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L'automne de la terreur
par Claude Marcil

Ce tueur a inspiré deux opéras, au moins une cinquantaine de films, de pièces de théâtre et d'émissions de télévision, sans compter quelque 250 livres. En 1988, 100 ans après l'automne de la terreur, on peut faire un premier bilan sérieux du père des psychopathes sexuels.

Il apparaît 50 ans après Frankenstein, 25 ans après Dracula, à la fin du siècle dernier. Il est, lui, réel. Avec lui commence l'âge du crime sexuel en série. Les Anglais, horrifiés, soupçonneront aussi bien des Juifs, des Polonais, des cordonniers, que des docteurs de la Cour, un héritier de la Couronne et même un Montréalais, finissant en médecine de l'Université McGill.

Londres 1888
Sous le règne de la reine Victoria, l'empire britannique est devenu le plus puissant de la terre, sur lequel le soleil " ne se couche jamais ". Sa capitale, Londres, est le centre du commerce mondial.

Si cette prospérité a rendu les riches encore plus riches, l'industrialisation et la mécanisation des usines ont entraîné le chômage et la pauvreté. Même les plus vaillants et les plus habiles qui veulent travailler le cuir ou le linge à la maison ne gagnent pas assez pour se nourrir. Les enfants doivent travailler. Sans eau, qu'il faut payer, donc sales et d'autant plus malades qu'ils sont mal nourris, les 800 000 habitants des taudis de l'East End sont découragés. L'alcool les achève souvent. Le romancier Charles Dickens a raconté leur vie.

En moyenne, cinq familles, quelquefois 10, partagent un cinq pièces. Les femmes doivent souvent contribuer à la paye du ménage; elles font les lessives et les planchers des moins pauvres. Quand elles sont seules (ce qui arrive fréquemment dans cette société où on ne fait pas de projets à long terme), il est plus tentant de gagner son pain et son gin dans le demi-kilomètre carré de Whitechapel; dans l'un de ses 62 bordels, si elle est chanceuse, sinon, dans ses rues où travaillent déjà 1200 prostituées en cette fin d'été 1888.

Marthe Tabram, la quarantaine, n'est ni belle, ni fraîche, ni bien habillée. Elle a été mariée autrefois, mais son mari l'a laissé tombé depuis longtemps. C'est justement là, au nord de Whitechapel, que l'assassin frappe pour la première fois. Le 6 août 1888, la journée a été lourde et l'orage, qui n'a pas éclaté, enfièvre la capitale anglaise. Passé minuit, seules quelques lumières brillent encore dans les tavernes des quartiers pauvres: prostituées qui " font " un dernier client, ivrognes qui sombrent définitivement dans l'alcool, voyous attardés à préparer un mauvais coup... Marthe travaille encore dans une rue au nord du quartier. Le cri qui déchire la nuit n'attire pas l'attention. Ce n'est qu'à cinq heures du matin qu'un cocher découvre, sur le palier de son immeuble sordide, le corps éventré de Marthe Tabram. Elle a reçu 39 coups d'un couteau long et aiguisé.

À l'époque du meurtre, elle a pour amant un camarade de son ancien mari, qui se présente spontanément à la police et dont l'alibi est vérifié. Ce n'est donc pas lui qui l'a " décousu de haut en bas " comme le dit le rapport de police, et sorti les intestins du corps pour sectionner habilement certains organes intimes, avant de les emporter. La police croit que l'arme du crime pourrait être un bistouri d'autopsie.

Durant la dernière nuit du mois d'août 1888, à trois heures du matin, Mary Ann Nichols ou " Poly ", une prostituée de 42 ans, alcoolique et clocharde, est trouvée assassinée. Deux coups d'un long couteau ont tranché la gorge et l'ont presque décapitée; deux autres ont fendu le corps de bas en haut. Celui-ci est encore chaud. Un policier faisant sa ronde est passé au même endroit cinq minutes plus tôt sans rien remarquer d'anormal ni rencontrer personne. Non seulement il n'y a pas de suspects sérieux, mais il n'y a même pas de motif valable. Elle a été tuée là où elle a été trouvée. L'assassin a été incroyablement rapide. Mary Ann est morte sans un cri, sans un appel à l'aide. Car le cadavre était sous les fenêtres de madame Bigras qui a le sommeil léger, et en face de la chambre de madame Purkiss qui était éveillée. En plus du policier, il y avait trois veilleurs de nuit tout près. Le tueur devait avoir du sang sur ses mains et ses vêtements. Par contre, il y a plein d'abattoirs dans le quartier, ce qui lui a peut-être permis de se fondre dans la foule du petit matin. À la morgue, les médecins légistes découvrent, stupéfaits, que Mary Ann Nichols a été éventrée et ses entrailles arrachées.

Ces détails ne tardent pas à être connus du grand public et liés au meurtre qui a eu lieu au début du mois; la panique s'abat sur Whitechapel. On chuchote que Mary Ann Nichols a été vue en compagnie d'un homme surnommé Leather Apron. Or, les tabliers de cuir n'étaient porté que par les cordonniers en majorité étrangers de Whitechapel. La peur, le racisme, fractionnent les taudis de Whitechapel.

L'enquête a été confiée à un parfait incompétent, le général Charles Warren, nommé commissaire de la police londonnienne parce qu'il avait écrasé les Noirs bantous dans le sud de l'Afrique; on croyait qu'un tel militaire était l'homme tout désigné pour réprimer les révoltes ouvrières de plus en plus fréquentes. Ce qu'il avait fait en 1886 et 1887. Son enquête est un chef-d'œuvre d'insignifiance comique. Il lance des chiens pisteurs immédiatement inopérants dans la multitude d'odeurs flottant dans un quartier comme Whitechapel. Puis il envoie dans les bas-fonds du quartier des policiers déguisés en prostituées. Un des policiers déguisés est battu par des hommes qui croient avoir affaire à un travesti, puis battu de nouveau lorsqu'ils découvrent qu'il est policier.

Une semaine passe. Warren est toujours embourbé et ne trouve rien.

Annie Chapman, prostituée de 47 ans, se voit refuser, faute d'argent, l'entrée de sa maison de chambre habituelle. Elle doit retourner travailler. À l'aube, à quelques rues du théâtre du meurtre précédent, dans l'arrière-cour d'une maison de chambre où les prostituées amenaient leurs clients, un locataire trouve son corps presque décapité. Aucun des 16 locataires voisins n'a entendu le moindre bruit. Des meurtrissures au visage sont le résultat d'une bagarre antérieure avec une autre prostituée, sauf une marque au menton qui a été faite par la main du meurtrier immobilisant la tête de la victime pour lui couper la gorge. Un doigt est aussi abimé; il portait une bague qu'on retrouve aux pieds d'Annie. La tête a été presque détachée du tronc par deux coups de couteau parallèlles et un mouchoir est enroulé autour du cou. Le Times de Londres refuse de publier les détails, mais les médecins légistes constatent que les intestins ont été arrachés de l'abdomen et jetés sur l'épaule du cadavre; les organes génitaux et les deux-tiers de la vessie ont été très nettement séparés du corps, d'un seul coup de couteau.

Des comités de vigilance se forment, car la police est dépassée par les événements. Les souteneurs de Whitechapel leur envoient une délégation pour offrir leur collaboration : leurs protégées refusent de travailler le soir et le marché est en train de s'effondrer. On dit que tous les indices qu'ils donnèrent ne furent pas inutiles. Mais les 160 hommes arrêtés par la police depuis le début de septembre ont tous été relâchés.

La police reçoit plus de 1000 lettres par semaine; certains s'accusent, d'autres dénoncent leur voisin, une conspiration, un gorille échappé d'un cirque ou un bouddhiste de la secte Thung qui fait du meurtre un sacrifice à son chien. On écrit aussi aux journaux et aux agences de presse pour critiquer l'inaction de la police et suggérer des stratégies pour attraper le maniaque.

Le 27 septembre, une lettre, écrite à l'encre rouge, arrive au poste de police. Elle ne sera publiée que plus tard.

" Cher Patron, je n'arrête pas d'entendre que la police m'a attrapé, alors que je cours toujours. J'ai bien ri, car ils se croient très forts et parlent d'être sur la bonne piste. La plaisanterie du tablier de cuir m'a bien fait rigoler. Mon choix s'est porté sur les prostituées et je n'arrêterai de les éventrer que lorsque je serai coffré. Beau travail que le dernier. La dame n'a même pas eu le temps de crier.

" Comment pourraient-ils m'arrêter maintenant ? J'adore mon boulot et je veux m'y remettre. Vous entendrez bientôt reparler de moi et de mes joyeux petits divertissements. Pendant mon dernier travail, j'avais mis de côté un peu de ce truc rouge dans une bouteille de bière au gingembre, pour vous écrire; mais je l'ai retrouvé épais comme de la glu et il est vraiment inutilisable. J'espère que l'encre rouge fera aussi l'affaire. Ha Ha. La prochaine fois, je couperai les oreilles de la dame pour les envoyer aux officiers de la police, juste pour rire. Gardez cette lettre jusqu'à mon prochain travail, puis faites-la connaître tout de suite. Mon couteau est si épatant et si tranchant que je veux l'employer tout de suite si une occasion se présente. Bonne chance, bien à vous, Jack l'Eventreur. "

Trois jours plus tard, le 30 septembre, un certain nombre de réfugiés politiques, pour la plupart d'Europe de l'Est, sont réunis ce soir-là à l'International Working Men's Educational Club, qui leur sert à la fois de lieu de discussion et de refuge. La réunion a pris fin à minuit et ceux qui ne restent pas pour dormir sont partis. Après avoir mis de l'ordre, vidé les cendriers et fermé portes et fenêtres, le gérant du club s'en va avec son cheval quand, au moment de pénétrer dans la cour arrière, l'animal fait un brusque écart. Le gérant passe devant pour voir ce qui se passe et découvre, contre le mur, une femme étendue de tout son long face contre terre. Elizabeth Stride, 45 ans, n'a pas toujours mené une mauvaise vie. Cette Suédoise habite la capitale anglaise depuis plus de 20 ans. Elle a été mariée et a neuf enfants : au cours d'une excursion en bateau sur la Tamise, deux de ses enfants se sont noyés sous ses yeux. Affolée par la douleur, Elizabeth se met à boire, abandonne son mari et sombre dans la débauche. Elle vient d'être égorgée (le corps est encore chaud) et c'est probablement l'odeur de sang qui a affolé le cheval. Une personne passée là 15 minutes plus tôt n'a rien remarqué et le médecin qui examine le corps un quart d'heure après estime que la mort remonte à 20 minutes. Cette fois encore, l'assassin a fait preuve d'une audace folle, car il pouvait, à tout moment, être surpris par une des nombreuses personnes entrant ou sortant du club. Elizabeth a la gorge ouverte jusqu'à la trachée-artère et les épaules couvertes de bleus. Aucune mutilation sur le corps : l'assassin n'en a pas eu le temps. Il est reparti insatisfait.

À 1 heure 45, à quelques centaines de mètres de là, dans un square tranquille bordé d'entrepôts, un agent de police découvre un autre cadavre. Il fallait être téméraire : le policier y passe tous les quarts d'heure en faisant sa ronde et des piétons pouvaient toujours surgir d'une des trois rues débouchant sur la place. Cette fois encore, il s'agit d'une prostituée notoire, Catherine Eddowes, 43 ans. Après avoir égorgé la victime, l'assassin l'a éventrée et a procédé à l'ablation du rein gauche, un travail délicat : le rein est un des organes les plus difficiles à localiser, caché qu'il est dans une masse de tissus graisseux. Selon l'estimation d'un médecin, le travail effectué sur Catherine Eddowes fut très rapide, pas plus de cinq minutes. Mais il est probable qu'elle a été tuée dans une maison abandonnée qui donne sur la place, puis traînée dehors pour y être mutilée. Le matin même, la victime avait été arrêtée pour ivresse sur la voie publique et conduite au commissariat, mais les policiers l'avaient relâchée en soirée puisqu'elle avait eu le temps de dessoûler.

Postée quelques heures après le double meutre, une carte postale arrive au Central News Agency.

" Je ne plaisantais pas mon vieux, quand je vous ai donné le tuyau. Vous allez entendre parler du travail de Jack l'insolent demain. Double événement cette fois. N'ai pu achever le travail, ni eu le temps de prendre les oreilles pour la police. Merci d'avoir conservé ma dernière lettre jusqu'à ce que je recommence mon travail. "

Comme le double meurtre n'avait pas encore été annoncé par les journaux, la police prend la lettre au sérieux. La lettre à l'encre rouge du 27 septembre est de la même écriture.

On diffuse dans toute l'Angleterre des milliers d'exemplaires d'une affiche reproduisant la lettre et la carte postale en demandant à toute personne qui en reconnaîtrait l'écriture de se présenter à la police. Il n'en sort aucune piste sérieuse, mais tout le monde peut lire les menaces de l'Éventreur. Le 16 octobre, il envoie une nouvelle lettre, adressée ironiquement au président du Comité de vigilance de Whitechapel, accompagnée d'un paquet contenant la moitié d'un rein. Il précise dans sa lettre qu'il a frit et mangé l'autre. La colère de Londres explose, irrésistible. La presse s'étonne de l'impuissance de Scotland Yard. Même la reine Victoria exprime par écrit à son ministre de l'Intérieur son inquiétude et sa préoccupation à l'égard de ces meurtres odieux laissés impunis. Le gouvernement britannique se réunit et semonce vertement les policiers qu'ils accusent de ne pas faire assez de zèle. Warren est démis de son enquête.

Le 9 novembre 1888, un propriétaire envoie son assistant lui réclamer le loyer, en retard comme toujours, de Mary Kelly, une prostituée jeune et jolie. Il n'y a pas de réponse. Il remarque sur le côté une petite fenêtre. Dessous, des poubelles sur lesquelles il peut grimper. Il grimpe, regarde par la vitre brisée. Ce qu'il voit le fait chanceler et il se coupe la main en se retirant trop vivement. Avec Mary Kelly, tuée dans sa chambre et non dans la rue comme toutes les autres, Jack l'Éventreur a eu la seule occasion de travailler tout à loisir. Il l'a tuée vers 3h30 et s'est activé sur le corps jusqu'à cinq ou six heures. C'est un travail de boucherie qui paraît obéir à un ordre dément mais précis. Mary a la gorge tranchée d'une oreille à l'autre jusqu'à la colonne vertébrale. Le bras gauche ne tient plus que par un lambeau de chair. Le nez a été coupé, les intestins arrachés. Il a éventré l'estomac et l'abdomen, prélevé le foie. Près du lit, bien en vue sur une table, il a disposé, avec une symétrie parfaite, le cœur, les reins et les seins. Les murs sont couverts de sang et, aux clous qui sont fixés çà et là, des lambeaux de chair provenant des cuisses ont été accrochés.

À Whitechapel, c'est l'hystérie. La foule s'en prend à trois reprises à des individus et la police doit intervenir pour les dégager. On donne l'ordre de photographier, en gros plan, les yeux de Mary Kelly qui sont intacts, car on croit qu'une personne garde dans sa rétine la dernière image apercue avant de mourir. C'est le dernier crime de Jack l'Éventreur. Après 10 semaines et cinq cadavres, l'automne de la terreur est terminé. Deux autres meurtres de prostituées commis en 1889 sont, au premier abord, attribués à Jack l'Éventreur, mais les médecins trouvent que la technique appliquée dans ces deux cas n'égalait pas son habileté.

Des suspects à la tonne
La plupart des inspecteurs de police, des médecins et des journalistes du temps s'accordent sur le portrait physique et psychologique de Jack l'Éventreur. Il s'agit d'un homme de taille moyenne, bien habillé, pas nécessairement un colosse; c'est peut-être un désaxé sexuel (mais pas nécessairement homosexuel) qui voue une haine atroce aux femmes en général et aux prostituées en particulier. Ses impulsions homicides et surtout les mutilations sont le produit d'un esprit dérangé, près de folie intermittente et incontrôlable.

Ce portraît plutôt flou peut s'appliquer à bien des hommes de cette époque et les archives de la police londonienne ne font rien pour éclaircir l'affaire. Certains dossiers sont classés " top secret " jusqu'en 1992; d'autres archives ont été détruites lors des bombardements de Londres durant la guerre 1939-45; les notes personnelles des différents acteurs du drame ont été dispersées au hasard des héritages.

Le meurtrier n'ayant jamais été arrêté, des historiens, des spécialistes de la police, des chercheurs ainsi que des détectives amateurs du monde entier ont tenté de résoudre l'énigme. Jusqu'à maintenant, une liste de 176 suspects a été dressée.

Rumbelow, Donald, sergent de Londres " The complete Jack the Ripper ", ainsi que plusieurs autres spécialistes croient que le meurtrier était un enseignant fou du nom de Montague Druitt, dont on a découvert le corps dans la Tamise après le cinquième meurtre. D'ailleurs, la vénérable Société historique des policiers de Londres est arrivée à la même conclusion en automne 1888 à la suite d'un vote de ses membres, une centaine de criminologues anglais.

Le curateur du Black Museum de Scotland Yard, William Waddell, affirme que la plupart des pistes mènent à un des suspects. Interrogé à l'époque, un malade mental d'origine polonaise, Oscar Kosminski, qui fut interné environ un an après les meurtres et mourut à l'asile.

Mais les théories sur l'identité du tueur sont nombreuses. En 1970, un enquêteur britannique du nom de Thomas Stowell affirmait dans un article que le meurtrier n'était nul autre que le duc de Clarence, fils attardé du futur roi Edouard VII.

Et même du Québec
On accuse des personnages sinistres comme Michael Ostrog, un docteur russe supposément à la solde du tsar pour discréditer les anarchistes. On affirme que l'assassin est un policier ou un pasteur ou qu'au moins il se déguise; car comment arrive-t-il à capter la confiance de ses victimes, surtout les dernières, qui devaient être sur leurs gardes ? On pense aussi à une femme, plus précisement une sage-femme, qui aurait tué ses victimes (avec la connaissance de son art) pour ne pas qu'elles révèlent ses activités d'avorteuse.

En 1928, dans " The Mystery of Jack the Ripper ", le journaliste Leonard Matters prétend que l'assassin était un chirurgien dont le fils avait attrapé la syphilis de Mary Kelly. Il aurait confessé ses crimes sur son lit de mort, à Buenos Aires où il s'était expatrié après son dernier forfait. Histoire sans fondement estiment les spécialistes et, d'ailleurs, Mary Kelly n'avait pas la syphilis. On a également soupçonné des assassins connus comme Frederick Deeming qui tua ses deux épouses et quatre enfants et fut pendu en 1892, ou George Chapman qui avait empoisonné plusieurs femmes avant d'être pendu en 1903.

Il y a ceux qui croient que le véritable Jack l'Éventreur était le docteur Thomas Cream. Thomas Cream était né en Écosse, mais sa famille avait émigré à Québec, alors qu'il était encore enfant. Dans la vieille capitale, son père devint responsable d'un chantier de construction navale, puis, plus tard, un marchand de bois prospère, ce qui lui permit d'envoyer le jeune Thomas faire ses études de médecine à l'Université McGill. Pendant son séjour à Montréal, Thomas Cream ne manqua de rien, pratiqua les sports, devint un bon musicien et reçut son diplôme en mars 1876. Peu après sa graduation, Thomas fut soupconné par la police d'avoir mis le feu à son appartement de la rue Mansfield, mais il réussit à collecter une partie de l'assurance de 1000 $ qu'il avait prise. Il épousa, la même année, la fille d'un hôtelier des Cantons-de-l'Est sous la forte pression de son beau-père et partit pour Londres où la jeune épouse mourut de consomption...

Après quelque temps en Écosse pour perfectionner ses études chirurgicales, Cream retourna au Canada, cette fois à London, en Ontario. En mai 1879, près de son bureau, on trouve le corps inerte d'une femme, une cliente qui désirait se faire avorter. L'affaire n'eut pas de suites, mais Cream partit poursuivre à Chicago sa carrière d'avorteur. En septembre 1880, il est accusé d'avoir causé la mort d'une jeune femme d'Ottawa en pratiquant sur elle un avortement. Il est acquitté.

Quelque temps plus tard, il est accusé de nouveau, mais, cette fois-ci d'empoisonnement. En effet, devenu l'amant d'une femme mariée à un marchand canadien, Cream prévoyait, avec la complicité de la jeune femme, d'empoisonner et d'enterrer le marchand, puis de poursuivre devant les tribunaux la compagnie pharmaceutique qui lui avait vendu les médicaments prescrits pour soigner le défunt. Il est démasqué. En 1881, il est condamné à vie; sa sentence est commuée et il est relâché en 1891. Cependant, selon le journaliste Don Bell qui a écrit deux excellents articles sur le sujet dans The Gazette, il serait fort plausible que Cream ait acheté sa liberté des autorités corrompues de l'Illinois et qu'il aurait été relâché beaucoup plus tôt. Pourtant, on trouve des traces de son passage à la prison d'État de l'Illinois jusqu'en juillet 1891 dans les témoignages du gouverneur de l'Illinois, des avocats de la poursuite et de sa propre famille. Certains ont été jusqu'à affirmer que Cream avait dans les milieux louches un sosie qui prenait sa place en prison pendant qu'il vaquait tranquillement à ses occupations !

Officiellement, Cream arrive à Londres en 1891, enrichi par l'héritage de son père. Deux semaines après son arrivée, une première prostituée meurt empoisonnée. Une autre une semaine plus tard. La police n'a pas de soupçons, mais c'est Cream lui-même qui signale que l'empoisonnement est la cause du crime. La police se méfie, mais n'insiste pas. De retour à Québec, en janvier 1892, Cream se vante devant un marchand, John McCulloch, d'avoir empoisonné plusieurs femmes. Mais il rentre à Londres sans être inquiété.

Déjà, à sa libération de prison, Cream présentait des signes de déséquilibre mental; cette tendance semble s'accentuer avec les années. Il veut bien empoisonner des prostituées, mais à condition qu'on le reconnaisse comme l'auteur de ces crimes. En avril 1892, deux autres prostituées sont trouvées empoisonnées. C'est Cream qui dirige les soupçons sur lui, en se plaignant à la police d'être suivi par des agents en rapport avec ces affaires. Sa manœuvre a réussi; la police s'intéresse à lui, enquête sur ses allées et venues; il a laissé assez de traces pour qu'on le trouve coupable et qu'on le condamne à mort. Le bourreau qui l'exécute jurera que Cream a dit, le 15 novembre 1892, au moment où la trappe s'ouvre sous lui: " Je suis Jack... "

Cream l'Empoisonneur aurait-il été Jack l'Éventreur ? Outre le fait qu'il était en prison (ou supposé tel) au moment des méfaits de Jack, doit-on accorder foi aux dernières paroles de Cream, dont l'esprit était complètement fêlé et qui, de toute façon, n'ont pas été rapportées par les autres témoins de la pendaison ?

Le mystérieux Druitt
On remarque cependant que la police a certifié à plusieurs reprises, dans les mois qui suivirent le dernier crime, que Jack l'Éventreur était mort, sans donner plus de détails sur son identité. Plusieurs auteurs ont fait le rapprochement entre cette insistance et la découverte, le 31 décembre 1889, flottant sur les eaux de la Tamise, du corps de Montague John Druitt, 32 ans, qui avait lesté ses poches de pierres avant de se jeter à l'eau.

Druitt venait d'une bonne famille du Dorset où on était médecin de père en fils. Lui-même avocat, mais sans le sou, il enseigne dans une école de garçons dont il fut renvoyé sans qu'on en connaisse les raisons; mais il est notoire que son esprit avait commencé à chavirer. Sa mère fut d'ailleurs internée dans les dernières années de sa vie et l'obsession de John était de finir comme elle. On n'a pas trouvé les notes du témoignage de son frère William, que la police avait contacté après la découverte du corps, mais les réactions des policiers indiquent que la famille le voyait tout à fait, d'après sa conduite, dans la peau de Jack l'Éventreur. Le secret aurait été gardé pour ne pas nuire à la réputation de cette honorable famille.

L'entourage royal ?
Pour certains, le meurtrier pouvait être le duc de Clarence, petit-fils de la reine Victoria. Il aurait tué des prostituées, soit par folie homicide due à la siphylis, soit en cherchant à éliminer Mary Kelly, qui avait été le témoin de son mariage avec une catholique de basse condition, ce qui aurait entravé sa marche vers le trône. Mais le duc de Clarence est mort dans l'épidémie de grippe de 1892 et toute l'histoire ne semble pas avoir de fondements bien solides.

Tout aussi faible est l'hypothèse qui fait du tuteur du duc de Clarence à Cambridge, James Stephen, l'horrible éventreur. Parce que la relation homosexuelle qui le liait au duc s'estompait, Stephen aurait voulu se venger sur des femmes, qu'il détestait, ou offrir des sacrifices sanglants afin de rallumer la flamme de son ancien amant...

Un troisième personnage de l'entourage royal est aussi cité comme coupable possible : sir William Grull, médecin à la Cour, qui soigna les deux précédents. Après une attaque, il serait resté affligé de pertes de mémoire et de comportements violents.

Il aurait été arrêté grâce à un voyant, Robert Lee, qui collaborait avec la police de Londres. Lee avait déjà " vu " les traits du meurtrier, mais il était incapable d'y associer un nom. Le matin du meurtre de Mary Kelly, il s'était éveillé en " vivant " ce carnage. À travers les rues de Londres, il avait conduit la police au domicile de l'assassin. Comme les policiers hésitaient à envahir la demeure d'un homme aussi haut placé, il leur décrit l'intérieur de la maison pour les convaincre de son don. Le propriétaire en est parti pour sa promenade matinale. Sa femme établit vite que lors de chacun des meurtres attribués à Jack l'Éventreur, son mari n'était pas au domicile conjugal. À son retour, le chirurgien est interrogé plutôt rudement. Il admet avoir trouvé du sang sur ses vêtements à chacun de ses réveils. Il accueille l'idée d'être Jack l'Éventreur non comme un coupable pris sur le fait, mais comme un malheureux à qui on apprend qu'il est atteint d'une grave maladie. Il est interné.

Plusieurs versions circulent de cette histoire où le médecin mis en cause n'est pas nécessairement sir William Grull.

Dans une lettre adressée au journal le Star, le célèbre auteur anglais Bernard Shaw voit en Jack l'Éventreur un réformateur qui, par ses crimes, a attiré l'attention sur les conditions de vie sordides de Whitechapel et a provoqué des améliorations dans l'hygiène et la salubrité des lieux. Au point que Shaw insinue que si l'assassin avait pu attirer une duchesse à Whitechapel et l'y dépecer, il aurait probablement économisé la vie de quatre femmes du peuple...

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