Le gaz de schiste est un enjeu scientifique, n’est-ce pas? Il aura pourtant fallu près d’un mois avant que les médias québécois ne se décident à creuser cet angle de l’histoire. Et même alors, pendant le mois qui a suivi, c’est demeuré un angle secondaire.

Un mois, c’est si je calcule à partir du moment où les quotidiens nationaux ont commencé à en parler, soit au début d’août. Si on devait plutôt tenir compte de la couverture des hebdomadaires régionaux, dont Le Courrier de Saint-Hyacinthe, ce seraient plusieurs mois. Mais c’est seulement lorsque les lecteurs de Montréal (Le Devoir, 17 août) et de Québec (La Presse, 18 août) ont appris qu’il se faisait de la prospection près de chez eux, que le mot « schiste » est passé dans le langage courant.

On a tout de suite mis le doigt sur un enjeu scientifique : l’eau. Des intervenants en savaient déjà assez sur l’extraction de gaz de schiste pour être capables d’expliquer que « l’utilisation de l’eau pourrait être problématique ». La télé de Radio-Canada nous a indignés avec ces histoires, en Pennsylvanie, de robinets qui s’enflamment et de résidents qui ne peuvent plus utiliser leurs puits. Mais plutôt que d’en expliquer le pourquoi du comment, on s’est vite lancé dans la chasse aux coupables : une industrie exemptée de plusieurs lois (18 août), alourdie de 1435 infractions en Pennsylvanie (25 août), noircie par des accointances politiques gênantes (3 septembre) et bénéficiaire au Québec, de profits autrement plus juteux qu’en Colombie-Britannique (4 septembre).

Il faudra attendre les reportages des Années-lumière (5, 12 et 19 septembre) et de l’Agence Science-Presse (du 7 au 20 septembre) pour avoir un tour d’horizon de la science derrière le schiste. Parallèlement, L’actualité (3 septembre) y consacrait sa page couverture et à partir du début-septembre, les questions de nature scientifique s’inséraient plus naturellement dans les reportages au jour le jour.

Qu’on comprenne bien que je ne fais aucun reproche aux collègues Charles Côté, Etienne Leblanc, Valérie Borde, Chantal Srivastava, Louis-Gilles Francoeur, Stéphane Gagné, qui ont tous pondu de l’excellente vulgarisation. Mais même depuis un mois, ce qui continue de dominer les manchettes, c’est la politique d’abord, l’économie ensuite (14 septembre). La science n’arrive que loin derrière, généralement dans les derniers paragraphes, ou en-dehors des heures de grande écoute, après qu’on eut souligné abondamment des audiences houleuses ou la gaffe d’une ministre.

Une initiative louable : une table ronde de L’actualité sur l’avenir de l’énergie (15 septembre). Mais pratiquement passée inaperçue. Une autre initiative louable : un panel sur les enjeux éthiques (1er octobre). Dans les deux cas, les participants y ont réfléchi sur le long terme, ce qui ne fait certes pas très « news ». Mais c’est ça, la science : du long terme bien plus que de l’anecdotique, ce qui donne des interrogations —nos choix en matière d’énergie, par exemple— auxquelles notre façon de répondre aujourd’hui aura des répercussions dans 10 ans, quand on aura depuis longtemps oublié André Caillé.

Si un prof de journalisme lit un jour ce texte, il dira que rien de tout cela ne constitue une surprise : la place de la science dans les médias a été congrue tout au long du 20e siècle.

Sauf qu’en général, les scientifiques et les amateurs de science attribuent ce silence à l’incompétence des journalistes. Or, les médias québécois, on vient de le voir, ont à leur disposition, depuis deux mois, des journalistes de talent, qui ont produit des reportages de qualité. Le problème, c’est que ces reportages sont presque systématiquement relégués à l’arrière-plan. Et si c’était plutôt la demande du public qui était en cause?