostic
sévère. Quand la médecine traditionnelle
te dit : on ne peut rien faire, c'est le désespoir.
Tu veux guérir coûte que coûte. Tu es donc
prêt parfois à prendre n'importe quelle voie
de sortie. » De même, chez Leucan,
un parent sensible aux promesses du Reiki peut demander que
son enfant reçoive un toucher. Leucan ne propose
ni ne publicise le Reiki qu'il juge d'ailleurs de croyance.
Le Reiki est offert à l'enfant en guise d'accompagnement
' et non de traitement ' dans un encadrement bien précis,
suite à la demande du parent, après avoir vérifié
que les attentes de ce dernier ne soient pas irréalistes.
Les principaux hôpitaux spécialisés en
cancer au Québec, le Collège des médecins,
l'Ordre des infirmières du Québec, l'Association
des oncologues du Québec renvoient la même réponse:
si ça ne fait pas mal, si c'est fait dans le respect
du patient, on ne peut déconseiller. Ils s'empressent
d'ajouter qu'ils ne peuvent le conseiller non plus.
Un médecin spécialisé en oncologie dans
un hôpital de l'Estrie, affirme que les médecins
restent neutres et ne veulent pas se mêler des affaires
des groupes d'entraide ou des OSBL : « Ça
ne nous appartient pas de juger de leur décision. La
Société canadienne du cancer est un service
complémentaire. On n'encourage ni ne décourage
leur discours. Notre profession est régie par ce qui
est scientifiquement prouvé. Quand on travaille dans
une institution comme la nôtre et qu'on fait partie
d'un Ordre, on ne peut pas dire ce qu'on veut. Mais la Société
Canadienne du cancer peut le faire, s'il n'y a pas de professionnels
de la santé dans cette institution.»
L'oncologue Harry Pretty, celui qu'on appelait le
médecin flyé des cancéreux, est loin
d'être convaincu que le Reiki soit une activité
curative mais ne voit pas de problèmes majeurs à
la tenue de séances au sein de la SSC. « Le
plus important, ce n'est pas une méthode plutôt
qu'une autre, c'est l'implication du patient. Le gros
problème, c'est que les gens arrêtent de vivre
quand ils ont le cancer. Si vous êtes capable
de les intéresser à un programme quelconque,
si vous augmentez leur volonté de vivre, c'est un plus. Tant
qu'un organisme responsable offre gratuitement ces ateliers,
sans faire miroiter une quelconque guérison, ni empêcher
le traitement conventionnel. Nous, les médecins
traditionnels, avons plus de problèmes avec le racket
des produits Shaklee qu'on vend partout en prétendant
guérir le cancer?
Et
la vulnérabilité?
La maître Reiki Michèle Suro réfute toute
idée de vulnérabilité: « Même
si tu es malade, tu as toujours ton libre arbitre. Le
problème, quand on a le cancer, c'est l'angoisse, la
peur, l'inconnu, la peur de mourir. Ces personnes gardent
tout ça en silence comme elles gardent un secret. Avec
le Reiki, elles relâchent les tensions. »
Michèle Suro croit à l'auto-guérison,
au renforcement du système immunitaire par l'acupuncture,
comme elle bénit les chakras à la façon
chrétienne.
Depuis les débuts de sa maladie, Hélène
sent effectivement qu'elle est plus ouverte à
quelque chose hors des sentiers battus. « Parce
que tu n'as rien à perdre. Quand tu as un cancer
avec métastase, c'est sûr que tu es vulnérable :
tu vis avec une épée de Damoclès sur
la tête ! Mais je ne me sens pas démunie
du tout. Je ne me suis pas départie de mon sens critique. Ça
apporte le calme, la concentration, la paie intérieure.
Il y a aussi une énergie qui vient du groupe. Ça
crée un climat de confiance et d'espoir et de solidarité.
On en prend, on en laisse. Ce n'est pas une solution miracle.
Mais, je crois que la relaxation peut être un élément
favorable à la guérison. »
Le
positivisme, ça s'achète !
Du positivisme, c'est ce que ces personnes viennent chercher.
Pas étonnant, dès lors que plusieurs philosophies
nouvelles en font leur fer de lance. « Ils
ont toujours l'espoir de guérir. Il faut leur laisser
cette possibilité. Si on te dit que tu es fini' Certains
sont abandonnés, ça va même jusqu'au divorce.
Il faut créer une ambiance de santé »
affirme Robert, le mari de Monique, participante aux séances.
L'atelier est gratuit, certes, mais les offres sont nombreuses.
Des dépliants annoncent les « cassettes
de visualisation » de Mme Suro au prix de 10$,
et ses sessions de formation (premier niveau : 100$,
deuxième niveau : 200$) en plus des consultations
individuelles et sur rendez-vous.
Mme Suro affirme qu'elle propose discrètement
son produit dans les conférences et les séances
de détente. Ce mardi-là, trois des membres avaient
déjà leur cassette et une ou deux autres allaient
l'acheter à la fin de la séance. Personne ne
voyait de problème à ce qu'on en fasse le commerce
à la Société : « Comment
voulez-vous qu'on poursuive le travail si on n'a pas la cassette ?
s'est étonnée une des participantes. C'est
un outil de plus. »
La maison montréalaise de la Société,
elle, voit la chose d'un tout autre oeil. Jusqu'à récemment,
elle ignorait ces ventes. Les dirigeants ont sursauté
lorsqu'on leur a appris la nouvelle. Ils ont émis
une directive à Michèle Suro. Pour eux, l'ordre
est clair: on peut donner de l'information à la personne
qui en fait la demande, mais pas de sollicitation. Pourtant,
même après cet avertissement, on trouvait les
dépliants et les cassettes de Michèle Suro sur
la table à café au centre, près des biscuits.
Ils sont rares les participants qui connaissent la réelle
teneur du Reiki, ses promesses de guérison quasi miraculeuses
que font miroiter les livres. Pour l'instant, Reiki
rime pour eux avec un outil de détente.
Pendant ce temps, Michèle Suro a l'intention de présenter
une causerie par mois, où que ce soit. Et elle passe
le mot le mardi : « Je veux ouvrir dans
d'autres organismes, si vous en entendez parler. Toujours
dans la spontanéité du moment... »
Article paru dans la Presse dans l'édition du 10 juin
2002
http://www.cyberpresse.ca/reseau/tendances/0206/ten_102060107227.html

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