

Un
gouffre sans fond
Par Claude Marcil
La double vie de Richard Whitney. D'un côté,
un homme probe, bien en vue à New York ; de l'autre,
un investisseur compulsif avide de profit, qui a volé
son beau-père, ses clients, ses amis.
Un homme dénué de jugement en affaires, voilà
qui résume bien Richard Whitney, fils d'un banquier
de Boston,. Diplômé de Harvard peu de temps après
son frère George, il lui gruge sa fortune pour spéculer.
Au début des années vingt, Richard place 200 000 $
par année dans une compagnie de fertilisants. Il voit
des possibilités de profit dans une compagnie minière.
Ces deux placements valent à son frère George
des emprunts totalisant 575 000 $. Mais ses titres
perdent de la valeur. Notre Richard pige donc 105 000 $
dans le compte de son beau-père, qui vient de décéder,
et dont il est administrateur.
Il fonde Richard Whitney & Co., une compagnie d'investissement,
qui se retrouve déficitaire de 2 000 000 $.
Et le Jeudi Noir du 24 octobre 1929 arrive, qui sera suivi
de la Grande Dépression. Dans le naufrage d'octobre
et de novembre 1929, il délaisse ses propres affaires
pour travailler avec les banquiers au sauvetage du marché.
On apprécie son génie à tel point qu'il
est élu président de la Bourse de New York en
mai 1930. Pendant ce temps, il engloutit des fortunes en paiement
d'intérêts sur des placements sans bénéfices.
Mais on lui fait confiance. Élu président
du New York Yacht Club, il mène le gros train de vie :
gentleman farmer dans un domaine de 495 acres, la paie
totale de ses employés s'élève à
1 500 $ par mois. Porte-parole officiel de la Bourse,
il passe ses soirées au podium des salles de conférences ;
le jour, il est à son poste à la Bourse et au
siège de Richard Whitney & Co., de l'autre côté
de la rue, d'où il achète 15 000 actions
de Distilled Liquors Corp. à 15 $ chacune. Au
moment où il voit le prix de l'action grimper à
45 $, il ne songe pas à vendre, alors qu'il aurait
encaissé 450 000 $ de profits.
Il regarde plutôt le titre baisser au point que la
compagnie perd 50 000 $ par année. Et il en rachète
d'autres, au point de détenir 100 000 actions
de DLC. Pour couvrir les intérêts sur ses prêts,
il vend les bijoux de sa femme, il hypothèque il se
sert de ses polices d'assurance, de titres dont il a la gestion
à Richard Whitney & Co. et des titres détenus
par le Yacht Club pour « faire flotter »
ses prêts. Et il emprunte toujours à son frère
George : 1 225 000 $ en mai 1935. Pendant
ce temps, les titres de DLC chutent toujours. Entre novembre
1937 et mars 1938, il « faire flotter »
pas moins de 111 prêts totalisant 27 000 000 $.
Et le 8 mars, Richard Whitney & Co. est déclarée
insolvable.
Lors de son arrivée à la prison de Sing Sing,
après sa condamnation, les détenus se découvraient
sur son passage, tellement il en imposait. Et il n'a malgré
tout été condamné qu'à cinq ans
dont il n'en a purgé que trois. Son frère est
venu le chercher à sa sortie de prison et il lui a
donné un poste. À l'âge de 57 ans, il
devenait président d'une usine de fibres. À
la Bourse de New York, son portrait est étrangement
absent parmi ceux de tous les anciens présidents de
la vénérable institution.

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