Faut-il craindre pour les baleines?
par Michel Marsolais
TADOUSSAC Visite rare dans l'estuaire du Saguenay : une baleine bleue,
ce géant de la création, sillonne les eaux du fleuve. Chargés
de touristes, bateaux de croisière et zodiacs se mettent en chasse
de l'animal mythique qui dépasse en taille les plus grands dinosaures
du mésozoïque.
Des touristes français habillés pour flâner pour
la Côte d'Azur grelottent sur le pont balayé par un vent glacial,
de plus en plus indifférents aux brèves apparitions d'ailerons
de rorquals communs. Tout à coup, une grande surface bleutée
apparaît à quelques mètres du navire. Le capitaine s'excite
le premier, puis tout le monde.
Autour de nous, les autres bateaux changent de cap pour se mettre en
direction du géant bleu qui replonge après sa furtive apparition.
La question se pose alors : les touristes font-ils chier les baleines
?
La réponse à cette question n'est pas définitive
mais inquiète depuis un bout de temps les chercheurs.
À Tadoussac, le Groupe de recherche et d'éducation sur
le milieu marin (GREMM) a tenté d'évaluer l'impact de l'industrie
touristique sur les baleines qui remontent annuellement le Saint-Laurent
jusqu'à l'embouchure du Saguenay pour se gaver de krill.
Au moyen de petites sondes appliquées avec des ventouses sur une
vingtaine de rorquals communs (les baleines les plus communes du fleuve),
on est parvenu à étudier le comportement de ces géants
dans des périodes spécifiques.
On pense que le bruit des bateaux a un effet sur la durée de plongée
des cétacés mais on ignore quel effet. Le bruit ne peut toutefois
qu'avoir un impact sur une créature dont l'ouïe est le principal
sens. Il semble qu'il y ait consensus chez les propriétaires de bateaux
pour une approche plus "douce" des cétacés mais
certains zodiaques semblent avoir de la difficulté à contenir
leur enthousiasme pour épater des clients exigeants.
On fait valoir en outre que les mêmes individus (beaucoup de baleines
qui fréquentent l'estuaire sont identifiées par des noms)
reviennent se nourrir année après année, comme quoi
la situation n'est pas si intenable.
La menace est passée
De l'autre côté du fleuve, à l'île verte, le
biologiste Pierre-Henry Fontaine, auteur des Baleines de l'Atlantique
Nord et directeur du Musée du squelette, estime que la plupart
des espèces de baleines sont maintenant hors de danger.
"Il n'y a plus d'espèces menacées bien que des populations
spécifiques de certaines espèces soient encore en danger",
dit-il.
"Par exemple, le troupeau de 350 baleines franches qui sillonne
l'Atlantique, du Groenland jusqu'en Floride est souvent victime du trafic
maritime. Mais l'espèce n'est pas menacée."
Pierre-Henry Fontaine estime que la chasse, encore pratiquée par
les Japonais et les Norvégiens, n'est pas aussi dramatique qu'on
voudrait le croire.
"Ils tuent moins de 1000 baleines par an et n'atteignent même
pas leurs quotas. Quand on pense qu'il y a deux millions de petits rorquals
dans l'océan, ça demeure une perte relativement minime",
pense-t-il.
N'empêche que les données sur des géants comme la
baleine bleue restent incomplètes. On ignore combien de temps ils
vivent (possiblement autour de 80 ans) et leur taux de reproduction reste
bas.
"Ce sont des animaux solitaires. Lorsque qu'un mâle entend
le cri d'une femelle en chaleur, il peut être à des centaines
de kilomètres. Le temps d'arriver...", soulève Pierre-Henry
Fontaine.
Sur le fleuve, les zodiaques se détournent momentanément
de leur chasse au rorqual bleu pour se concenter sur un autre visiteur rare,
la baleine à bosse. En avant les moteurs!
Première parution: Le Journal de Montréal, dimanche 29
août 1999
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