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et énigmes

L'automne de la terreur
par
Claude
Marcil
Ce tueur a inspiré deux opéras,
au moins une cinquantaine de films, de pièces de théâtre
et d'émissions de télévision, sans compter
quelque 250 livres. En 1988, 100 ans après l'automne
de la terreur, on peut faire un premier bilan sérieux
du père des psychopathes sexuels.
Il apparaît 50 ans après
Frankenstein, 25 ans après Dracula, à la fin
du siècle dernier. Il est, lui, réel. Avec lui
commence l'âge du crime sexuel en série. Les
Anglais, horrifiés, soupçonneront aussi bien
des Juifs, des Polonais, des cordonniers, que des docteurs
de la Cour, un héritier de la Couronne et même
un Montréalais, finissant en médecine de l'Université
McGill.
Londres 1888
Sous le règne de la reine Victoria, l'empire britannique
est devenu le plus puissant de la terre, sur lequel le soleil
" ne se couche jamais ". Sa capitale, Londres, est
le centre du commerce mondial.
Si cette prospérité a rendu
les riches encore plus riches, l'industrialisation et la mécanisation
des usines ont entraîné le chômage et la
pauvreté. Même les plus vaillants et les plus
habiles qui veulent travailler le cuir ou le linge à
la maison ne gagnent pas assez pour se nourrir. Les enfants
doivent travailler. Sans eau, qu'il faut payer, donc sales
et d'autant plus malades qu'ils sont mal nourris, les 800
000 habitants des taudis de l'East End sont découragés.
L'alcool les achève souvent. Le romancier Charles Dickens
a raconté leur vie.
En moyenne, cinq familles, quelquefois
10, partagent un cinq pièces. Les femmes doivent souvent
contribuer à la paye du ménage; elles font les
lessives et les planchers des moins pauvres. Quand elles sont
seules (ce qui arrive fréquemment dans cette société
où on ne fait pas de projets à long terme),
il est plus tentant de gagner son pain et son gin dans le
demi-kilomètre carré de Whitechapel; dans l'un
de ses 62 bordels, si elle est chanceuse, sinon, dans ses
rues où travaillent déjà 1200 prostituées
en cette fin d'été 1888.
Marthe Tabram, la quarantaine, n'est ni
belle, ni fraîche, ni bien habillée. Elle a été
mariée autrefois, mais son mari l'a laissé tombé
depuis longtemps. C'est justement là, au nord de Whitechapel,
que l'assassin frappe pour la première fois. Le 6 août
1888, la journée a été lourde et l'orage,
qui n'a pas éclaté, enfièvre la capitale
anglaise. Passé minuit, seules quelques lumières
brillent encore dans les tavernes des quartiers pauvres: prostituées
qui " font " un dernier client, ivrognes qui sombrent
définitivement dans l'alcool, voyous attardés
à préparer un mauvais coup... Marthe travaille
encore dans une rue au nord du quartier. Le cri qui déchire
la nuit n'attire pas l'attention. Ce n'est qu'à cinq
heures du matin qu'un cocher découvre, sur le palier
de son immeuble sordide, le corps éventré de
Marthe Tabram. Elle a reçu 39 coups d'un couteau long
et aiguisé.
À l'époque du meurtre, elle
a pour amant un camarade de son ancien mari, qui se présente
spontanément à la police et dont l'alibi est
vérifié. Ce n'est donc pas lui qui l'a "
décousu de haut en bas " comme le dit le rapport
de police, et sorti les intestins du corps pour sectionner
habilement certains organes intimes, avant de les emporter.
La police croit que l'arme du crime pourrait être un
bistouri d'autopsie.
Durant la dernière nuit du mois
d'août 1888, à trois heures du matin, Mary Ann
Nichols ou " Poly ", une prostituée de 42
ans, alcoolique et clocharde, est trouvée assassinée.
Deux coups d'un long couteau ont tranché la gorge et
l'ont presque décapitée; deux autres ont fendu
le corps de bas en haut. Celui-ci est encore chaud. Un policier
faisant sa ronde est passé au même endroit cinq
minutes plus tôt sans rien remarquer d'anormal ni rencontrer
personne. Non seulement il n'y a pas de suspects sérieux,
mais il n'y a même pas de motif valable. Elle a été
tuée là où elle a été trouvée.
L'assassin a été incroyablement rapide. Mary
Ann est morte sans un cri, sans un appel à l'aide.
Car le cadavre était sous les fenêtres de madame
Bigras qui a le sommeil léger, et en face de la chambre
de madame Purkiss qui était éveillée.
En plus du policier, il y avait trois veilleurs de nuit tout
près. Le tueur devait avoir du sang sur ses mains et
ses vêtements. Par contre, il y a plein d'abattoirs
dans le quartier, ce qui lui a peut-être permis de se
fondre dans la foule du petit matin. À la morgue, les
médecins légistes découvrent, stupéfaits,
que Mary Ann Nichols a été éventrée
et ses entrailles arrachées.
Ces détails ne tardent pas à
être connus du grand public et liés au meurtre
qui a eu lieu au début du mois; la panique s'abat sur
Whitechapel. On chuchote que Mary Ann Nichols a été
vue en compagnie d'un homme surnommé Leather Apron.
Or, les tabliers de cuir n'étaient porté que
par les cordonniers en majorité étrangers de
Whitechapel. La peur, le racisme, fractionnent les taudis
de Whitechapel.
L'enquête a été confiée
à un parfait incompétent, le général
Charles Warren, nommé commissaire de la police londonnienne
parce qu'il avait écrasé les Noirs bantous dans
le sud de l'Afrique; on croyait qu'un tel militaire était
l'homme tout désigné pour réprimer les
révoltes ouvrières de plus en plus fréquentes.
Ce qu'il avait fait en 1886 et 1887. Son enquête est
un chef-d'uvre d'insignifiance comique. Il lance des
chiens pisteurs immédiatement inopérants dans
la multitude d'odeurs flottant dans un quartier comme Whitechapel.
Puis il envoie dans les bas-fonds du quartier des policiers
déguisés en prostituées. Un des policiers
déguisés est battu par des hommes qui croient
avoir affaire à un travesti, puis battu de nouveau
lorsqu'ils découvrent qu'il est policier.
Une semaine passe. Warren est toujours
embourbé et ne trouve rien.
Annie Chapman, prostituée de 47
ans, se voit refuser, faute d'argent, l'entrée de sa
maison de chambre habituelle. Elle doit retourner travailler.
À l'aube, à quelques rues du théâtre
du meurtre précédent, dans l'arrière-cour
d'une maison de chambre où les prostituées amenaient
leurs clients, un locataire trouve son corps presque décapité.
Aucun des 16 locataires voisins n'a entendu le moindre bruit.
Des meurtrissures au visage sont le résultat d'une
bagarre antérieure avec une autre prostituée,
sauf une marque au menton qui a été faite par
la main du meurtrier immobilisant la tête de la victime
pour lui couper la gorge. Un doigt est aussi abimé;
il portait une bague qu'on retrouve aux pieds d'Annie. La
tête a été presque détachée
du tronc par deux coups de couteau parallèlles et un
mouchoir est enroulé autour du cou. Le Times de Londres
refuse de publier les détails, mais les médecins
légistes constatent que les intestins ont été
arrachés de l'abdomen et jetés sur l'épaule
du cadavre; les organes génitaux et les deux-tiers
de la vessie ont été très nettement séparés
du corps, d'un seul coup de couteau.
Des comités de vigilance se forment,
car la police est dépassée par les événements.
Les souteneurs de Whitechapel leur envoient une délégation
pour offrir leur collaboration : leurs protégées
refusent de travailler le soir et le marché est en
train de s'effondrer. On dit que tous les indices qu'ils donnèrent
ne furent pas inutiles. Mais les 160 hommes arrêtés
par la police depuis le début de septembre ont tous
été relâchés.
La police reçoit plus de 1000 lettres
par semaine; certains s'accusent, d'autres dénoncent
leur voisin, une conspiration, un gorille échappé
d'un cirque ou un bouddhiste de la secte Thung qui fait du
meurtre un sacrifice à son chien. On écrit aussi
aux journaux et aux agences de presse pour critiquer l'inaction
de la police et suggérer des stratégies pour
attraper le maniaque.
Le 27 septembre, une lettre, écrite
à l'encre rouge, arrive au poste de police. Elle ne
sera publiée que plus tard.
" Cher Patron, je n'arrête
pas d'entendre que la police m'a attrapé, alors que
je cours toujours. J'ai bien ri, car ils se croient très
forts et parlent d'être sur la bonne piste. La plaisanterie
du tablier de cuir m'a bien fait rigoler. Mon choix s'est
porté sur les prostituées et je n'arrêterai
de les éventrer que lorsque je serai coffré.
Beau travail que le dernier. La dame n'a même pas eu
le temps de crier.
" Comment pourraient-ils m'arrêter
maintenant ? J'adore mon boulot et je veux m'y remettre. Vous
entendrez bientôt reparler de moi et de mes joyeux petits
divertissements. Pendant mon dernier travail, j'avais mis
de côté un peu de ce truc rouge dans une bouteille
de bière au gingembre, pour vous écrire; mais
je l'ai retrouvé épais comme de la glu et il
est vraiment inutilisable. J'espère que l'encre rouge
fera aussi l'affaire. Ha Ha. La prochaine fois, je couperai
les oreilles de la dame pour les envoyer aux officiers de
la police, juste pour rire. Gardez cette lettre jusqu'à
mon prochain travail, puis faites-la connaître tout
de suite. Mon couteau est si épatant et si tranchant
que je veux l'employer tout de suite si une occasion se présente.
Bonne chance, bien à vous, Jack l'Eventreur. "
Trois jours plus tard, le 30 septembre,
un certain nombre de réfugiés politiques, pour
la plupart d'Europe de l'Est, sont réunis ce soir-là
à l'International Working Men's Educational Club, qui
leur sert à la fois de lieu de discussion et de refuge.
La réunion a pris fin à minuit et ceux qui ne
restent pas pour dormir sont partis. Après avoir mis
de l'ordre, vidé les cendriers et fermé portes
et fenêtres, le gérant du club s'en va avec son
cheval quand, au moment de pénétrer dans la
cour arrière, l'animal fait un brusque écart.
Le gérant passe devant pour voir ce qui se passe et
découvre, contre le mur, une femme étendue de
tout son long face contre terre. Elizabeth Stride, 45 ans,
n'a pas toujours mené une mauvaise vie. Cette Suédoise
habite la capitale anglaise depuis plus de 20 ans. Elle a
été mariée et a neuf enfants : au cours
d'une excursion en bateau sur la Tamise, deux de ses enfants
se sont noyés sous ses yeux. Affolée par la
douleur, Elizabeth se met à boire, abandonne son mari
et sombre dans la débauche. Elle vient d'être
égorgée (le corps est encore chaud) et c'est
probablement l'odeur de sang qui a affolé le cheval.
Une personne passée là 15 minutes plus tôt
n'a rien remarqué et le médecin qui examine
le corps un quart d'heure après estime que la mort
remonte à 20 minutes. Cette fois encore, l'assassin
a fait preuve d'une audace folle, car il pouvait, à
tout moment, être surpris par une des nombreuses personnes
entrant ou sortant du club. Elizabeth a la gorge ouverte jusqu'à
la trachée-artère et les épaules couvertes
de bleus. Aucune mutilation sur le corps : l'assassin n'en
a pas eu le temps. Il est reparti insatisfait.
À 1 heure 45, à quelques
centaines de mètres de là, dans un square tranquille
bordé d'entrepôts, un agent de police découvre
un autre cadavre. Il fallait être téméraire
: le policier y passe tous les quarts d'heure en faisant sa
ronde et des piétons pouvaient toujours surgir d'une
des trois rues débouchant sur la place. Cette fois
encore, il s'agit d'une prostituée notoire, Catherine
Eddowes, 43 ans. Après avoir égorgé la
victime, l'assassin l'a éventrée et a procédé
à l'ablation du rein gauche, un travail délicat
: le rein est un des organes les plus difficiles à
localiser, caché qu'il est dans une masse de tissus
graisseux. Selon l'estimation d'un médecin, le travail
effectué sur Catherine Eddowes fut très rapide,
pas plus de cinq minutes. Mais il est probable qu'elle a été
tuée dans une maison abandonnée qui donne sur
la place, puis traînée dehors pour y être
mutilée. Le matin même, la victime avait été
arrêtée pour ivresse sur la voie publique et
conduite au commissariat, mais les policiers l'avaient relâchée
en soirée puisqu'elle avait eu le temps de dessoûler.
Postée quelques heures après
le double meutre, une carte postale arrive au Central News
Agency.
" Je ne plaisantais pas mon vieux,
quand je vous ai donné le tuyau. Vous allez entendre
parler du travail de Jack l'insolent demain. Double événement
cette fois. N'ai pu achever le travail, ni eu le temps de
prendre les oreilles pour la police. Merci d'avoir conservé
ma dernière lettre jusqu'à ce que je recommence
mon travail. "
Comme le double meurtre n'avait pas encore
été annoncé par les journaux, la police
prend la lettre au sérieux. La lettre à l'encre
rouge du 27 septembre est de la même écriture.
On diffuse dans toute l'Angleterre des
milliers d'exemplaires d'une affiche reproduisant la lettre
et la carte postale en demandant à toute personne qui
en reconnaîtrait l'écriture de se présenter
à la police. Il n'en sort aucune piste sérieuse,
mais tout le monde peut lire les menaces de l'Éventreur.
Le 16 octobre, il envoie une nouvelle lettre, adressée
ironiquement au président du Comité de vigilance
de Whitechapel, accompagnée d'un paquet contenant la
moitié d'un rein. Il précise dans sa lettre
qu'il a frit et mangé l'autre. La colère de
Londres explose, irrésistible. La presse s'étonne
de l'impuissance de Scotland Yard. Même la reine Victoria
exprime par écrit à son ministre de l'Intérieur
son inquiétude et sa préoccupation à
l'égard de ces meurtres odieux laissés impunis.
Le gouvernement britannique se réunit et semonce vertement
les policiers qu'ils accusent de ne pas faire assez de zèle.
Warren est démis de son enquête.
Le 9 novembre 1888, un propriétaire
envoie son assistant lui réclamer le loyer, en retard
comme toujours, de Mary Kelly, une prostituée jeune
et jolie. Il n'y a pas de réponse. Il remarque sur
le côté une petite fenêtre. Dessous, des
poubelles sur lesquelles il peut grimper. Il grimpe, regarde
par la vitre brisée. Ce qu'il voit le fait chanceler
et il se coupe la main en se retirant trop vivement. Avec
Mary Kelly, tuée dans sa chambre et non dans la rue
comme toutes les autres, Jack l'Éventreur a eu la seule
occasion de travailler tout à loisir. Il l'a tuée
vers 3h30 et s'est activé sur le corps jusqu'à
cinq ou six heures. C'est un travail de boucherie qui paraît
obéir à un ordre dément mais précis.
Mary a la gorge tranchée d'une oreille à l'autre
jusqu'à la colonne vertébrale. Le bras gauche
ne tient plus que par un lambeau de chair. Le nez a été
coupé, les intestins arrachés. Il a éventré
l'estomac et l'abdomen, prélevé le foie. Près
du lit, bien en vue sur une table, il a disposé, avec
une symétrie parfaite, le cur, les reins et les
seins. Les murs sont couverts de sang et, aux clous qui sont
fixés çà et là, des lambeaux de
chair provenant des cuisses ont été accrochés.
À Whitechapel, c'est l'hystérie.
La foule s'en prend à trois reprises à des individus
et la police doit intervenir pour les dégager. On donne
l'ordre de photographier, en gros plan, les yeux de Mary Kelly
qui sont intacts, car on croit qu'une personne garde dans
sa rétine la dernière image apercue avant de
mourir. C'est le dernier crime de Jack l'Éventreur.
Après 10 semaines et cinq cadavres, l'automne de la
terreur est terminé. Deux autres meurtres de prostituées
commis en 1889 sont, au premier abord, attribués à
Jack l'Éventreur, mais les médecins trouvent
que la technique appliquée dans ces deux cas n'égalait
pas son habileté.
Des suspects à la tonne
La plupart des inspecteurs de police, des médecins
et des journalistes du temps s'accordent sur le portrait physique
et psychologique de Jack l'Éventreur. Il s'agit d'un
homme de taille moyenne, bien habillé, pas nécessairement
un colosse; c'est peut-être un désaxé
sexuel (mais pas nécessairement homosexuel) qui voue
une haine atroce aux femmes en général et aux
prostituées en particulier. Ses impulsions homicides
et surtout les mutilations sont le produit d'un esprit dérangé,
près de folie intermittente et incontrôlable.
Ce portraît plutôt flou peut
s'appliquer à bien des hommes de cette époque
et les archives de la police londonienne ne font rien pour
éclaircir l'affaire. Certains dossiers sont classés
" top secret " jusqu'en 1992; d'autres archives
ont été détruites lors des bombardements
de Londres durant la guerre 1939-45; les notes personnelles
des différents acteurs du drame ont été
dispersées au hasard des héritages.
Le meurtrier n'ayant jamais été
arrêté, des historiens, des spécialistes
de la police, des chercheurs ainsi que des détectives
amateurs du monde entier ont tenté de résoudre
l'énigme. Jusqu'à maintenant, une liste de 176
suspects a été dressée.
Rumbelow, Donald, sergent de Londres "
The complete Jack the Ripper ", ainsi que plusieurs autres
spécialistes croient que le meurtrier était
un enseignant fou du nom de Montague Druitt, dont on a découvert
le corps dans la Tamise après le cinquième meurtre.
D'ailleurs, la vénérable Société
historique des policiers de Londres est arrivée à
la même conclusion en automne 1888 à la suite
d'un vote de ses membres, une centaine de criminologues anglais.
Le curateur du Black Museum de Scotland
Yard, William Waddell, affirme que la plupart des pistes mènent
à un des suspects. Interrogé à l'époque,
un malade mental d'origine polonaise, Oscar Kosminski, qui
fut interné environ un an après les meurtres
et mourut à l'asile.
Mais les théories sur l'identité
du tueur sont nombreuses. En 1970, un enquêteur britannique
du nom de Thomas Stowell affirmait dans un article que le
meurtrier n'était nul autre que le duc de Clarence,
fils attardé du futur roi Edouard VII.
Et même du Québec
On accuse des personnages sinistres comme Michael Ostrog,
un docteur russe supposément à la solde du tsar
pour discréditer les anarchistes. On affirme que l'assassin
est un policier ou un pasteur ou qu'au moins il se déguise;
car comment arrive-t-il à capter la confiance de ses
victimes, surtout les dernières, qui devaient être
sur leurs gardes ? On pense aussi à une femme, plus
précisement une sage-femme, qui aurait tué ses
victimes (avec la connaissance de son art) pour ne pas qu'elles
révèlent ses activités d'avorteuse.
En 1928, dans " The Mystery of Jack
the Ripper ", le journaliste Leonard Matters prétend
que l'assassin était un chirurgien dont le fils avait
attrapé la syphilis de Mary Kelly. Il aurait confessé
ses crimes sur son lit de mort, à Buenos Aires où
il s'était expatrié après son dernier
forfait. Histoire sans fondement estiment les spécialistes
et, d'ailleurs, Mary Kelly n'avait pas la syphilis. On a également
soupçonné des assassins connus comme Frederick
Deeming qui tua ses deux épouses et quatre enfants
et fut pendu en 1892, ou George Chapman qui avait empoisonné
plusieurs femmes avant d'être pendu en 1903.
Il y a ceux qui croient que le véritable
Jack l'Éventreur était le docteur Thomas Cream.
Thomas Cream était né en Écosse, mais
sa famille avait émigré à Québec,
alors qu'il était encore enfant. Dans la vieille capitale,
son père devint responsable d'un chantier de construction
navale, puis, plus tard, un marchand de bois prospère,
ce qui lui permit d'envoyer le jeune Thomas faire ses études
de médecine à l'Université McGill. Pendant
son séjour à Montréal, Thomas Cream ne
manqua de rien, pratiqua les sports, devint un bon musicien
et reçut son diplôme en mars 1876. Peu après
sa graduation, Thomas fut soupconné par la police d'avoir
mis le feu à son appartement de la rue Mansfield, mais
il réussit à collecter une partie de l'assurance
de 1000 $ qu'il avait prise. Il épousa, la même
année, la fille d'un hôtelier des Cantons-de-l'Est
sous la forte pression de son beau-père et partit pour
Londres où la jeune épouse mourut de consomption...
Après quelque temps en Écosse
pour perfectionner ses études chirurgicales, Cream
retourna au Canada, cette fois à London, en Ontario.
En mai 1879, près de son bureau, on trouve le corps
inerte d'une femme, une cliente qui désirait se faire
avorter. L'affaire n'eut pas de suites, mais Cream partit
poursuivre à Chicago sa carrière d'avorteur.
En septembre 1880, il est accusé d'avoir causé
la mort d'une jeune femme d'Ottawa en pratiquant sur elle
un avortement. Il est acquitté.
Quelque temps plus tard, il est accusé
de nouveau, mais, cette fois-ci d'empoisonnement. En effet,
devenu l'amant d'une femme mariée à un marchand
canadien, Cream prévoyait, avec la complicité
de la jeune femme, d'empoisonner et d'enterrer le marchand,
puis de poursuivre devant les tribunaux la compagnie pharmaceutique
qui lui avait vendu les médicaments prescrits pour
soigner le défunt. Il est démasqué. En
1881, il est condamné à vie; sa sentence est
commuée et il est relâché en 1891. Cependant,
selon le journaliste Don Bell qui a écrit deux excellents
articles sur le sujet dans The Gazette, il serait fort plausible
que Cream ait acheté sa liberté des autorités
corrompues de l'Illinois et qu'il aurait été
relâché beaucoup plus tôt. Pourtant, on
trouve des traces de son passage à la prison d'État
de l'Illinois jusqu'en juillet 1891 dans les témoignages
du gouverneur de l'Illinois, des avocats de la poursuite et
de sa propre famille. Certains ont été jusqu'à
affirmer que Cream avait dans les milieux louches un sosie
qui prenait sa place en prison pendant qu'il vaquait tranquillement
à ses occupations !
Officiellement, Cream arrive à
Londres en 1891, enrichi par l'héritage de son père.
Deux semaines après son arrivée, une première
prostituée meurt empoisonnée. Une autre une
semaine plus tard. La police n'a pas de soupçons, mais
c'est Cream lui-même qui signale que l'empoisonnement
est la cause du crime. La police se méfie, mais n'insiste
pas. De retour à Québec, en janvier 1892, Cream
se vante devant un marchand, John McCulloch, d'avoir empoisonné
plusieurs femmes. Mais il rentre à Londres sans être
inquiété.
Déjà, à sa libération
de prison, Cream présentait des signes de déséquilibre
mental; cette tendance semble s'accentuer avec les années.
Il veut bien empoisonner des prostituées, mais à
condition qu'on le reconnaisse comme l'auteur de ces crimes.
En avril 1892, deux autres prostituées sont trouvées
empoisonnées. C'est Cream qui dirige les soupçons
sur lui, en se plaignant à la police d'être suivi
par des agents en rapport avec ces affaires. Sa manuvre
a réussi; la police s'intéresse à lui,
enquête sur ses allées et venues; il a laissé
assez de traces pour qu'on le trouve coupable et qu'on le
condamne à mort. Le bourreau qui l'exécute jurera
que Cream a dit, le 15 novembre 1892, au moment où
la trappe s'ouvre sous lui: " Je suis Jack... "
Cream l'Empoisonneur aurait-il été
Jack l'Éventreur ? Outre le fait qu'il était
en prison (ou supposé tel) au moment des méfaits
de Jack, doit-on accorder foi aux dernières paroles
de Cream, dont l'esprit était complètement fêlé
et qui, de toute façon, n'ont pas été
rapportées par les autres témoins de la pendaison
?
Le mystérieux Druitt
On remarque cependant que la police a certifié à
plusieurs reprises, dans les mois qui suivirent le dernier
crime, que Jack l'Éventreur était mort, sans
donner plus de détails sur son identité. Plusieurs
auteurs ont fait le rapprochement entre cette insistance et
la découverte, le 31 décembre 1889, flottant
sur les eaux de la Tamise, du corps de Montague John Druitt,
32 ans, qui avait lesté ses poches de pierres avant
de se jeter à l'eau.
Druitt venait d'une bonne famille du Dorset
où on était médecin de père en
fils. Lui-même avocat, mais sans le sou, il enseigne
dans une école de garçons dont il fut renvoyé
sans qu'on en connaisse les raisons; mais il est notoire que
son esprit avait commencé à chavirer. Sa mère
fut d'ailleurs internée dans les dernières années
de sa vie et l'obsession de John était de finir comme
elle. On n'a pas trouvé les notes du témoignage
de son frère William, que la police avait contacté
après la découverte du corps, mais les réactions
des policiers indiquent que la famille le voyait tout à
fait, d'après sa conduite, dans la peau de Jack l'Éventreur.
Le secret aurait été gardé pour ne pas
nuire à la réputation de cette honorable famille.
L'entourage royal ?
Pour certains, le meurtrier pouvait être le duc de Clarence,
petit-fils de la reine Victoria. Il aurait tué des
prostituées, soit par folie homicide due à la
siphylis, soit en cherchant à éliminer Mary
Kelly, qui avait été le témoin de son
mariage avec une catholique de basse condition, ce qui aurait
entravé sa marche vers le trône. Mais le duc
de Clarence est mort dans l'épidémie de grippe
de 1892 et toute l'histoire ne semble pas avoir de fondements
bien solides.
Tout aussi faible est l'hypothèse
qui fait du tuteur du duc de Clarence à Cambridge,
James Stephen, l'horrible éventreur. Parce que la relation
homosexuelle qui le liait au duc s'estompait, Stephen aurait
voulu se venger sur des femmes, qu'il détestait, ou
offrir des sacrifices sanglants afin de rallumer la flamme
de son ancien amant...
Un troisième personnage de l'entourage
royal est aussi cité comme coupable possible : sir
William Grull, médecin à la Cour, qui soigna
les deux précédents. Après une attaque,
il serait resté affligé de pertes de mémoire
et de comportements violents.
Il aurait été arrêté
grâce à un voyant, Robert Lee, qui collaborait
avec la police de Londres. Lee avait déjà "
vu " les traits du meurtrier, mais il était incapable
d'y associer un nom. Le matin du meurtre de Mary Kelly, il
s'était éveillé en " vivant "
ce carnage. À travers les rues de Londres, il avait
conduit la police au domicile de l'assassin. Comme les policiers
hésitaient à envahir la demeure d'un homme aussi
haut placé, il leur décrit l'intérieur
de la maison pour les convaincre de son don. Le propriétaire
en est parti pour sa promenade matinale. Sa femme établit
vite que lors de chacun des meurtres attribués à
Jack l'Éventreur, son mari n'était pas au domicile
conjugal. À son retour, le chirurgien est interrogé
plutôt rudement. Il admet avoir trouvé du sang
sur ses vêtements à chacun de ses réveils.
Il accueille l'idée d'être Jack l'Éventreur
non comme un coupable pris sur le fait, mais comme un malheureux
à qui on apprend qu'il est atteint d'une grave maladie.
Il est interné.
Plusieurs versions circulent de cette
histoire où le médecin mis en cause n'est pas
nécessairement sir William Grull.
Dans une lettre adressée au journal
le Star, le célèbre auteur anglais Bernard Shaw
voit en Jack l'Éventreur un réformateur qui,
par ses crimes, a attiré l'attention sur les conditions
de vie sordides de Whitechapel et a provoqué des améliorations
dans l'hygiène et la salubrité des lieux. Au
point que Shaw insinue que si l'assassin avait pu attirer
une duchesse à Whitechapel et l'y dépecer, il
aurait probablement économisé la vie de quatre
femmes du peuple...

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