Pour les partisans de l’accès libre aux recherches, c’était du bonbon: un Nobel qui, du haut de sa notoriété, lance un appel à boycotter les plus puissantes revues. Toutefois, l’accueil qui lui a été réservé témoigne autant du chemin qu’il reste à faire que du chemin parcouru.

 

Dans sa lettre, parue le 9 décembre dans le quotidien britannique The Guardian , le Nobel de médecine 2013 Randy Schekman écrit que les plus grandes revues scientifiques —il cite les trois plus célèbres: Nature, Cell et Science— exercent une «tyrannie» sur l’univers de la publication scientifique «qui doit être brisée». Critiquant également l’importance à ses yeux démesurée prise par le «facteur d’impact» au cours des dernières décennies, il annonce que son laboratoire va désormais boycotter ces revues.

 

Il est courant, et encouragé par plusieurs revues, que la recherche soit jugée par le facteur d’impact de la revue qui la publie. Mais la note de la revue étant une moyenne, elle dit peu sur la qualité d’une recherche individuelle. De plus, la citation est parfois, mais pas toujours, liée à la qualité. Un article peut devenir très cité parce qu’il représente de la bonne science —ou parce qu’il est accrocheur, contestataire ou erroné. Les éditeurs de revues de haut niveau le savent, et acceptent des articles qui feront des vagues parce qu’ils explorent des sujets sexy ou font des affirmations provocatrices.

 

Sa lettre a eu d’autant plus d’échos qu’elle est parue alors même que ce biologiste américain arrivait à Stockholm pour recevoir sa prestigieuse récompense. Ses arguments, y compris sa critique du facteur d’impact, sont pourtant les mêmes qu’emploient depuis 15 ans les partisans du mouvement d’accès libre (open access), eux qui réclament que les recherches scientifiques soient accessibles à tous, et gratuitement. Mais «l’open access» a rarement eu un appui aussi médiatisé.

Or, certains ont grincé des dents. Randy Schekman, après tout, a publié un total impressionnant de 46 articles dans Nature, Science et Cell , comme on l’a rapidement fait remarquer sur Twitter. Le plus récent est paru en mai dernier dans Science.

Peut-on légitimement demander à de plus jeunes chercheurs de renoncer aux mêmes chances de gagner en notoriété? C’est la question que pose, dans des termes brutaux, le bioinformaticien britannique Mick Watson:

 

Si vous êtes un scientifique établi, un professeur permanent avec des centaines d’articles révisés par les pairs derrière vous, et spécialement si vous êtes un homme, vous n’avez pas à dire aux gens comme moi que le système est brisé, parce que vous êtes de ceux qui l’ont brisé!

 

Le duo de blogueurs de Retraction Watch profite par ailleurs de l’allusion que fait Schekman à la vague récente de rétractations d’articles —témoignage, selon lui, de la tendance à tourner les coins ronds— pour signaler que pendant le passage de Schekman à la tête de la revue PNAS (2006-2011), celle-ci a connu une moyenne de 1,06 rétractation par 1000 articles publiés (pour un total de 23). Soit une meilleure performance que Cell (3,8) mais similaire à Nature (1,3).

Un des scientifiques les plus connus parmi les promoteurs de l’accès libre, le biologiste Michael Eisen, apporte un bémol à ces critiques en commençant par un «bravo». «Le fait que cette annonce soit une grosse nouvelle permet de mesurer le chemin qui nous reste —à quel point sont puissants les incitatifs à publier dans les revues «à fort impact». Eisen fut du trio fondateur de l’éditeur Public Library of Science en 2003, un des navires-amiraux de l’édition scientifique en accès libre.

Mais les critiques n’ont pas entièrement tort, poursuit-il. «Ses étudiants et postdocs n’ont pas besoin d’un article dans Science, Nature ou Cell pour être pris au sérieux. Ils ont seulement besoin d’une bonne lettre de leur directeur de thèse désormais Nobel.» Pour tous les autres, il est exact qu’une publication dans une de ces grandes revues est encore perçue comme le Saint-Graal. Comment changer cela?

 

Je pense qu’une meilleure cible, c’est l’embauche, les subventions et les permanences. Si nous nous engageons à ne JAMAIS regarder le titre de la revue dans laquelle est paru un article lorsque nous évaluons quelqu’un, et si nous parlons tout haut lorsqu’un d'autre le fait. Si nous travaillons vraiment à juger les gens par le contenu de leurs manuscrits, l’habitude se répandra... Et peut-être que nous commencerons à voir des Nobels dont le travail n’aura jamais été publié dans Science, Nature ou Cell —et plus personne ne le remarquera.