Aux États-Unis, deux excellents reportages en journalisme scientifique ont valu à leurs auteurs deux prix de journalisme depuis février : l’un, sur les réfugiés climatiques, paru dans Climate Wire. L’autre, sur « l’enlèvement des sommets de montagnes », paru dans e360. Qu’ont-ils en commun? Leurs médias n’existent que sur Internet... et sont subventionnés.

Le modèle d’affaires du média soutenu par une riche fondation, un gouvernement ou des mécènes, commence à être évoqué dans les congrès de journalistes. Mais en journalisme scientifique, certains ont déjà pris les devants. Et ils avaient intérêt, parce que l’alternative était de continuer d’assister au déclin : les sections science des journaux nord-américains et européens disparaissent les unes après les autres depuis les années 1980, et les journalistes scientifiques des quotidiens, des nouvelles télé et même des magazines voient leurs postes coupés... même au Scientific American !

L’un des plus célèbres journalistes environnementaux, Andrew Revkin, disait avec dépit : « je ne pense pas qu’il y aura nécessairement ce que nous appelons des « journalistes ». De plus en plus, il y aura des gens dans les universités, qui pourront servir de guides sur des sujets particuliers, pas comme journalistes, mais comme communicateurs ». Revkin accordait cette entrevue en décembre, après avoir pris sa retraite du New York Times.

Un avant-goût du futur?

Un avant-goût du journalisme en général? Car le journalisme scientifique a souvent été à l’avant-garde des crises : c’est son poste que les éditeurs ont commencé à couper dès les années 1980; c’est dans ses rangs que s’est formé au Québec un noyau dur de pigistes dès le début des années 1990; et c’est à ses frontières que sont apparus des « contenus » qu’on appelait alors « d’entreprise » —mais qui aujourd’hui, se révèlent parfois mieux vulgarisés et plus avant-gardistes que bien des médias.

Autrement dit, le journalisme scientifique a souvent été le canari dans la mine de charbon, ce petit oiseau qui, jadis, détectait les fuites de gaz avant les mineurs, leur permettant de se préparer à un danger imminent.

Climate Wire, qui a publié le reportage sur les réfugiés climatiques (Where the Climate Exodus Begins, prix de journalisme de l’AAAS, catégorie médias numériques) a été lancé en 2008 par un éditeur du secteur de l’énergie. E360, qui a publié le reportage sur l’enlèvement des sommets de montagnes (Leveling Appalachia, prix de l’association des éditeurs de magazines, catégorie numérique) est financé par une fondation et publié par l’Université Yale. Dans le même esprit, les congrès de journalistes ont déjà évoqué ProPublica et le Center for Public Integrity : plus généralistes, financés à la manière d’organismes de charité et voués au journalisme d’enquête.

Accepter que de tels organismes « subventionnent » la nouvelle comporte des risques, admet le professeur de journalisme Philip Meyer dans son livre The Vanishing Newspaper ... mais « ça ne peut pas être pire que de laisser les annonceurs le faire ».

Ce sont toutefois tous des médias « de niche », ce qui ne plaira pas à ceux qui déplorent la fragmentation des auditoires. Or, la fragmentation masque un autre danger : une information à deux vitesses. S’il y a un jour suffisamment de mécènes pour des e360 en environnement, politique, culture, international, éducation, il ne faudra pas beaucoup de temps avant que les meilleures conditions de travail ne se retrouvent là. Et c’est déjà commencé dans le monde de la pige, décrit cruellement le Français Bernard Poulet dans La Fin des journaux : « d’un côté, une minorité de vedettes capables de vendre cher leur signature ou leur talent d’animateur comme une marque; de l’autre, une masse d’anonymes et de sous-payés ».

La seule façon de limiter cette dérive serait une intervention gouvernementale, non pour « sauver » certains médias mais pour donner un coup de fouet aux conditions de travail des pigistes... Si ça doit arriver, qui sait, peut-être que les journalistes scientifiques seront les premiers à le sentir...

===

Une première version de ce texte est parue dans l'édition de mai 2010 du magazine Le Trente.