L'événement de la semaine.


Pour tout trouver
sur Internet!


Tous les médias
en un clin d'oeil!


Nos nouvelles brèves
  
  


Notre chronique de
vulgarisation scientifique!


Plus de 1500 questions





Hommage à...
Le monde delon GOLDSTYN
La science ne vous interesse pas?
Dossiers
Promenades







Numéro spécial: noix d'ici et d'ailleurs

Avons-nous la bosse des noix ?

 

Par Philippe Paré et Martin Paquet
QUATRE-TEMPS, Vol. 28, no.4, décembre 2004

Le Québec compte plusieurs arbres à noix indigènes mais aucun verger digne de ce nom. Pourquoi notre province n'a-t-elle pas donné naissance à un secteur de la noix ?

La totalité des noix que nous achetons à l'épicerie sont importées. Le Québec ne compte aucun véritable verger d'arbres à noix. Seuls quelques cueilleurs alimentent une poignée de détaillants locaux. Bien sûr, notre climat ne se prête pas à la culture des noix du Brésil, des amandes et des pistaches. Mais les noix de Grenoble, les pignons, les châtaignes et quelques autres espèces ne pourraient-elles pas y pousser ? Sans parler de nos espèces indigènes qui produisent des noix comestibles : caryer à noix douces, noyer cendré, noisetier à long bec, etc. Aux États-Unis, quelques États du nord tentent de développer un secteur de la noix ;au Canada, quelques provinces font de même. Pas le Québec. Avons-nous la bosse des noix ?

LES PRINCIPAUX OBSTACLES

1. Les maladies fongiques

À l'arrivé des Européens en Amérique, les arbres à noix abondaient dans le nord-est du continent : noyers, caryers, châtaigniers…. Des essences qui produisaient non seulement des noix savoureuses, mais également du bois de qualité. L'apparition de souches bactériennes et fongiques importées de l'étranger fut dramatique pour certaines de ces espèces. Ainsi, au début du 20e siècle, la brûlure du châtaignier (Cryophonectria ou Endothia parasitica) a littéralement décimé les populations du majestueux châtaignier d'Amérique (Castanea dentata)(1). La souche demeure virulente, comme le prouve la disparition de quatre des six châtaigniers d'Amérique de l'Arboretum Morgan, dans l'ouest de l'île de Montréal, ces dernières années. Les sujets nouvellement plantés peuvent atteindre quelques mètres de hauteur sans démontrer de signes d'infection pour finalement être attaqués et voir leurs parties aériennes dépérir. Des châtaigniers hybrides obtenus en croisant l'espèce américaine avec l'espèce chinoise (Castanea dentata x C. mollissima) résistent mieux à la brûlure. Des cultivars récents sont en partie à l'origine de l'engouement de nos voisins canadiens et états-uniens pour les châtaigniers. Malheureusement, ils sont aussi moins rustiques (zone 6) que le châtaignier d'Amérique (zone 4), ce qui rend pratiquement impossible leur culture au Québec.

Le noyer cendré (Juglans cinerea), de son côté, est décimé depuis près d'un demi-siècle par un pathogène mortel, le champignon Sirococcus clavigignenti-juglandacearum. La maladie, signalée pour la première fois en Amérique au milieu des années 1960, et au Québec en 1990, est aujourd'hui présente dans toute l'aire de distribution de l'espèce. Toutefois, on trouve encore des spécimens en santé à maints endroits dans la province, notamment au Jardin botanique de Montréal. Mais pour combien de temps ? Aux États-Unis, les dégâts sont si importants au sein des populations indigènes que les autorités ont classé le noyer cendré parmi les espèces menacées d'extinction ! Selon certaines sources, la maladie aurait été introduite ; selon d'autres sources, le champignon serait indigène, attaquant les populations de noyers depuis longtemps mais de façon périodique. La maladie ne serait pas exclusive à l'espèce mais d'autres représentants du genre, comme le noyer noir
(J. nigra), y démontrent une certaine résistance. Des hybrides sont disponibles (J. cinerea x J. ailanthifolia), combinant vigueur, productivité et résistance aux maladies. Moins rustiques que le noyer cendré, quelques cultivars, notamment le ''Mitchell'', sont aussi suffisamment résistants au froid (zone 4) pour les planter chez nous. Toutefois, des observations sur une longue période sont nécessaires avant d'envisager une culture à grande échelle.

 

2. Les contraintes climatiques

La plupart de nos essences indigènes qui donnent des noix sont à la limite nordique de leur aire de répartition dans le sud du Québec. Pensons notamment au caryer à noix douces (Carya ovata), qui ne s'aventure guère au nord de la grande région de Montréal. Il en est de même avec des espèces introduites comme le noyer noir. Bien que les spécimens qui poussent chez nous soient adaptés à nos hivers, ils sont plus exposés que leurs frères du sud aux épisodes prolongés de froid extrême et aux fluctuations de températures typiques de notre climat (pensons aux redoux de janvier) qui entraînent fréquemment des mortalités.

 

3. Les contraintes " botaniques "

Il faut bien le reconnaître, nos noix indigènes ne font pas le poids -littéralement- face aux noix importées. Prenons le rapport graine-coque, c'est-à-dire la proportion d'une noix qui est comestible (la graine) par rapport à celle non comestible (la coque). Chez le noyer cendré et les hybrides, cette proportion joue entre 20 % et 25 % alors qu'elle atteint de 45 à 60 % avec le noyer commun (J. regia) ! Pour obtenir un même volume, un producteur québécois devrait donc cultiver deux fois plus d'arbres que ses compétiteurs étrangers et décortiquer deux fois plus de noix.

Difficulté supplémentaire, la coque du noyer cendré (tout comme celle du noyer noir) est si dure qu'elle résiste aux casse-noix classiques. Afin de commercialiser son produit, un producteur devrait donc extraire
lui-même la graine de la coque à l'aide d'un casse-noix mécanique, augmentant encore les coûts de production.

Et quand on réussit à extraire la graine relativement aisément, dans le cas du noisetier à long bec (Corylus cornuta) par exemple, on trouve beaucoup moins de chair que dans les noisettes importées (C. avellana) vendues à l'épicerie, car en comparaison, notre noisette indigène est toute petite. Décidément, les obstacles s'accumulent !

 

4. Les contraintes à la commercialisation

Un entrepreneur désireux de se lancer dans la production de noix devra faire preuve de patience et avoir des goussets bien remplis. De nombreuses espèces ne produiront leurs premiers fruits que 10 ou 20 ans après les semis. L'attente est moins longue lorsque les végétaux sont obtenus à partir de greffes - cinq ans pour les noyers, huit ans pour les caryers - mais il s'agit d'une solution plus coûteuse, voire franchement onéreuse dans le cas d'une vaste plantation. Et encore faut-il que ces arbres greffés soient disponibles !

Autre obstacle, celui-là commercial : le marché canadien repose essentiellement sur les noix importées. Un producteur québécois devrait donc se tailler une place au sein de réseaux de distribution qui s'appuient sur des fournisseurs internationaux capables de générer de forts volumes de noix. Reste l'agrotourisme, la vente directe à la ferme et la transformation artisanale (à quand la tarte au sucre aux noix de noyer cendré ?), des créneaux qui ont la cote auprès des consommateurs à la recherche de saveurs différentes.

 

UN ESPOIR?

Faut-il conclure à l'impossibilité de développer un secteur québécois de la noix ? Peut-être pas… Après tout, des plantations d'arbres à noix voient le jour dans plusieurs États américains limitrophes aux Grands Lacs où les conditions climatiques sont également rigoureuses. Certains vergers comptent des milliers d'arbres, surtout des pacaniers et des noyers noirs. Au Canada, la Colombie-Britannique produit déjà une quantité non négligeable de noisettes. De leur côté, l'Ontario et la Nouvelle-Écosse ont vu surgir des plantations de cultivars prometteurs de pacanier (Carya illinoinensis), de noyer noir, d'hybrides de châtaignier et de noyer du Japon à fruits cordiformes (Juglans ailanthifolia var. cordiformis). La majorité de ces cultivars n'étant pas adaptés à notre climat, de tels développements ne sont toutefois pas encore envisageables au Québec.

La noisette représente peut-être la filière la plus prometteuse. À la Pépinière Lafeuillée, située à Saint-Charles-Borromée, en banlieue de Joliette, Bernard Contré évalue de nombreux hybrides développés à l'étranger, notamment au Minnesota, un État dont les hivers ressemblent aux nôtres et où un hybrideur en est à sa sixième génération de noisetiers. Bernard Contré tente aussi de créer ses propres hybrides qui conserveront la rusticité de notre noisetier à long bec, tout en produisant des fruits plus gros. Un travail à long terme…

Autre piste potentielle : la production de pignons. Nos pins indigènes n'en donnent pas, mais le pin de Corée (Pinus koraiensis), oui. Or, l'espèce est rustique en zone 3. Reste à voir si elle aurait le temps de mûrir ses graines pendant notre brève saison estivale. Comme l'explique Bernard Contré, " ce n'est pas parce qu'une espèce est rustique au Québec qu'elle offre un potentiel de culture à grande échelle ".

Au moment de boucler ce numéro, nous apprenons que sous l'impulsion de Giulio Neri, un technicien forestier de l'UPA de St-Jean/Valleyfield, des centaines d'arbres à noix ont été plantés cet automne chez une poignée de pomiculteurs et d'acériculteurs de la Montérégie. " La vente des noix leur procurera un revenu d'appoint non négligeable pendant des dizaines d'années, estime Giulio Neri. Et lorsque les arbres arriveront au terme de leur vie utile, ces producteurs obtiendront un bon prix pour le bois, car il s'agit d'essences nobles, recherchées en ébénisterie. L'intérêt est marqué chez plusieurs pomiculteurs à la recherche d'une production qui exige moins de pesticides. "

Qui sait, peut-être emprunterons-nous un jour une " route des noix " pour aller cueillir ces fruits à l'automne, comme nous le faisons pour les pommes ? 4-T

Philippe Paré est diplômé de l'École d'horticulture du Jardin botanique de Montréal. Martin Paquet est rédacteur en chef du Quatre-Temps.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

  • Contré, Bernard, 2003. Noix, noisettes et glands pour le Québec. Disponible à la Pépinière Lafeuillée, 55, Chemin de la Feuillée, SCB/Joliette, (Québec), J6E 7Y8. Tél. : (450) 759-5458
    courriel : lafeuille@pandore.qc.ca

  • Fulbright, Dennis W. (ed.), 2003. Guide to Nut Tree Culture in North America. Vol. 1, Northern Nut Growers Association, 395 p.

  • The Society of Ontario Nut Growers : www.songonline.ca

  • Northern Nut Growers Association : www.nutgrowing.org

  • The American Chestnut Foundation : www.acf.org

 


Texte mis en ligne le 3 décembre 2004
Reproduit avec l'aimable autorisation de la revue
QUATRE-TEMPS.
Reproduction interdite sans autorisation.

Webmestre : Annie Cloutier

 

 
Accueil | Hebdo-Science | Le Cyber-Express | Bibliothécaire Québécois | plan du site