

Bela
Kiss
Par Claude Marcil
Bela Kiss a 40 ans lorsqu'il
vient se fixer, en février 1912, dans le petit village
de Czinkota, en Autriche-Hongrie. Il est accompagné
de Maria, sa blonde et belle épouse de 25 ans lorsqu'il
arrive au volant d'une magnifique Torpedo rouge, un objet
de luxe qui fait sensation dans cette campagne reculée.
De toute évidence, Bela
Kiss est très fortuné. Il achète une
villa et engage des domestiques. Bienveillant, généreux
et enjoué, il devient rapidement très populaire
à Czinkota. Il est très bien vu des autorités
locales et plus particulièrement du gendarme du village,
Adolf Trauber. Ce dernier prend l'habitude de surveiller attentivement
la villa lorsque Kiss se rend à Budapest pour ses affaires.
Trauber ne tarde pas à
remarquer, avec quelque peine, que dès le départ
de Kiss pour Budapest, sa jeune épouse le trompe effrontément
avec un artiste du coin, Paul Bihari. Le gendarme garde toutefois
son information pour lui, jugeant qu'il n'est pas dans ses
fonctions de dénoncer les épouses infidèles
auprès des maris trompés.
Un jour, on livre deux tonneaux
métalliques de 200 litres chez Kiss, qu'il fait rouler
jusqu'à une pièce adjacente à son bureau.
Il expliquera un peu plus tard à Trauber que les fûts
contiennent de l'essence. Il veut en faire une réserve,
car il croit que la guerre va bientôt éclater
en Europe et que le carburant risque fort de devenir introuvable.
Il veut être certain de pouvoir continuer à se
promener sur les routes d'Autriche-Hongrie au volant de sa
belle voiture rouge. Trauber, convaincu lui aussi que la guerre
est imminente, félicite Bela Kiss de sa prévoyance.
En décembre, les domestiques
de Kiss sont ameutés par leur maître qui pousse
des cris de désespoir. Il leur montre un billet de
son épouse, Maria, l'informant qu'elle part avec Bihari
et qu'elle ne reviendra jamais au domicile conjugal. Cela
ne surprend personne à Czinkota. Au contraire, tout
le monde sympathise avec l'époux abandonné.
Très affecté, Kiss se cloître dans sa
maison, renvoie ses domestiques et mène une vie de
reclus. Peu à peu, Adolf Trauber le persuade de cesser
de gâcher sa vie à cause d'une femme qui n'en
vaut pas la peine. Il lui fait aussi accepter de prendre comme
gouvernante une veuve sexagénaire du village, Frau
Kalman, une femme vaillante et, de plus, excellente cuisinière,
pour s'occuper de la villa. Au printemps, Bela Kiss reprend
goût à la vie... et aux femmes. Il recommence
à se rendre régulièrement à Budapest
et tous les villageois de Czinkota se réjouissent de
le voir mener à nouveau une existence normale.
Un jour, ils sont cependant quelque
peu surpris de le voir revenir de la ville accompagné
d'une femme dans sa voiture. Ils le sont plus encore lorsqu'il
prend l'habitude de revenir de chacun de ses voyages à
Budapest avec une nouvelle conquête. Pendant ce temps,
la police de Budapest est à la recherche de deux veuves,
Varga et Schmeidak, disparues depuis des mois. La police sait
qu'elles ont été dans l'appartement d'un certain
Hofman, qui vit près du pont Margaret à Budapest
et qui a disparu lui aussi.
Pendant ce temps, à Czinkota,
le scénario est toujours le même : lorsqu'il
arrive avec une femme à sa villa, Kiss donne congé
pour quelques jours à Frau Kalman. Lorsque celle-ci
revient, la femme n'est plus là et Kiss se plaint amèrement
de l'éternelle frivolité féminine. Peu
à peu, Frau Kalman, comme les autres habitants de Czinkota,
s'habitue à voir les femmes se succéder pour
de brefs séjours chez Bela Kiss. La plupart de ces
femmes ne ressemblent en rien à Maria.
Ce sont des dames d'âge
mûr, parfois plus âgées que Kiss, apparemment
des bourgeoises stables et fortunées. De temps à
autre, on livre des tonneaux de 200 litres chez Kiss. Celui-ci
explique à Trauber que les fûts lui sont donnés
par un marchand d'essence de Budapest qui lui doit de l'argent
et ne peut le rembourser qu'en marchandise. Trauber ne peut
qu'approuver la combinaison. L'essence prendra une valeur
inestimable lorsque les hostilités se déclencheront.
À plusieurs reprises, Kiss montre fièrement
ses tonneaux au gendarme, en inclinant et agitant l'un d'eux
pour lui faire entendre le clapotis du liquide à l'intérieur.
Vient finalement le jour où la guerre éclate,
dans l'été chaud de 1914. Bela Kiss devient
plus actif que jamais. En plus des voyages à Budapest,
des nouvelles femmes et des nouveaux tonneaux d'essence, il
s'occupe avec ardeur de l'effort de guerre et du recrutement
des soldats pour l'empereur François-Joseph. Les armées
autrichiennes se battent contre les armées russes d'un
côté, et contre les armées italiennes
de l'autre... sans grand succès d'ailleurs. L'Autriche-Hongrie
en vient à mobiliser tous les hommes de moins de 50
ans; Bela Kiss se trouve lui-même enrôlé
dans l'armée et part aussitôt pour le front laissant
la garde et les clés de sa maison à son fidèle
ami, le gendarme Trauber.
Disparition sous les drapeaux
En mai 1916, le maire de Czinkota
est avisé par les autorités militaires que Bela
Kiss a trouvé la mort au champ d'honneur. Le gendarme
Trauber et la veuve Kalman apprennent la nouvelle avec une
grande tristesse; ils déposent une couronne de fleurs
sur le monument aux morts du village, à la mémoire
du héros qui a donné sa vie pour la patrie.
La maison de Kiss reste close. Trauber continue à la
surveiller, en attendant que les héritiers se manifestent;
peut-être l'infidèle Maria elle-même reviendra-t-elle
un jour, puisqu'elle est toujours l'épouse légitime
du défunt. En juin, un convoi militaire passe par Czinkota
et les officiers demandent où on peut trouver de l'essence.
Trauber se souvient des tonneaux de carburant que Bela Kiss
emmagasine dans sa demeure. Kiss étant mort pour l'empereur,
il n'aurait certainement pas hésité à
donner son essence à l'armée d'Autriche-Hongrie,
raisonne patriotiquement le gendarme. Trauber conduit donc
les soldats chez Kiss, et entre avec eux dans la réserve
adjacente au bureau. Elle contient sept grands fûts
métalliques, tous couverts de poussière. Les
soldats les couchent sur le côté pour les rouler
hors de la maison. D'étranges bruits sourds leur apprennent
que les tonneaux n'abritent pas que du liquide. On les défonce.
Dans chacun d'eux se trouve le cadavre nu d'une femme, plié
en deux et parfaitement conservé, non pas dans l'essence,
mais dans l'alcool. Les sept malheureuses ont été
étranglées. Trauber sait que le nombre de fûts
livrés chez Kiss atteignait plus d'une vingtaine. Il
fait appel à la police criminelle de Budapest qui arrive
en force et fouille de fond en comble la maison et le jardin.
Dans celui-ci, ils découvrent encore 16 tonneaux enfouis
dans la terre.
Dans deux des tonneaux on trouve
l'infidèle Maria et son amant, Paul Bihari, toujours
aussi beaux et aussi jeunes, mais morts. Dans les autres tonneaux,
les policiers de la capitale hongroise retrouvent des femmes
qu'ils avaient vainement recherchées pendant plusieurs
années. C'étaient des veuves ou des femmes seules,
qui avaient mystérieusement disparu de Budapest...
après être entrées en contact avec un
certain Herr Hofmann, par l'intermédiaire des petites
annonces matrimoniales des journaux. Dans le bureau de Kiss,
à la villa de Czinkota, les enquêteurs de Budapest
découvrent des lettres et des coupures de presse qui
révèlent que Bela Kiss et Herr Hofman n'avaient
été qu'un seul et même homme. Bela Kiss
annonçait dans le journal qu'il était un veuf
esseulé cherchant compagnie féminine. Suivait
l'adresse de sa garçonnière à Budapest.
Il séduisait les dames qui s'y présentaient
et s'assurait de leur fortune. Une fois cette formalité
accomplie, il les emmenait dans sa villa et les assassinait.
Tout le génie de Kiss réside dans le fait qu'il
n'a pas tenté de se débarasser des cadavres,
mais les a plutôt conservés et les a même
fait garder par un gendarme ! Bela Kiss toutefois est mort,
et qui plus est, mort pour la patrie, ce qui nuance de quelques
sympathies posthumes l'opinion des villageois de Czinkota
sur les 23 écarts de conduite de leur héros.
L'affaire est officiellement classée puis oubliée.
La grande guerre se termine. Les frontières changent
de place. La Hongrie devient une république. En 1919,
des parents d'une des victimes de Bela Kiss aperçoivent
le défunt héros, bien vivant, en train de traverser
tranquillement un des ponts de Budapest, non loin de la rue
où Herr Hofmann avait eu son pied-à-terre. Ils
avertissent aussitôt la police qui lance ses meilleurs
limiers sur la piste. Toutes les recherches restent vaines.
L'enquête est réouverte. Elle révèle
que Kiss a probablement échangé, sur le champ
de bataille, ses papiers d'identité contre ceux d'un
soldat réellement tué par l'ennemi. Mais le
faux défunt continue à rester introuvable. En
1924, un déserteur de la Légion étrangere
française raconte à la police de son pays qu'un
de ses compagnons de chambre nommé Hofmann, et répondant
au signalement de Bela Kiss, terrorisait ses compagnons en
leur tenant des discours sur la façon de se débarrasser
des femmes encombrantes, principalement en les étranglant.
Le temps d'alerter la police hongroise, le dénommé
Hofmann a quitté en fraude les rangs de la Légion.
Après avoir pris congé
de la Légion, on croit que Bela Kiss réussit
à émigrer aux États-Unis, entre 1926
et 1928. Il se fixe à New York. En 1932, le détective
Henry Oswald, de la section des homicides de New York, rapporte
l'avoir aperçu à Time Square à la sortie
du métro, mais il se perd dans la foule. En 1936, Kiss
est signalé de nouveau, travaillant comme concierge
dans un bloc d'immeubles de la Sixième Avenue, sous
le nom de Czerny.
Il semble évident que
son vrai nom et son passé criminel sont connus d'autres
expatriés hongrois de New York. Il est étrange
que dans cette importante communauté, il ne se soit
trouvé personne pour faire parvenir la nouvelle à
Budapest. Bien sûr, les autorités hongroises
ont, à l'époque, bien d'autres sujets de préoccupations
: une autre guerre se prépare en Europe et l'affaire
Bela Kiss est classée depuis un certain temps.
En cette même année
1936, l'ami hongrois d'un écrivain anglais qui dînait
dans un restaurant hongrois de New York, lui signale la présence
de Bela Kiss à une autre table, non sans quelque nuance
de fierté, semble-t-il. Kiss a alors 64 ou 65 ans,
et l'écrivain anglais le décrit comme un homme
d'aspect simple et correct, un respectable Hongrois moyen.

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