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Les plantes transgéniques résistantes aux ravageurs
Par Conrad Cloutier

 

Devant la controverse entourant les organismes génétiquement modifiés (OGM), l'avenir des plantes transgéniques résistantes aux ravageurs est incertain. Cet avenir dépend des avantages et des inconvénients en rapport aux méthodes traditionnellement utilisées en phytoprotection. Elles représentent une alternative aux produits chimiques, mais n'apportent pas encore leur lot de satisfaction.

Dans le tollé qu'engendre le développement des plantes transgéniques, on oublie un peu trop facilement que la forte productivité végétale tant recherchée dans les pays industrialisés, repose encore sur l'usage massif de pesticides chimiques peu spécifiques et répandus en grandes quantités dans l'environnement. La possibilité de rendre des variétés de plantes cultivées, comme le maïs ou la pomme de terre, résistantes aux attaques des insectes est une réalité. Actuellement, les seules plantes transgéniques cultivées résistantes aux insectes sont les plantes Bt dont le génome a été modifié avec des gênes de la bactérie Bacillus thurengiensis. Le Bt est une bactérie commune des milieux naturels. Elle infecte une grande variété d'insectes. On en extrait, depuis plus de 20 ans, les delta-endotoxines qui sont à la base des marques commerciales d'insecticides biologiques, dont la plupart sont destinées à la répression des chenilles. Les gènes codant pour ces toxines ont été modifiés et insérés dans le génome des plantes. La résistance immédiate d'une plante Bt face aux attaques d'un ravageur impressionne toujours. Toutefois, ces plantes ne sont pas une panacée.

Envisager une résistance

Les plantes transgéniques Bt soulèvent le risque élevé de voir apparaître des populations d'insectes ravageurs tolérants aux toxines, une éventualité pour le moins indésirable et difficile à éviter. Depuis que le Bt est utilisé comme insecticide, on a recensé un seul cas d'insecte ravageur ayant acquis en milieu naturel une immunité sous l'effet d'une sélection naturelle. Ce constat n'est toutefois pas rassurant. En laboratoire, une dizaine d'espèces d'insectes ont été sélectionnées artificiellement pour leur tolérance aux toxines biologiques incluant un ravageur notoire le doryphore de la pomme de terre, Leptinotarsa decemlineata.

La toxine du Bacillus thurengiensis n'est pas, normalement, un insecticide de contact à effet instantané. Elle agit plutôt indirectement en détruisant l'épithélium du tube digestif de l'insecte. Elle doit être ingérée en quantité suffisante dans un laps de temps assez court pour éventuellement tuer l'insecte; autrement, il en sera malade mais n'en mourra point. Les survivants pourront non seulement atteindre la maturité mais, ce qui est le plus à craindre, transmettre leurs gênes de résistance à leurs descendants. La possibilité d'apparition de populations naturelles résistantes est envisageable, spécialement dans un contexte d'expansion des cultures de plantes transgéniques Bt. L'évolution rapide de la tolérance au Bacillus thurengiensis mettrait en péril l'efficacité même des plantes transgéniques et probablement aussi celle des insecticides biologiques traditionnels.

D'autres végétaux en renfort

Dans la recherche de sources alternatives au Bt, les possibilités qu'offrent les protéines de défense des végétaux restent encore a explorer. Les travaux s'orientent vers la recherche de gènes comme ceux codant pour les lectines et les inhibiteurs de protéases. Cette approche paraîtra plus naturelle que la reconstruction de génomes de plantes avec des gènes de bactéries. Les résultats demeurent encore préliminaires car les protéines végétales possèdent un mode d'action complexe qui contraste avec celui des toxines comme celle du Bt, celle-ci ayant évolué spécifiquement pour tuer les insectes.

Une partie non négligeable du génome des plantes sauvages et cultivées code pour des protéines antinutritives impliquées dans les mécanismes de résistance naturelle aux ravageurs. Le grain de riz par exemple, accumule des cystatines, des protéines inhibitiices de l'activité des enzymes digestives des coléoptères dont plusieurs espèces s'avèrent être des prédateurs des graines de plantes. Dans l'est du Canada, le doryphore, lui aussi un coléoptère, est le plus important ravageur des cultures de pommes de terre. Vingt pour cent des insecticides employés en agriculture, notamment au Québec, visent à combattre ce ravageur.

Les travaux en transgénèse menés au Centre de recherche en horticulture de l'Université Laval, explorent la possibilité de développer des plants de pommes de terre résistants au doryphore en y intégrant les gènes de la cystatine I du riz dans leur génome. Les résultats indiquent cependant que cet inhibiteur n'affecte pas les enzymes digestives essentielles de l'insecte. Dans des essais in vitro, la cystatine I laissait entrevoir la possibilité de bloquer 40 % de l'activité enzymatique du système digestif du doryphore se nourrissant du feuillage de plants normaux. Mais lorsque l'insecte se nourrit des feuilles des plants de pommes de terre transgéniques, il s'adapte à la présence de la cystatine I en quelques jours et modifie son profil enzymatique. En conséquence l'insecte montre non seulement un développement normal, mais son appétit augmente.

La digestion du doryphore met en fonction plusieurs types de protéases. Il s'adapte aux différentes diètes. En présence de cystatine 1, le doryphore augmente la sécrétion des enzymes qui lui sont sensibles, mais celles-ci sont surpassées par une plus grande sécrétion de celles qui lui résistent. Le fait qu'un inhibiteur de protéases ne soit pas une toxine, demande donc de tenir compte des capacités d'adaptation des ravageurs.

Les plantes transgéniques résistantes aux insectes commencent à révéler leur potentiel. Cependant, devant l'adaptation exemplaire du doryphore et les risques d'apparition de populations résistantes, leurs inconvénients demeurent entiers. Peut-être que la recherche mènera à la création de plantes agricoles intéressantes mais leur utilisation entrevoit déjà une rigoureuse régie de cultures incorporant des plantes non-transgéniques. Un aspect qui rebute nombre d'agriculteurs.

 

Conrad Cloutier est entomologiste et chercheur à l'Université Laval

 

Reproduit avec l'aimable autorisation de la revue QUATRE-TEMPS, édition de septembre 2000


Texte mis en ligne le 23 mars 2001

 

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Recherche et rédaction:
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