Biomolécules: la chasse est ouverte
Par Dominique Forget,
Découvrir,
janvier-février 2006
Une molécule
bénéfique contre le cancer ou le diabète se cacherait-elle
dans les racines d'un arbre de
la forêt amazonienne ou dans les toxines sécrétées
par des algues, au large de la Polynésie française?
Attendrait-elle qu'on la découvre ici même, dans
la forêt boréale ou les profondeurs du Saint-Laurent?
Des chercheurs mènent leur enquête.
Dans son laboratoire de l'Institut
des sciences de la mer de Rimouski (ISMER), le professeur
Émilien Pelletier collectionne les étoiles de mer.
Pas celles à cinq branches qu'on voit en vacances
dans les échoppes pour touristes, mais des étoiles
à six branches, joliment appelées "étoiles de mer
boréale". Cueillis dans l'estuaire et le golfe du
Saint-Laurent, ces petits animaux marins jouissent
comme leurs semblables d'une propriété peu banale:
ils arrivent à régénérer leurs membres lorsque ceux-ci
sont amputés.
En effet, les étoiles de mer sécrètent
des composés chimiques ultraspécialisés qui leur
permettent de renouveler, entre autres, leur système
nerveux. Des scientifiques croient qu'en isolant
les précieuses molécules, on pourrait peut-être
s'en servir chez l'humain pour prévenir ou même
ralentir la progression des maladies neurodégénératives
comme l'Alzheimer. "Pour l'instant, ce n'est qu'une
intuition, admet le professeur Pelletier, mais on
fouille. De mon côté, je regarde dans les populations
d'étoiles des eaux froides du Québec. Peut-être
qu'on trouvera quelque chose d'unique..."
Les molécules neuroprotectrices ne
sont qu'une des pistes suivies par le chimiste rimouskois.
Les étoiles du Saint-Laurent produisent également
des composés répulsifs qui leur servent à chasser
les ennemis. Le chercheur croit que ces molécules
pourraient servir à repousser certaines espèces
exotiques envahissantes en empêchant la fixation
des larves sur les surfaces solides - les moules
zébrées à l'entrée des conduites d'eau potable,
par exemple. Ce n'est pas tout! Lorsqu'il ne travaille
pas avec les étoiles de mer, Émilien Pelletier étudie
les oursins verts ou les concombres de mer, également
endémiques dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent.
"Dans le cas des oursins, les gonades sont extraites
et vendues sur les marchés asiatiques, explique-t-il.
Le reste est mis au rebut. Même chose avec les concombres
de mer: on récupère la paroi extérieure pour la
consommation humaine et on balance le reste. Or,
on jette peut-être le bébé avec l'eau du bain. Il
semble qu'il y ait des molécules anti-oxydantes
dans les intestins de ces animaux marins. Elles
pourraient contribuer à protéger contre certains
cancers ou des maladies cardiovasculaires."
Le professeur Pelletier n'est pas
le seul de son espèce. Il appartient à une classe
de chercheurs très en vogue par les temps qui courent:
les prospecteurs de biomolécules. Dans les régions
du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, une kyrielle
de scientifiques et de jeunes entreprises sondent
les trésors du fleuve dans l'espoir d'y trouver
des molécules dont les propriétés puissent être
intéressantes, pas seulement pour l'industrie pharmaceutique,
mais également pour les secteurs nutraceutique,
cosmétique, environnemental ou autres. L'idée n'est
pas nouvelle. Environ 50 p. 100 des médicaments
sur le marché ont été développés grâce à des molécules
trouvées dans la nature. Mais au Québec, l'engouement
pour les biomolécules est encore jeune, et ne cesse
de s'intensifier.
Le Saint-Laurent
dévoile quelques secrets
Sur le même campus que l'ISMER, au
Département de biologie, chimie et sciences de la
santé de l'Université du Québec à Rimouski (UQAR),
le professeur Pierre Blier triture les résidus laissés
par les usines de transformation de crevettes dans
l'espoir de trouver des molécules qui donneront
à ces coproduits autant, sinon plus de valeur que
la chair des petits crustacés. Il a déjà extrait
des carapaces un complexe riche en pigment nommé
"astaxanthine", dont les propriétés anti-inflammatoires
sont porteuses d'espoir. "Chez la souris, le pigment
aide à prévenir les maladies coronariennes qui sont
associées à un processus inflammatoire, dit-il.
Nous avons entamé une collaboration avec l'Institut
de cardiologie de Montréal pour confirmer chez l'humain
les résultats que nous avons obtenus chez les animaux."
Le professeur Blier travaille aussi
avec des gonades de poissons. Il a, avec son équipe,
développé un procédé industriel d'extraction des
fragments d'ADN qu'elles contiennent. "L'industrie
cosmétique est très intéressée par ce genre de produit,
qu'elle ajoute à ses crèmes dans l'espoir qu'il
aide à ralentir les processus de vieillissement
de la peau", rapporte-t-il.
Pour couvrir le plus large territoire
possible dans la chasse aux biomolécules marines,
l'UQAR a étendu ses tentacules jusqu'à Gaspé. Deux
de ses chercheurs, Lucie Beaulieu et Serge Laplante,
ont effectivement déménagé leurs pénates au Centre
technologique des produits aquatiques du ministère
de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation
du Québec (MAPAQ), à l'extrémité de la péninsule
gaspésienne.
"Nous travaillons surtout avec le
crabe des neiges, le maquereau et le hareng, précise
le professeur Laplante. Dans le crabe, on s'intéresse
à la partie qui n'est pas consommée, c'est-à-dire
tout sauf les pattes. Quant aux maquereaux et aux
harengs, on les obtient des pêcheurs qui les prennent
dans leur filet sans le vouloir. Ces espèces sont
généralement jetées lorsqu'elles arrivent avec les
autres poissons à l'usine de transformation. Un
vrai gaspillage!" Lucie Beaulieu et Serge Laplante
ont déjà repéré quelques biomolécules aux propriétés
intéressantes dans les échantillons qu'ils analysent.
Il semble que certains de ces composés aient des
vertus antimicrobiennes qui pourraient servir à
mettre au point de nouveaux antibiotiques ou des
produits de conservation alimentaire. D'autres montreraient
des propriétés anti-oxydantes utiles contre le cancer
ou les maladies neurodégénératives. D'autres enfin
pourraient accélérer la cicatrisation des plaies
chez les grands brûlés.
Une chance
sur 10 000
À première vue, on pourrait croire
que les prospecteurs de biomolécules tiennent dans
leurs éprouvettes les remèdes aux plus grandes maladies
du siècle. Erreur! Il y a un monde entre la détection
d'un effet thérapeutique et l'isolation de la molécule
miracle qui pourra soigner le cancer ou l'Alzheimer.
Des années de recherche et des centaines de millions
de dollars sont nécessaires pour passer d'un point
à l'autre.
"La première étape consiste à obtenir
des extraits à partir des produits marins grâce
à un procédé de fractionnement, explique Lucie Beaulieu.
On vérifie ensuite la présence d'une activité biologique
dans notre extrait. Si les résultats sont positifs,
on tente d'isoler la ou les molécules actives parmi
les centaines qu'il peut contenir."
Lorsque les chercheurs arrivent à
séparer les molécules actives des autres, souvent
après des années d'acharnement, ils doivent tester
leur efficacité sur des modèles animaux. Au besoin,
les chimistes modifient légèrement leur structure
pour accroître les bienfaits ou éliminer quelques
effets secondaires.
Commencent ensuite les études cliniques
chez les humains. Des milliers de molécules sont
abandonnées en cours de route par les chercheurs
ou les compagnies pharmaceutiques qui tentent de
prouver leur efficacité. Sur 10 000 molécules prometteuses,
une seule servira à mettre au point un médicament.
Les scientifiques font donc preuve de prudence lorsqu'ils
discutent de leurs résultats. "Il ne faut pas s'emballer
trop vite", fait valoir la professeure Beaulieu.
Il y a quelques années à peine, l'espérance de plusieurs
patients cancéreux avait été nourrie par des résultats
préliminaires indiquant que des substances présentes
dans le cartilage des requins empêcheraient la formation
des vaisseaux sanguins nécessaires à l'alimentation
des cellules cancéreuses. Une trouvaille qui n'a
pas encore porté ses fruits...
Le
paclitaxel, biomolécule vedette
Malgré les probabilités qui jouent
contre eux, les prospecteurs de biomolécules multiplient
les efforts dans l'espoir de tirer un numéro gagnant.
Peut-être, avec un peu, voire beaucoup de chance,
dénicheront-ils le prochain paclitaxel? Isolée pour
la première fois dans les années 1960 par un chimiste
de la Caroline du Nord, cette molécule extraite
de l'écorce de l'if de l'Ouest est commercialisée
sous le nom de "Taxol". Au cours des dix dernières
années, elle a servi au traitement de plus d'un
million de patients aux prises avec des cancers
du sein, de l'ovaire ou du poumon. La molécule fait
toujours partie des meilleures armes de l'arsenal
chimiothérapeutique des oncologues.
De leur côté, au Laboratoire d'analyse
et de séparation des essences végétales (LASEVE)
de l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), les
chercheurs sondent la forêt boréale, à la recherche
eux aussi de la prochaine biomolécule vedette. Ils
n'ont pas que les propriétés anticancéreuses dans
leur mire: ils testent aussi les molécules pour
leur pouvoir anti-oxydant, antibiotique et anti-
inflammatoire. "Il existe environ 850 espèces végétales
dans la forêt boréale, souligne le professeur Jean
Legault, membre du LASEVE, et dans chacune, on trouve
des centaines de molécules. On a du pain sur la
planche!"
Au début des années 2000, l'équipe
du LASEVE a trouvé deux molécules intéressantes
dans les huiles essentielles du sapin baumier. La
première, l'alpha-humulène, aurait des propriétés
anticancéreuses notamment contre les cancers du
sein, du poumon et du colon. La société FPL Pharma,
un essaimage de l'UQAC, a été fondée pour poursuivre
les essais cliniques chez l'humain, toujours en
cours. La seconde molécule, le FPL-99, n'aurait
pas d'effet anticancéreux en soi, mais augmenterait
l'activité du Taxol lorsqu'elle y est combinée.
"Elle permet d'augmenter l'accumulation de Taxol
à l'intérieur des cellules cancéreuses", précise
le professeur Legault. Les essais cliniques chez
l'humain devraient débuter au cours des prochains
mois.
Au Département de chimie et biochimie
de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), les
professeurs Livain Breau et Diana Alison Averill
travaillent aussi avec une biomolécule qui pourrait
être utilisée en combinaison avec des agents chimiothérapeutiques
connus. "Les travaux ont été lancés au début des
années 1990, alors que je travaillais comme stagiaire
postdoctoral en Colombie-Britannique, raconte Livain
Breau. Il y avait alors un grand intérêt pour l'if
de l'Ouest et le paclitaxel. Mais il y avait aussi
une certaine inquiétude face aux stocks disponibles.
En effet, un arbre met 100 ans pour produire suffisamment
de la molécule pour traiter un seul patient."
Le scientifique s'est mis à la recherche
d'un composé dans les aiguilles et les fruits de
l'arbre. Il a trouvé le brévifoliol, une molécule
soixante fois plus abondante que le paclitaxel.
Les premiers essais réalisés sur des lignées cellulaires
n'ont toutefois montré aucun effet anticancéreux.
Avec ses collaborateurs, il a alors entrepris des
travaux pour modifier la structure de la molécule
et augmenter son activité biologique. À force de
persévérance, son équipe et celle de la professeure
Averill ont fini par constater que, lorsque le brévifoliol
était ajouté à des agents chimiothérapeutiques comme
l'adryamycine, l'efficacité de ces derniers était
rehaussée. "Notre molécule bloque l'action d'une
protéine impliquée dans la résistance des cellules
au traitement chimiothérapeutique, explique le professeur
Breau. Ce ne sont que des résultats préliminaires,
mais c'est assez encourageant."
Savoirs
ancestraux
Si certaines biomolécules révèlent
aujourd'hui aux chercheurs leurs propriétés fabuleuses,
d'autres se sont fait connaître bien avant. Professeur
au Département de pharmacologie de l'Université
de Montréal, Pierre Haddad en sait quelque chose.
Depuis trois ans, il étudie les pratiques de guérisseurs
cris de Mistissini et travaille avec la communauté
pour les aider à mieux traiter leurs problèmes de
santé, particulièrement en ce qui a trait au diabète.
"Dans la population crie, la prévalence du diabète
s'élève à 20 p. 100, ce qui est entre trois et cinq
fois plus élevé que dans le reste du Canada, rapporte
le chercheur. La communauté a recours à des végétaux
qu'elle trouve dans la forêt boréale pour traiter
ses symptômes, comme l'écorce et les épines de certains
conifères ou le thé du Labrador." En 2003, le professeur
a obtenu 900 000 $ de l'Institut de la santé des
Autochtones des Instituts de recherche en santé
du Canada (IRSC) pour vérifier l'efficacité et la
sécurité de ces remèdes traditionnels et évaluer
s'il serait possible de les bonifier avec les approches
de la médecine moderne. Ces travaux sont aussi appuyés
par la Direction des produits de santé naturels
de Santé Canada, le nouvel organisme qui réglemente
ces produits depuis 2004.
En collaboration avec des chercheurs
du Jardin botanique de Montréal, de l'Université
McGill, de l'Université d'Ottawa, du Centre hospitalier
de l'Université de Montréal (CHUM) et du Conseil
cri de la santé et des services sociaux de la Baie-James,
il a rencontré les aînés et les guérisseurs du village
afin d'identifier les plantes qui sont généralement
utilisées pour traiter divers symptômes du diabète,
dont l'urination fréquente, la soif, la perte de
sensation aux extrémités, la fatigue chronique,
les troubles de la vision et quelques autres. Parmi
les espèces nommées, l'équipe a repéré, grâce à
des tests en laboratoire, trois plantes dont les
propriétés sont prometteuses.
L'objectif de l'équipe n'est pas d'ouvrir
la voie aux compagnies pharmaceutiques qui voudraient
exploiter le savoir cri, au contraire. "L'idée est
d'aider la communauté à mieux se traiter, indique
le professeur. Nous voulons nous assurer que les
plantes qu'ils utilisent sont aussi efficaces que
possible." Au besoin, les chercheurs les aideront
à préparer des extraits de plantes normalisés. "Les
connaissances appartiennent aux Cris, nos publications
le montrent bien. Si une personne veut en tirer
profit, elle devra obtenir l'aval de la communauté."
La forêt
entre au labo
Les prospecteurs de biomolécules n'ont
pas que des admirateurs. En effet, certains détracteurs
redoutent que leurs activités ne mènent à la surexploitation
des ressources naturelles. Après tout, on décime
des forêts entières d'ifs pour récolter le paclitaxel.
Mario Jolicœur, professeur au Département de génie
chimique de l'École Polytechnique de Montréal et
titulaire de la Chaire de recherche du Canada en
développement d'outils de génie métabolique, cherche
une solution à ce problème.
Dans son laboratoire, il cultive des
cellules de plantes... en réacteur. Le but du jeu
consiste à séparer les cellules végétales de leur
matrice et à les placer dans des appareils où elles
sont agitées très doucement. "On ajoute les nutriments
qu'elles trouveraient dans la nature, comme de l'azote
et du phosphate, précise l'ingénieur. C'est très
délicat! Les cellules sont génétiquement programmées
pour vivre dans des conditions très changeantes:
il pleut, il fait chaud, il fait froid. En laboratoire,
on tente de les adapter tranquillement à un environnement
contrôlé."
Certaines cellules végétales survivent
très bien dans un tel environnement et se mettent
à fabriquer les mêmes biomolécules que dans la nature,
mais d'autres sont beaucoup plus capricieuses. C'est
le cas de la pervenche de Madagascar, dont on extrait
depuis de nombreuses années la vinblastine et la
vincristine, deux molécules anticancéreuses.
"En réacteur, les voies métaboliques
menant à la synthèse de ces molécules sont bloquées",
dit le professeur Jolicoeur. Après plusieurs années
de travaux, des chercheurs de l'Institut de recherche
en biologie végétale, au Jardin botanique, ont découvert
que deux enzymes étaient nécessaires pour induire
la production des précieuses biomolécules. "Une
première serait produite dans les feuilles et transportée
jusqu'aux racines, où se trouve la seconde enzyme
et où se fait la synthèse de vinblastine et vincristine."
Faudrait-il cultiver in vitro des
cellules issues des feuilles et d'autres issues
de racines, puis mélanger les bouillons de culture
pour produire les molécules anticancéreuses en laboratoire?
Peut-être pas. Le professeur Jolicœur compte ajouter
certains gènes aux cellules des racines de façon
qu'elles puissent à elles seules coder pour les
deux enzymes. "Si l'on arrive à mettre au point
une lignée cellulaire productive, celle-ci pourra
se reproduire à l'infini en laboratoire et on n'aura
plus à retourner dans la nature pour cueillir la
plante." Le professeur souligne aussi que le procédé
n'entraîne aucune question d'ordre éthique vis-à-vis
de l'utilisation d'organismes génétiquement modifiés.
"Tout se déroule en laboratoire, dit-il, ces cellules
n'auraient aucune chance de survivre si elles se
retrouvaient dans la nature."
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Pour
la sauvegarde des plantes
médicinales en Amérique centrale
Dans les villages autochtones du Panama,
le savoir ancestral lié aux plantes médicinales
est précaire. Autrefois, les secrets entourant
les précieux remèdes étaient transmis par
les guérisseurs à leurs apprentis. Or, aujourd'hui,
les jeunes qui peuvent se permettre de passer
des années dans la forêt avec les aînés se
font rares. Et les guérisseurs refusent de
simplement "brader" leurs bagages de connaissances.
Pour combler cette faille, la professeure
Catherine Potvin, du Département de biologie
de l'Université McGill, a obtenu des fonds
du Centre de recherches pour le développement
international (CRDI) et mis sur pied une école
dans le village d'Ipeti. "Les jeunes apprennent
le métier des guérisseurs qui, eux, reçoivent
une compensation monétaire pour leurs services",
explique la professeure, qui passe jusqu'à
sept mois par année au Panama. Sept nouveaux
botanistes ont déjà été formés grâce à ses
efforts.
La biologiste a profité de l'initiative pour
lancer la discussion au sein des communautés
autochtones à propos des droits qu'ils détiennent
sur les plantes qu'ils utilisent. "Je voulais
les préparer, au cas où une compagnie pharmaceutique
se pointerait un jour avec l'idée d'exploiter
ces plantes. À qui reviendraient les recettes?
Aux guérisseurs? À toute la communauté? Le
débat n'est pas clos. Les discussions se poursuivent."
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Biomolécules
au menu
Les scientifiques en quête de biomolécules
ne se limitent pas à fouiller la mer ou les forêts.
D'autres, comme ceux de l'Institut des nutraceutiques
et des aliments fonctionnels (INAF), concentrent
leurs recherches sur le lait, les petits fruits
ou le thé vert. Sur la soixantaine de chercheurs
qui composent ce centre basé à l'Université Laval,
près de la moitié s'intéresse aux molécules bioactives.
Dans le lait, les chercheurs ont déjà
trouvé des peptides utiles au soulagement du psoriasis,
une maladie inflammatoire chronique pour laquelle
il existe peu de traitements efficaces. La compagnie
Advitech a été mise sur pied pour commercialiser
la découverte. Les recherches se poursuivent dans
l'espoir de trouver d'autres peptides aux propriétés
anti-inflammatoires qui pourraient dans ce cas être
utilisés pour le traitement de l'arthrite et des
colites. Éventuellement, les peptides extraits du
lait pourraient aussi entrer dans la composition
de crèmes cosmétiques. "Il semble y avoir dans le
lait des petites chaînes d'acides aminés qui ont
la propriété d'activer la croissance des cellules
de la peau humaine", dit Jean Amiot, directeur du
Département des sciences des aliments et de nutrition
à l'Université Laval et membre de l'INAF. Il va
sans dire, ce genre de produits intéresse beaucoup
l'industrie cosmétique. Mais encore une fois, les
chercheurs contemporains n'ont peut-être rien inventé.
"On dit que la reine Cléopâtre prenait des bains
de lait", rappelle le professeur Amiot avec un sourire.
Autre membre de l'INAF, Charles Ramassamy
regarde de son côté dans les bleuets, l'huile d'olive
et un extrait standardisé de ginkgo biloba, un arbre
dont les feuilles sont utilisées depuis des siècles
dans la pharmacopée chinoise. Il se penche sur les
propriétés neuroprotectrices des molécules que l'on
trouve dans ces trois produits naturels. "Nous cultivons
des cellules nerveuses dans des boîtes de Petri,
puis nous induisons un stress oxydant qui correspond
bien à ce qui peut se produire dans le cerveau au
cours du vieillissement, raconte le professeur,
qui est rattaché à l'INRS-Institut Armand-Frappier.
Nous avons observé des effets intéressants avec
les trois extraits. La prochaine étape consistera
à faire des tests chez l'animal."
Suffirait-il de manger des bleuets
pour traiter l'Alzheimer? Ce n'est malheureusement
pas aussi simple. En effet, il faudrait ingérer
des quantités astronomiques du petit fruit pour
jouir des effets thérapeutiques. "Les biomolécules
qui servent à la mise au point de médicaments sont
hautement purifiées et concentrées", rappelle le
professeur Ramassamy. La bonne nouvelle, c'est qu'on
ne sera peut-être pas obligé non plus de prendre
une pilule pour profiter des effets bénéfiques de
certaines biomolécules. "Notre groupe travaille
à la mise au point d'aliments fonctionnels, poursuit
le professeur. On pourrait incorporer certaines
molécules actives à des yogourts ou à des barres
de céréales, par exemple. À la concentration visée,
on ne parle pas de dose thérapeutique, mais on pourrait
certainement jouir d'un effet préventif contre certaines
maladies puisque les molécules pourront être consommées
de façon quotidienne."
Premiers
produits québécois sur les tablettes
Si la chasse aux biomolécules est
aussi animée au Québec, c'est en partie grâce aux
efforts du Centre québécois de valorisation des
biotechnologies (CQVB), qui aide à la valorisation
des découvertes. "Ça fait vingt ans que le Centre
fait le pont entre les sources du savoir et le secteur
privé, dans les domaines de la santé, de la nutrition
et du développement durable, souligne Geneviève
Tanguay, vice-présidente développement au CQVB.
Plusieurs découvertes intéressantes ont été faites
dans les laboratoires du Québec et des dizaines
de petites compagnies sont nées pour les mettre
en valeur."
À Saint-Augustin-de-Desmaures, la
société PureCell Technologies commercialise des
extraits d'épinards qui sont utilisés dans des crèmes
cosmétiques pour prévenir les méfaits du soleil
sur la peau. À Québec, Asmacure utilise des dérivés
de plantes pour agir contre l'asthme et les maladies
inflammatoires. Dans le secteur des biomolécules
marines, le dynamisme des petites entreprises qui
ont reçu un coup de pouce du CQVB est particulièrement
impressionnant. Biocean Novatech a mis au point
un gel de collagène marin fabriqué à base de molécules
tirées de la peau de poissons qui sont rejetés par
l'industrie de la pêche. À Rimouski, l'entreprise
Biotechnologies Oceanova a extrait, à partir d'algues,
des molécules capables de réduire l'expression des
enzymes impliquées dans le vieillissement de la
peau. Son produit, Aldavine, a été lancé sur le
marché international au mois de septembre dernier.
Marinard Biotech, située à Rivière-au-Renard,
en Gaspésie, n'a pas reçu de financement du CQVB,
mais elle est membre de son Réseau Bio-Innovation.
L'entreprise extrait la chitine des carapaces de
crustacés, essentiellement des crevettes, pour en
faire de la chitosane; ce produit a des applications
aussi diverses que le traitement des eaux usées,
la préparation de crèmes à mains et de dentifrices
ou la fabrication de pansements antimicrobiens pour
les grands brûlés.
"Ce ne sont que quelques exemples,
souligne fièrement Mme Tanguay. Le Canada est le
pays le plus performant dans le secteur des biotechnologies,
après les États-Unis, et le Québec occupe le premier
rang au Canada. Une bonne part de ce succès est
liée à l'identification et à la caractérisation
de nouvelles biomolécules. Des années de recherches
et de développement sont nécessaires pour mettre
au point des produits commerciaux dans ce domaine,
mais certains commencent maintenant à entrer sur
le marché. D'autres vont suivre."