La recherche de vies étranges...

sur la Terre

 

2. Une vie cachée, misérable, mais tenace

 

par Philippe Gauthier

 

Donc, la vie existe bel et bien dans le désert de Ross, en Antarctique, là où il n'a ni plu ni neigé depuis des siècles.

Une vie cachée, misérable, mais incroyablement tenace. A un millimètre sous la surface de la roche, il y a une mince bande verte: des colonies de bactéries.

Pourquoi sont-elles allées se loger là-dedans? Parce que cet habitat inusité est moins hostile que l'air environnant: la roche est assez translucide pour laisser filtrer un peu de soleil et ses pores permettent de retenir la moindre parcelle d'humidité. L'été, les bactéries dégèlent, se réhydratent, font un peu de photosynthèse. Bienvenue dans le monde des cryptoendolithes, des bactéries qui se cachent dans la roche.

Les cryptoendolithes ne sont qu'une des "formes de vie extrêmes", comme les appellent désormais les scientifiques. Depuis quelques années, ceux-ci vont de surprises en surprises: ils découvrent de la vie là où on n'aurait jamais cru cela possible. On connaît maintenant les bactéries thermophiles (certaines, découvertes l'an dernier, survivent à la température record de 113 C), les psychrophiles (qui, au contraire, vivent dans le sol gelé), les barophiles (qui aiment les hautes pressions) et les halophiles (qui survivent dans des environnements très salés).

Sans parler de ces bactéries qui, allez savoir pourquoi, ont décidé d'élire domicile dans les réacteurs nucléaires. Ou de celles, "visitées" notamment par Kim Juniper, de l'UQAM, qui (photo ci-contre), près des volcans sous-marins, se nourrissent de soufre -une chose que, là non plus, on n'aurait pas cru possible: une vie qui se développe complètement en marge du cycle du carbone, pourtant la base même de toute vie!

 

A propos de la vie dans les endroits les plus improbables:

Looking for Life in All the Wrong Places.
Un article de vulgarisation par le magazine Discover (mai 1997)

Microbes Deep Inside the Earth
(Scientific American, octobre 1996)

Caves Creatures Live Without Light
Récit d'une expédition dans des cavernes roumaines (février 1996)

Le meilleur répertoire de sites sur la question:
Life in Extreme Environments


Quelques images de micro-organismes dans des fosses thermales

Un répertoire de sites sur les vallées sèches de l'Antarctique

 

Pas de chances pour Pathfinder

Mais les vedettes de l'heure, ce sont les cryptoendolithes. La découverte de possibles traces de vie dans une météorite martienne, l'été dernier, a relancé les spéculations sur la vie sur Mars. On sait qu'il y a quatre milliards d'années, l'eau était abondante là-bas et l'air, plus dense qu'aujourd'hui. De la vie a donc pu y apparaître. Lorsque les conditions se sont détériorées, des bactéries auraient pu se réfugier à l'intérieur des roches. Et si elles y étaient toujours?

Mais si tel est le cas, alors non seulement Mars Pathfinder n'avait-elle aucune chance de tomber sur elles par hasard, mais en plus, une bonne partie des sondes martiennes qui doivent être lancées dans les prochaines années n'ont aucune chance de découvrir de telles formes de vie. Il leur faudrait pour cela creuser beaucoup trop profondément.

Sur Terre, en 1992, une société pétrolière a ramené des échantillons de roche pris à 2800 mètres de profondeur. On y a trouvé des bactéries qui extraient de maigres restes de matière organique directement de la pierre. De plus, comme cet environnement est dépourvu d'oxygène, les bactéries fabriquent elles-mêmes le leur.

Il y a plus étonnant encore: ces bactéries sont coupées de la surface depuis au moins 180 millions d'années. Elles mènent une existence sans eau, presque sans nourriture. Leur rythme de division est d'une lenteur affligeante: une fois par année, peut-être même une fois par siècle -alors qu'en surface, la &laqno;multiplication» des micro-organismes peut se mesurer en minutes! Leur métabolisme est si lent que les tests biologiques ordinaires ne détectent pas leur existence.

 

Une vie misérable

La plupart des cryptoendolithes - ceux du désert de Ross comme ceux de toutes les régions désolées du monde- appartiennent à un genre appelé chroococciodiopsis. Ce sont les bactéries les plus primitives qui soient: on pense qu'elles n'ont pas évolué depuis deux milliards d'années. Autrement dit, elles sont nées à une époque où la Terre était une planète hostile. Elles étaient conçues pour survivre, pas pour compétitionner. C'est pourquoi on n'en trouve plus beaucoup: elles ont été chassées de partout, sauf des environnements les plus extrêmes.

 

Pourquoi les sondes martiennes ont-elles peu de chances d'en trouver? Parce qu'elles ne cherchent qu'en surface, comme Viking en 1976. Or, si la vie existe toujours là-bas -ou même si elle a déjà existé- elle ressemble probablement à ces bactéries au nom imprononçable -et par conséquent, elle s'est réfugiée il y a très longtemps sous la surface.

Qui plus est, nul ne sait ce que sont devenus les anciens océans martiens. Ils se sont peut-être évaporés, mais la présence de nappes d'eau souterraines n'est pas exclue.

Avec de la chaleur venue du noyau de la planète, de l'eau souterraine et des minéraux en abondance, les conditions de vie des cryptoendolithes martiens ne seraient pas pires que celles de leurs homologues terriens. C'est également l'espoir que font miroiter les biologistes qui rêvent de trouver de la vie sur Europe, une des lunes de Jupiter: on croit qu'elle pourrait abriter de l'eau sous son épaisse couche de glace. Or, si des chroococciodiopsis peuvent survivre dans le sol gelé de la taïga sibérienne, pourquoi pas sur Europe?

En bref, ce qu'il faut retenir de ces découvertes, dont la plupart n'ont même pas cinq ans, c'est que les cryptoendolithes et autres formes de vie extrêmes sont en train de profondément modifier notre compréhension de la vie et des conditions qui ont permis son apparition. Du coup, son existence ailleurs dans le système solaire apparaît de plus en plus probable. Il suffit de savoir où la chercher...


Première parution: La Presse, 29 juin 1997; Hebdo-Science, 26 août 1997.

 

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