L'idiot des cavernes
par Michel Marsolais
On est toujours le Newfie (ou le Belge) de quelqu'un. En anthropologie,
la tête de turc, c'est le Néandertal. Ce cousin primitif dépeint
comme une brute épaisse (c'est lui qu'on voit sur les caricatures,
tirant sa compagne par les cheveux) a pourtant côtoyé l'homme
moderne pendant des dizaines de milliers d'années avant de disparaître.
Une disparition qui soulève encore bien des questions.
Il ne fait aucun doute que le Néandertal -qui doit son nom à
la vallée allemande où il a d'abord été découvert-
est une espèce humaine différente de nous. Lorsque nos ancêtres
homo sapiens sont partis d'Afrique pour s'installer en Europe (où
on les a baptisé les Cro-Magnon), l'homme du Néandertal occupait
déjà ce territoire depuis des millénaires.
C'est qu'il était peut-être moins con qu'on ne le suppose,
ce Néandertal. Malgré son front bas, sa mâchoire sans
menton, proéminente au point de la faire mastiquer par l'avant, le
Néandertal était doté d'un plus gros cerveau que l'homo
sapiens et d'une musculature redoutable.
Malgré son 1,50 m, un Néandertal moyen aurait pu soulever
un lutteur de sumo et le balancer à bout de bras. Ce parent (plus
ou moins lointain, selon les études) qui nous fait un peu honte était
en outre remarquablement bien adapté au froid et a survécu
à une période de glaciation. Le Néanderthal était
même cannibale, selon une découverte récente. Et pourtant,
le gringalet homo sapiens a prévalu alors que le Néandertal
a été rayé de la carte il y a environ 30 000 ans. Que
s'est-il passé ?
Une chose est sûre : dans différents points du globe (Europe,
Afrique du Nord, Israël), le Néandertal a côtoyé
nos ancêtres pendant une très longue période. Les deux
espèces ont-elles vécu côte à côte sans
se mêler, comme deux espèces de singes dans la même forêt
ou copulé pour se fondre. Les Néandertals ont-ils été
intégrés comme des immigrants ou isolés jusqu'à
leur disparition ?
La réponse à cette question n'est pas claire et les deux
théories s'opposent. Mais des découvertes récentes
font davantage pencher la balance vers l'hypothèse de deux espèces
qui n'ont pas engendré de métissage. Ce qui ne fait qu'épaissir
le mystère: pourquoi les Néandertaliens sont-ils disparus?
Toujours le sexe
Les tenants d'une mixité des deux espèces font valoir que
s'il y a une chose qui rallie tous les humains, c'est bien le sexe. L'homme
est prêt à baiser n'importe où, n'importe quand. Et
si on lui en donne l'opportunité, un humain baisera avec à
peu près n'importe lequel de ses semblables. Quand vient le temps
de l'accouplement, des barrières comme le racisme ne tiennent pas.
En Israël, où l'homme du Néandertal est arrivé
après l'homme moderne, on constate que les deux groupes utilisaient
les mêmes types d'outils. Récemment, une nouvelle technique
de datation a rajeuni le Néandertal qui aurait vécu en Europe
jusqu'à il y a 28 000 ans. Toutes ces données semblent conclure
que les deux espèces se sont côtoyées pendant au moins
50 000 ans.
Un mélange stérile ?
Les détracteurs de la théorie de la mixité rappellent
qu'elle n'est supportée par aucune preuve et que l'homme moderne
et le Néandertal sont deux espèces bien différentes
dont les improbables accouplements auraient de toutes façons été
stériles. Comme Tarzan n'aurait pas pu mettre enceinte une femelle
gorille, peu importe ses mauvais penchants.
On fait plutôt valoir que le Néandertal n'a pas fait le
poids face à la supériorité de la technologie (des
armes de pierre mieux taillées) de l'homo sapiens et de son organisation
sociale.
Qui dit vrai ? Il faudra sans doute attendre d'autres fouilles pour en
savoir plus. L'anthropologie cache encore bien des squelettes dans son placard.
Première parution: Le Journal de Montréal, dimanche 7 novembre
1999
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