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et énigmes

Les Sphinx du Pacifique
par
Claude
Marcil
Il
y a un siècle, Pierre Loti écrivait: «Il
est, au milieu du Grand Océan, dans une région
où l'on ne passe jamais, une île mystérieuse
et isolée; aucune terre ne gît en son voisinage.
Elle est plantée de hautes statues monstrueuses,
oeuvres d'on ne sait quelle race aujourd'hui dégénérée
ou disparue, et son passé demeure une énigme.»
L'île de Pâques est en effet la plus isolée
de la planète, un point minuscule -118 kilomètres
carrés seulement- à mi-chemin entre l'Océanie
et l'Amérique du Sud. Le long de ce petit triangle
de roches volcaniques, dont les pointes sont occupées
par de gigantesques volcans éteints, s'étend
une côte grise et déchiquetée, battue
par une mer violente. L'île abrite une trentaine d'espèces
de plantes, quelques oiseaux, quelques rats et des lézards,
qui se disputent l'eau douce, très rare. Pourtant,
plus de dix mille habitants ont vécu sur cette île,
où ils ont construit un millier de ces hautes statues
monstrueuses, les plus étranges du globe.
Parti des Galápagos, Edward Davis, un chasseur de
baleines, aperçoit, en 1687, une île perdue,
battue par les vents, au beau milieu du Pacifique; il ne peut
cependant l'atteindre, car les courants le détournent
vers l'ouest. Il se contente de la signaler, sans plus de
précisions.
Pendant des années, tous les navigateurs qui sillonnent
le Pacifique recherchent cette terre inconnue. En vain. Puis,
l'amiral hollandais Jacob Roggeveen aperçoit, le soir
de Pâques 1722, une terre barrant l'horizon et paraissant
habitée. La présence de statues géantes
ne regardant pas le large, mais au contraire tournant le dos
à la mer, lui apparaît inexplicable: «Nous
ne pouvions comprendre comment des gens sans cordages furent
capables de les dresser». En quelques mots, il avait
tout dit.
En 1774, le célèbre capitaine Cook remarque
que beaucoup de statues sont renversées. Parce que
les Pascuans ne semblent pas les vénérer particulièrement,
Cook est le premier a émettre l'hypothèse que
les statues géantes, les unes debout, les autres renversées,
sont l'oeuvre d'une civilisation différente de celle
qui se trouve sur l'île. «Nous avons peine à
concevoir comment ces insulaires, qui ne connaissaient en
aucune manière les puissances de la mécanique,
ont pu élever des masses si étonnantes, placer,
au-dessus, les grosses pierres cylindriques dont on a fait
mention plus haut».
Puis, d'autres navires vinrent encore, certains en amis,
d'autres en ennemis. En 1862, des bateaux péruviens,
à la recherche d'esclaves, kidnappent un millier de
Pascuans. La plupart meurent au Pérou, sauf une quinzaine
de survivants qui réussissent à retourner sur
leur île. Mais ils ramènent avec eux la variole,
qui fauche la population. En 1878, peu avant l'annexion définitive
de l'île par le Chili, il n'y a plus que 111 Pascuans
et des bribes de leur histoire orale.
Ce n'est que lors de la première guerre mondiale qu'on
commence sérieusement à examiner l'archéologie
de l'île. Pour savoir d'où venaient les Pascuans,
pourquoi ont-ils érigé ces statues et comment
une civilisation éloignée de tout, sur une île
sans ressource, ait pu construire de tels monuments... Lorsque
l'expédition arrive sur l'île, le dernier Pascuan
capable de lire l'écriture orale vient de mourir. Depuis,
pas un seul signe n'a été traduit.
Le sentiment éprouvé par les chercheurs a longtemps
été l'impuissance. Alors, certains ont cherché
à expliquer le mystère par le mystère.
On a dit que l'île de Pâques était le
vestige d'un continent englouti, doté d'une civilisation
de haut niveau. Ce sont naturellement les habitants de ce
continent qui auraient sculpté et érigé
les géants de l'île de Pâques. D'autres,
tels que James Churchward, jurent que l'île de Pâques
«n'était que le promontoire d'un continent dont
il ne reste rien, le Mu, mère patrie de l'homme».
Pour Henry Bac, la civilisation pascuane était celle
des anciens Atlantes qui, de leur berceau du Sahara, se seraient
rendus à Carnac, en Bretagne, de là auraient
gagné les Andes et le Pérou, n'ayant plus qu'un
léger saut à accomplir pour atteindre l'île
de Pâques? D'autres encore jurent que l'île de
Pâques n'a été rien de plus ni rien de
moins qu'une colonie de l'ancienne Égypte.
Les momies de pierre
Grâce au carbone 14, les archéologues ont découvert
que les premiers Pascuans sont arrivés entre l'an 300 et 700
de notre ère. Ils vont construire des ahus, plates-formes
sur lesquelles ils élèvent des momies en pierre,
seules ou en rangées, de leurs personnages célèbres.
Les Pascuans, avec des haches de pierre, ont découpé
des blocs de deux tonnes dans le volcan éteint Rano
Rarakn. Certains blocs pesaient beaucoup plus, jusqu'à
80 tonnes. Sans l'aide de roues et de moyens modernes, ils
ont réussi à transporter ces géants sur
des milles de distance. Sur de telles masses de pierre, la
datation au carbone 14 ne fournit aucun résultat. On
peut en revanche travailler sur le tuf volcanique dont les
statues sont composées et en étudier l'érosion.
Ce procédé a permis d'aboutir à une conclusion
inattendue. La création des géants est beaucoup
plus récente qu'on ne l'a cru longtemps: elle aurait
commencé vers l'an 1600 pour s'achever vers 1730. De
plus on sait maintenant de façon certaine que les arbres
poussaient alors nombreux sur l'île.
À cette époque, les sculpteurs pascuans cessèrent
brusquement de travailler. Près des statues, dans les
carrières, tout fut laissé en plan: des statues
à différentes étapes de leur fabrication,
avec les outils et les éclats de pierre alentour. Il
semble qu'une guerre de clans ait ravagé l'île
pendant 150 ans. Une légende évoque la grande
bataille qui aurait eu lieu entre les «Grandes Oreilles»
et les «Petites Oreilles», leurs esclaves. Les
premiers ont été massacrés et ce fut
la fin de la fabrication des grandes statues .
Si on ne sait pas encore de façon certaine comment
les statues furent transportées, Thor Heyerdahl le
héros du Kon Tiki a prouvé, avec onze
Pascuans, plusieurs troncs d'arbres et quelques cordes, qu'il
était relativement facile de déplacer les gigantesques
momies de pierre.
Les Pascuans et non de vagues extraterrestres ont érigé
ces fantastiques statues de pierre mais d'où venaient-ils?
De l'Amérique du Sud, ou des îles de l'Océanie?
Thor Heyerdahl, qui a lui-même traversé le Pacifique
sur le radeau Kon Tiki du Pérou à l'Océanie,
croit que la Polynésie a été peuplée
par les Amérindiens du Pérou, mais ceux qui
ont étudié l'île de Pâques affirment
aujourd'hui que les Pascuans viennent de l'Océanie,
plus précisément des îles Marquises. En
fait, les Polynésiens, eux-mêmes originaires
du sud de l'Asie, étaient des navigateurs hors pair.
Sans boussole, compas ni cartes, mais capables de s'orienter
à partir des étoiles, ils ont exploré,
l'une après l'autre, les principales îles du
Pacifique, des Marquises jusqu'aux îles Hawaï et
l'île de Pâques. D'ailleurs, la tradition orale
des Pascuans rappelle que le premier à venir sur l'île,
le roi Imatua était parti de l'Ouest, avec sa femme,
son fils et ses guerriers à la suite d'une chicane
avec son frère. Il débarqua à Kena, au
nord de l'île.
En 1978, des archéologues faisaient sur l'île
de Pâques une découverte fantastique: un oeil de pierre
merveilleusement taillé dont la pupille était
rouge. Cet oeil s'ajustait parfaitement bien dans l'orbite
de la momie de pierre la plus proche, là où,
selon la tradition orale, le premier roi des Pascuans venu
avait débarqué, venu de l'Ouest.

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