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La chèvre et le chou


par Michel Marsolais


Quand vient le temps de trouver des idées géniales en science, l'observation de la nature vaut mieux que le gars du marketing. Ce n'est pas pour rien que les entreprises de biotechnologies se tournent vers les animaux pour fabriquer leurs produits.

 

"On n'arrive pas, par exemple, à faire un produit qui permettrait de coller quelque chose solidement à un rocher dans des conditions humides. Eh bien les moules sont capables de faire ça! Il faut regarder comment elles font", explique Jeffrey Turner, un ex-professeur de l'Université McGill.

Jeff Turner sait de quoi il cause puisqu'il dirige Nexia Biotechnologies, une firme de Sainte-Anne-de-Bellevue, dont le potentiel repose sur des chèvres transgéniques.

Les animaux transgéniques sont des bêtes à qui on a incorporé des gènes d'une autre espèce (souvent des gènes humains) dans le but de voir leur organisme fabriquer des produits commerciaux. Le gène étranger est mis dans une cellule qu'on greffe dans un embryon qui est remis en gestation dans le ventre de sa mère. C'est ainsi qu'est né Willow, la première chèvre transgénique du Canada. Un nouveau-né qui vaut des millions!

Chez Nexia, on compte une dizaine de projets sur la table. Le plus avancé (celui de Willow) vise la production de protéines commerciales pour soigner une maladie gardée secrète pour l'instant (secret industriel !). Ces protéines se retrouveront tout simplement dans le lait de l'animal. Au lieu de construire des usines pharmaceutiques, il n'y a qu'à traire la chèvre. Mais on vise plus loin...

 

De fil en aiguille

Parmi les projets de Nexia, il y en a même un qui a fait la manchette cette année. Il s'agit de l'injection de gènes d'araignées dans une chèvre pour lui faire produire de la toile d'araignée dans son lait! Pas la peine de vous pincer, nous ne sommes pas dans Star Trek ni dans l'île du Dr Moreau.

Pourquoi de la toile d'araignée? Encore là, parce que la nature réussit mieux que nous. La toile d'araignée est le matériau le plus résistant et le plus souple connu sur Terre. On peut en faire des gilets pare-balles pour les militaires (le kevlar ne fait plus le poids face aux nouvelles armes), des câbles pour maintenir les plate-forme de forage en mer et des implants biomédicaux.

Évidemment, moi, ça me plairait plus au moins de me faire injecter des gènes qui feront produire de la laine minérale dans mon urine. Mais, les chèvres, on ne leur demande pas leur avis.

Les protéines d'araignées seront elles aussi récupérées dans le lait de la chèvre pour qu'on puisse les resynthétiser dans un nouveau matériau déjà baptisé le Biosteel. Un nom accrocheur! Une fois ce produit mis en marché, on ne regardera jamais le fromage de chèvre de la même façon.

 

Imiter la nature

Pourquoi des chèvres ? Parce qu'elles se reproduisent vite, tout simplement. Une fois les procédé au point, on songe à transférer la production sur des vaches, capables de produire des quantités industrielles de lait.

La nature fourmille aussi d'autres bonnes idées. Certains coquillages sont par exemple plus durs que les meilleures céramiques produits par l'homme. Les chercheurs qui auront du succès seront ceux qui se démarqueront de la pensée unique qui règne parfois dans ce milieu comme ailleurs. "Tout le monde pense de la même façon. Il faut apprendre à penser en dehors de la boîte", de dire Jeffrey Turner.


Première parution: Le Journal de Montréal, dimanche 2 mai 1999

 

 

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