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Le miracle dans votre assiette: un défilé de modes alimentaires

Par Claude Marcil

On pourrait croire que l'engouement pour la gelée royale, le pollen d'abeille, pour une nourriture "saine"et "naturelle", est un phénomène récent, une réaction inquiète aux produits chimiques qu'on retrouve aujourd'hui dans la nourriture. Il n'en est rien.

Depuis la pomme du paradis terrestre, l'histoire de l'alimentation est pimentée de ces charlatans et de ces naïfs qui ont soutenu que certains aliments étaient de véritables médicaments, pouvant garder en santé sinon franchement guérir.

Ainsi, dès l'Antiquité, les Grecs Pythagoras et Porphyre affirmaient que la viande, n'étant pas naturelle, nuisait à la santé; les Romains croyaient que le jus d'artichaut empêchaient les cheveux de tomber. Caton l'Ancien était convaincu qu'on pouvait survivre avec une diète composée uniquement de choux. Lorsque sa femme et son fils tombèrent malades, Caton, leur donna des choux et encore des choux, convaincu de leurs vertus curatives. Leur mort ne changea pas ses convictions car les promoteurs de produits miracles n'ont jamais été dérangés par de simples faits...

Pendant longtemps, la popularité des divers produits miracles a été limitée par les distances, leur disponibilité et surtout, un sérieux manque de promotion. Mais au siècle dernier les conditions favorables à leur marketing intensif sont enfin réunies. Dans les villes où la population s'entasse, les jardins sont impossibles, les repas peu nutritifs, l'air toujours pollué, l'eau et le lait souvent contaminés. La médecine balbutie toujours et les techniques pour préserver la nourriture ont peu évolué. Aussi, les maladies sont endémiques.

Dans un tel contexte, le message des pasteurs protestants qui vantent les vertus d'aliments miracles ne laissent pas les Nord-Américains indifférents. Pour ces religieux, la nourriture est autant une question morale qu'alimentaire, la gourmandise étant comme on le sait l'un des sept péchés capitaux. Les pasteurs affirment donc avoir découvert une nourriture qui réconforte l'âme tout autant que l'estomac. Leurs produits miraculeux déferlent bientôt dans les cuisines. Apparaît enfin Sylvester Graham, le père de l'alimentation naturelle, le prophète du blé entier..

La guerre du biscuit

Né en 1874, fils et petit-fils de pasteur, Graham est d'abord prêcheur itinérant dans l'État du New Jersey. Puis, il devient le principal propagandiste de la Bible Christian Church de Philadelphie, une église convaincue qu'il faut interdire l'alcool. Les sermons de Graham dépassent rapidement les cadres de la tempérance. Pour lui, la nourriture est autant une question morale qu'alimentaire. Inspiré par Dieu, Graham découvre que sa vocation est de changer les habitudes alimentaires des Américains dont le régime est alors particulièrement riche. Vers les années 1830, l'indigestion occupe en effet une place prépondérante dans leur esprit.

Sylvester Graham affirme du haut de la chaire que la viande et la nourriture riche, la moutarde et les autres condiments amènent de forts désirs sexuels lesquels conduisent à la folie. Il recommande à tous de verser de l'eau froide sur leurs corps (grelottants) au moins une fois par semaine, d'ouvrir leurs fenêtres le matin et faire de l'exercice en respirant l'air glacial. Son influence est énorme; on lui doit, outre les exercices devant les fenêtres ouvertes, la coutume des lits durs et du bain du samedi soir. Il est aussi un des premiers à conclure, après avoir examiné l'alimentation des singes, que les légumes sont la seule nourriture naturelle digne de l'homme. De plus, l'Américain soucieux de sa santé ne doit jamais consommer sa nourriture chaude; il doit tout mâcher très lentement et ne jamais boire de l'eau pendant les repas. Quand au thé, il peut causer le délirium tremens.

Influencé par les premiers végétariens américains, Graham invente dans les années 1830 un biscuit pour réconforter l'âme tout autant que l'estomac. En substituant la farine blanche par la farine de blé entier non-tamisée, le biscuit Graham est né.

Dans toute l'Amérique, des batailles rangées éclatent entre les boulangers, dont on enlève le pain de la bouche, les bouchers, ulcérés par sa condamnation de la viande, et les nombreux partisans de Graham. Bouchers et boulangers causent même, en 1847, une émeute contre les partisans de Graham. En vain. Ses produits miraculeux déferlent bientôt dans les cuisines et sont encore présents dans tous les magasins d'alimentation naturelle. Quand il meurt en 1851, il compte parmi ses disciples, Ellen White, chef spirituel de l'Église adventiste, qui s'inspire de ses principes lorsqu'elle crée à Battle Creek au Michigan, le Western Health Reform Institute. Cet institut est un hôpital où s'entraînent nurses, diététiciens etc. de l'église adventiste. Les biscuits de Graham sont en tête de liste du menu qui doit donner aux fidèles une âme saine dans un corps sain.

Pour diriger l'institut spirituel-alimentaire, elle engage en 1874, le jeune docteur John Kellogg.

Jusqu'alors, croire aux biscuits Graham ou à d'autres modes alimentaires demandaient seulement la foi; Avec Kellogg un additif nouveau est ajouté, le vernis scientifique. C'est le début d'une époque.

Fils d'un adventiste, Kellogg devient médecin en 1874. C'est avec la certitude que Dieu est derrière lui qu'il accepte le poste au Western Health Reform Institute qu'il rebaptise aussitôt le Battle Creek sanatorium.

Pour Kellogg comme pour Graham, la viande, voilà l'ennemi. La viande est pleine de germes, de sang, de sueur, toutes des choses qui pourrissent dans les intestins et nous empoisonnent. C'est ce qui rend malades ou du moins, fait mourir jeune.

On ne connaît encore que peu de choses en nutrition et Kellogg peut s'en donner à coeur joie. Entre deux livres ( Il en écrira 80), il inaugure une série de diètes originales: 26 légers repas par jour, lourds sacs sur la poitrine des patients pour les aider à digérer, diète de14 livres de raisins par jour. etc.. Ces méthodes n'étant pas suffisantes pour guérir les nombreux patients de l'Institut, il lance deux produits pouvant guérir un vaste choix de maladies, le beurre d'arachide et les flocons de céréales.

A la vue d'une langue chargée il diagnostique un estomac acide.Le remède, une diète de laitue, de céleri, de concombres, de maïs vert . Il lance la mode des cures de fruits. Quatre fois par jours suivi de plusieurs jours de lait seulement. Les patients avalent un litre de lait à chaque demi-heure, 26 fois par jour. Ceci dit Kellogg, change la flore intestinale et redonne la santé. Kellogg prône aussi l'immobilité et le repos on ne peut plus complet. Les patients ne peuvent même pas se brosser les dents; les infirmières s'en occupent.

Kellogg est aussi obsédé par l'élimination. Le sanatorium a une machine qui peut distribuer 15 gallons d'eau à travers la plomberie d'un être humain le temps de dire "lavement". Kelloggs donne des laxatifs à chaque repas et il les enveloppe d'huile de parafine pour accélérer les choses.

200,000 personnes, nécessairement riches, vu les tarifs, séjournent dans son sanatorium. Parmi eux, Charles Post, qui souffre d'ulcères.

Après neuf mois de traitement chez Kellogg, ses ulcères persistent mais il observe que la promotion de la santé par la nourriture est hautement rentable. Il invente un substitut au café, le Postum, qui rend le sang rouge), sa propre marque de céréales et des biscuits de blé durs comme le roc, les Grape Nuts, excellents contre l'appendicite selon leur créateur. Devant ce succès, Kellogg lance en 1895 ses propres flocons de céréales, les "corn flakes", mais en précisant bien qu'ils doivent être mangés sans ajouter de lait ou crème sans quoi leur valeur nutritive serait détruite. Les flocons sont une nourriture qu'il faut mâcher longuement mais qui peuvent guérir un vaste choix de maladies.

Rapidement millionnaires, Post et Kellogg ont de nombreux imitateurs comme Henry Perky qui crée sa propre céréale "Shredded Wheat" et fait aussi fortune. Tous prétendent guérir les autres. Le début de notre siècle voit arriver le premier représentant de la longue série "Je me suis guéri moi-même".

Désespérément obèse, Horace Fletcher découvre soudainement pourquoi l'être humain a 32 dents: la mastication. Selon Horace, chaque parcelle de nourriture doit être mâchée une fois par chaque dent ce qui permet de garder son corps - désormais mince- en parfaite santé. Cette méthode, qui a du mordant à défaut d'autres qualités, est enseignée à l'Université et même à l'académie militaire de West Point. Mais 32 mastications par bouchée représentent un exercice fastidieux et, de toutes façons, le nouveau produit miracle qui fermente à l'horizon n'a nul besoin de mastication.

A la recherche d'un élixir de jeunesse, le chimiste russe Elie Metchnikoff a une révélation peu avant la Première Guerre mondiale: les Bulgares sont, de tous les Européens, ceux qui vivent le plus longtemps. Qu'est-ce qui distingue les Bulgares des autres Européens? Le yogourt. Cet aliment, selon Metchnikoff, permet à des bactéries sympathiques de se rendre dans l'estomac afin de détruire les poisons intestinaux. Le produit, encouragé par Kellogg, devient immensément populaire en Amérique, particulièrement chez les disciples de Bernarr Macfadden. Ces derniers prônent un mélange d'exercice physique et de jeûne afin de guérir différentes maladies.

Macfadden, Kellogg, Fletcher, Metchnikoff étaient inspirés par des révélations divines ou des convictions personnelles. Ils vont être remplacés par des individus nettement inspirés par des révélations bancaires.

Durant la première guerre mondiale le rationnement de la nourriture amène la population à se préoccuper d'une meilleure alimentation. À la même époque, on découvre les premières vitamines et la diététique fait des progrès. Ainsi, en 1918, le docteur Lulu Hunt Peters dans son livre "Diet and Health" introduit la notion de calories dans les diètes, un net progrès sur la diète populaire de l'époque, composée de patates au four et de lait écrémé trois fois par jour. Mais ce nouvel intérêt pour l'alimentation pave la voie à une nouvelle génération de charlatans. C'est ainsi que durant les années vingt, les thés à base d'herbes, le ginseng et surtout les algues, séchées, mouillées, en poudre, en capsule, deviennent la grande mode. Certains charlatans redécouvrent non seulement les vertus de l'eau minérale mais lancent sur le marché de l'eau minérale concentrée. En d'autres mots on avait enlevé l'eau et on vendait du simple sel de cuisine.

La science de la nutrition débute vraiment dans les années 40. Ce qui n'empêche pas le japonais Georges Ohsawa, en 1942, de prétendre que " le sucre est un poison pour le corps" et de lancer le zen macrobiotique à base de riz brun. Pendant ce temps, Gayelord Hauser affirme que la mélasse et le germe de blé guérissent les paralytiques. Chaque semaine, Hauser vend trois mille copies de "Look Younger, Live Longer" un ramassis d'inepties alimentaires. Encore dans les années 60, Dan Alexander prône l'utilisation de l'huile contre l'arthrite et le docteur Jarvis celle du vinaigre contre la somnolence. L'huile et le vinaigre, trop prolétaires sans doute, sont ensuite remplacés par le pollen d'abeille et la gelée royale dans l'arsenal des produits miracles. Alors que le steak au pétrole, le boeuf bourguignon 100 pour cent végétal, les fraises faites de pure pâte de soja et le hamburger au tofu pointent déjà à l'horizon, on peut s'attendre à voir germer un vaste choix - encore inédits- de produits miracles.

Pour voir le sanatorium de Kellog à Battle Creek, Michigan: http://darkspire.org/asylums/kesan_mi/index.html


Texte mis en ligne le 6 juillet 2001

 

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Recherche et rédaction:
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