Comme de la mauvaise herbe
par Michel Marsolais
Jusqu'à récemment, vous auriez sûrement fait rire de
vous en vous soignant avec du ginkgo bilboa, de l'échinacée
ou de l'ail cryogénique. Les rêves granolas les plus fous n'auraient
jamais imaginé que des plantes dites "médicinales"
donneraient naissance à une industrie de la pilule milliardaire qui
continue de pousser... comme une mauvaise herbe.
Nous vivons dans un drôle de monde, où les gens aiment mieux
prendre des comprimés de vitamines C que de manger des oranges. Avaler
des suppléments alimentaires coûteux, plutôt que de prendre
un bon repas. Aux États-Unis, les ventes de suppléments "naturels"
atteignent maintenant 12 milliards $, le double d'il y a cinq ans, et les
suppléments à base de plantes comptent pour un fort pourcentage
de celles-ci. Au Québec, une publicité tapageuse et envahissante
a fait pénétrer ces produits dans des milliers de foyers.
L'appellation "naturel" laisse toujours croire au consommateur
qu'un produit est tout à fait inoffensif. On oublie vite que le curare
est un produit naturel mais que ce n'est pas une raison pour en consommer...
Socrate est mort en prenant une tisane d'une plante appelée cigüe.
Ce n'est pas que les plantes soient dénuées de vertus pour
la santé. Après tout, le quart des médicaments mis
au point par les compagnies pharmaceutiques sont à base de plantes
(même l'aspirine) et chaque fois que vous prenez une tisane pour soigner
un rhume, vous prenez des plantes "médicinales".
Ce qui inquiète, outre l'ampleur du phénomène, c'est
qu'il s'agit d'une industrie qui échappe à toute réglementation.
"Lorsque vous ouvrez une bouteille de suppléments naturels,
vous ne savez pas ce qu'il y a à l'intérieur", confiait
Jeffrey Delafuente, professeur de pharmacie au Virginia Commonwealth University,
au magazine Time.
Si les compagnies pharmaceutiques doivent s'astreindre à des tests
cliniques rigoureux avant de pouvoir mettre un médicament en marché,
les fabricants de pilules "naturelles" peuvent y aller à
fond la caisse et prétendre n'importe quoi... y compris soigner le
cancer! Le seul critère étant un emballage hygiénique.
Effets secondaires
S'il est vrai que la plupart de ces produits sont surtout dangereux pour
votre porte-monnaie, plusieurs effets secondaires sont connus, particulièrement
pour les femmes enceintes qui doivent notamment éviter l'échinacée.
Même le populaire ginseng n'est pas recommandé pour ceux qui
souffrent d'hypertension.
Les personnes qui tiennent à prendre des suppléments d'herbes
médicinales devraient aussi informer leur médecin des produits
qu'ils consomment. Aux États-Unis, 60 % des gens ne le font pas et
se retrouvent souvent avec des interactions herbes-médicaments dangeureuses.
Le ginkgo biloba (un antioxydant sensé augmenter la mémoire)
est ainsi à proscrire pour ceux qui prennent des médicaments
pour éclaicir le sang.
L'autre danger consiste à abandonner la médecine officielle
pour les conseils d'un quelconque gourou des "médecines"
douces. En cas de maladies sérieuses, vous pourriez le regretter
amèrement. Si on dit que le lobby des médecins est tout-puissant,
celui de l'anti-médecine l'est également...
Des dérivés
Les extraits de plantes donnent lieu à du délire quand
on les transforme en huiles essentielles (aromathérapie) où
encore en produits homéopathiques, où on prétend qu'une
goutte d'un ingrédient diluée dans l'équivalent de
la Méditerranée peut soigner une variété impressionnante
de bobos.
On argumente aussi que si c'était mauvais pour la santé,
on n'en vendrait pas dans les pharmacies. Oh yeah? Faut-il rappeler que
les pharmaciens ont vendus des cigarettes jusqu'à ce qu'on leur torde
un bras pour qu'ils arrêtent?
Tout cela rappelle un peu l'histoire du type qui vendait des crottes
de lapin en les faisant passer pour des pilules améliorant l'intelligence.
Un jour, un client lui fait remarquer que ses pilules goûtent la merde
mais le vendeur, non décontenancé, lui répond "vous
voyez, vous devenez déjà plus intelligent!"
Première parution: Le Journal de Montréal, dimanche 11
avril 1999
|