Attendez que je me rappelle...
par Michel Marsolais
C'est connu, la mémoire est une faculté qui oublie. Ce qu'on
sait moins, c'est que la mémoire est aussi une faculté qui
invente. Un problème qui fait parfois déraper le système
de justice.
On savait déjà que les victimes de crimes violents avaient
souvent de la difficulté - à cause de l'état de choc
- à reconnaître leur agresseur. Plusieurs spécialistes
estiment que lorsque les policiers paradent des suspects ou des photos de
suspects à une victime, le taux d'erreur d'identification avoisine
les 70 %.
Bref, on a plus de chance de se tromper que de reconnaître le coupable.
Au cours des dernières années, les tribunaux ont dû
se pencher sur des crimes d'un nouveau type : ceux dont on se rappelle après
plusieurs années. C'est ce que les spécialistes appellent
le syndrome de la mémoire retrouvée.
Voici un exemple classique : il y a quelques mois, sur le divan d'un
thérapeute, une jeune américaine du Texas se rappelle sous
hypnose qu'elle a été abusée sexuellement dans son
enfance par son père. Ce dernier l'aurait aussi forcée à
se faire avorter à plusieurs reprises.
On alerte les policiers et on fait un procès au père qui
se retrouve derrière les barreaux. Scandale dans la famille, divorce
et compagnie.
Le problème, c'est que l'histoire est entièrement fausse.
Un examen physiologique devait démontrer non seulement que la jeune
fille n 'avait jamais été enceinte, mais qu'on avait affaire
à une des rares vierges du Texas !
L'explication : les "pseudos souvenirs" ont été
implantés par inadvertance (ou maladresse) par le thérapeute
au cours des consultations.
Le phénomène est loin d'être marginal, même
si tous ne conduisent pas à des accusations. Au Québec, une
enquête menée sur 220 psychiatres et psychologues indiquait
qu'un patient sur 25 construit un souvenir d'abus sexuel lors d'une thérapie.
Les pseudo-abus qui "remontent à la surface" sont en général
particulièrement odieux.
Une autre étude réalisée à Seattle conclut
qu'il est assez facile, lors d'une thérapie utilisant l'hypnose,
de convaincre un patient sur quatre qu'il a vécu un événement
qui ne lui est jamais arrivé!
Aux États-Unis, on note même une vague sans précédent
de patients qui, sous hypnose, se rappellent avoir été enlevés
et abusés sexuellementpar des extra-terrestres. Une mine d'or pour
l'industrie !
On comprend donc que le syndrome de la mémoire retrouvée
continue de susciter la controverse chez les thérapeutes. Si certains
continuent de clamer qu'on peut arriver à des résultats concluants
avec cette technique, beaucoup l'estiment trop hasardeuse pour le système
judiciaire.
Première parution: Le Journal de Montréal, dimanche 2 novembre
1997.
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