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Maria Reiche

La dame du désert

Maria Reiche a arpenté durant un demi-siècle le désert péruvien. Aussi patiente que les pierres, l'astronome et mathématicienne allemande a retracé le moindre détail des lignes de Nasca. Elle a sondé cet indéchiffrable mystère, l'un des derniers de l'humanité.

par Isabelle Burgun


L'une des plus célèbres photos de Maria Reiche la montre dressée tout en haut d'une fragile échelle, maintenue par deux hommes. Surplombant une étendue grise et monotone, cette grande femme blonde, tout de blanc vêtue, apparaît comme une statue dont le regard se perd au loin. Un symbole de détermination. Et que regarde-t-elle avec autant d'attention du haut de cette échelle ? Un désert.

Mais pas n’importe quel désert. À Nasca, des griffures blanches dessinent de longs tracés perpendiculaires et de gigantesques animaux stylisés, sur une terre aride et sombre, sous le soleil de plomb de la pampa péruvienne. Vieux de plus de 1500 ans, le "plus grand livre d'astronomie" du monde exhibe plus d'une centaine de lignes et une douzaine de dessins d'animaux, du singe à l'araignée. On les appréhende mieux d'une hauteur ou d'avion. C'est d'ailleurs de cette manière qu'elles ont été " redécouvertes ", par le Dr Kosok et l'archéologue Julio C.Tello.

"Jusqu'à la dernière minute de mon existence, ma vie sera pour Nasca. Ce temps sera peu pour étudier cette merveille nichée au sein des plaines péruviennes. C'est ici que je mourrai", affirmait Maria Reiche.

Dévouant toute sa vie à ce site, elle a renoncé à fonder une famille ou à bâtir une carrière pour fréquenter le désert durant plus de 40 ans. Une lubie sanctionnée par le surnom affectueux de "loca" (la folle) que lui donnaient les habitants de Nasca, le village voisin. L'astronome défendra même la préservation du site jusqu'à l'âge vénérable de 95 ans, payant de sa poche des gardiens.

Seule sa mort -survenue le 8 juin 1998- a réussi à rompre les liens qui l'attachaient à ce mystère archéologique.


Les lignes du destin

Âgée tout juste de 23 ans, Maria Reiche étudie les mathématiques à l'Université de Hambourg lorsque les lignes de Nasca sont découvertes en 1926, par l'américain Alfred Kroeber et le péruvien Toribio Mejia.

Née le 15 mai 1903 à Dresde, le centre allemand de l'art et de la culture, rien ne destinait cette jeune allemande à rejoindre le Pérou et Cusco, le fameux "nombril" de la civilisation inca. Elle s’embarque pourtant pour ce pays en 1932, après avoir décroché un poste de gouvernante chez le consul d'Allemagne.

L'intérêt de Maria pour le Pérou trouve son explication dans sa passion pour l'astronomie. Les travaux de l'astronome allemand Rolf Müller portant sur la construction des bâtiments incas face au soleil lui sont familiers : en 1929, celui-ci rapporte l'importance du solstice de juin et l'illumination de l'autel d'or de Coricancha, le temple du soleil de Cusco.

Deux ans plus tard, Maria donne des cours d'allemand à Lima, la capitale du Pérou. C'est de cette manière qu'elle rencontre Amy Meredith, qui tient un important salon de thé où l'on rencontre de nombreux intellectuels péruviens et étrangers. Et c'est là qu’elle fera la rencontre du Dr Paul Kosok, qui l'entraîne dans le désert péruvien.

En compagnie de l'archéologue Julio C. Tello, le Dr Kosok a redécouvert les lignes de Nasca, mais par la voie aérienne cette fois, lors du solstice d'hiver. Mettant en relation ces dessins avec les cartes du ciel à différentes époques il émet l’hypothèse que l'ancienne civilisation (bien antérieure aux Incas) avait développé une expertise en matière d'astronomie et dessiné sur le sol une sorte de grande carte céleste. Il donne pour mission à Maria d'élargir ses investigations.

À partir de ce moment, Maria s'établit à Nasca pour ne plus en partir. Sur la plaine désertique, à 400 kilomètres au sud de Lima, les lignes et dessins occupent un énorme 350 km2. Ils ont tous de grandes dimensions; les lignes mesurent de 4 mètres à 10 kilomètres et les animaux, de 15 à 300 mètres. Les objets qui y sont représentés sont très variés: 18 types d'oiseaux, une douzaine de figures animales (baleine, araignée, etc.) et plus de cent figures géométriques et lignes. L’ancienne civilisation en question pourrait être celle des Paracas-Nasca, qui vivaient dans cette région entre les années 300 avant J.C. et 900 après J.C.

Lors de ses recherches, Maria va révéler de nouveaux dessins et tenter d'établir un modèle de mesures. La symétrie des tracés et les proportion entre les divers éléments démontrent que les auteurs devaient posséder une forme de pensée abstraite et une méthode géométrique. Pour la confection des courbes, Maria suggère que les auteurs recouraient à de longues cordes fixées à un piquet afin de dessiner au moyen d'une succession d'arcs circulaires de différents rayons.

À la recherche de l'unité de mesure, Maria remarque la répétition de la longueur de 26 mètres. Sa suggestion est alors de suggérer 1,30 mètre comme unité de base. Cela correspond à la largeur de diverses lignes et rayons et à la mesure d'écartement des bras d'un homme, de la pointe du majeur à l'autre. Pour les plus petits tracés, l’hypothèse qu'elle a retenu est de prendre le quart de l'unité, soit 32,5 centimètres.

Ce serait avoir une faible opinion des civilisations antérieures que de supposer que tout ce travail immense et minutieusement détaillé, réalisé avec une consciencieuse perfection, avait comme unique finalité le service d'une superstition primitive ou un culte stérile. Au contraire, nous avons ici le témoignage à grande échelle et unique dans le monde du premier éveil des sciences exactes au sein de l'évolution de l'humanité, un effort gigantesque de l'esprit primitif qui se reflète dans la grandeur de l'exécution sous le ciel vaste des plaines immenses et solitaires, balayées par le vent et grillées par le soleil.

- Maria Reiche

Recensant ses découvertes et prospections, Maria publie un premier livre en 1949, Le Mystère des plaines. Ascension du soleil, solstice ou localisation d'étoiles, les lignes pouvaient être utilisées comme une sorte de calendrier qui ne se limiterait pas à reproduire les circonstances célestes, mais posséderaient un usage pratique et quotidien (festivités, récoltes). "Ces dessins géométriques donnent l'impression d'être une écriture symbolique, dans laquelle les mêmes paroles seraient écrites des fois avec des lettres géantes, et d'autres avec des lettres minuscules", affirmait Maria. Selon elle, le contenu de cette écriture symbolique doit être associée au mouvement des astres.


La nécessaire préservation

María Reiche passa sa vie à l'étude, la conservation et la préservation de ces lignes, émerveillée par la perfection et l'exactitude de ce document historique. Souvent seule pour préserver ce grandiose document culturel, elle piqua des colères lorsque les touristes commencèrent à envahir le site et à le détériorer.

Son travail ne fut pas facilité par le fait que, dans les années 60, de nombreux hurluberlus envahirent le site de Nasca. Sur les traces de l'écrivain suisse Erich von Däniken, ils croyaient que les lignes désignaient des pistes d'atterrissage pour les extraterrestres. Certains artistes allant même jusqu'à dessiner leurs propres messages pour les astres !

En 1970, l'Institut national de culture décréta les plaines de Nasca zone protégée. En récompense de son travail et de sa lutte pour préserver ce site, María Reiche a été gratifié de nombreuses décorations, telle l'Ordre du mérite et Citoyenne péruvienne (en 1993). Son livre Contribution à la géométrie et à l'astronomie du Pérou Antique publié en 1993 (alors qu'elle a 90 ans) recense 40 ans d'articles et manuscrits de ses recherches .

Et c'est seulement en 1994 que l'Unesco allait classer le site comme patrimoine de l'humanité. "Les êtres qui y ont vécu, il y a bien longtemps, ont laissé un document unique qui, je crois, représente un chapitre essentiel de l'évolution de l'esprit humain. Et il n'existe rien de semblable ailleurs dans le monde", comme Maria Reiche le soulignait si bien.

Son travail n'est pas achevé et préserver ce mystérieux héritage serait le meilleur hommage que l'on puisse lui faire.

 

Photos: © Labyrinthina.com

Montréal, juin 2000