À la recherche d'un nouveau monde


par Pascal Lapointe

On les imagine tantôt magnifiques, tantôt infernales. Aussi mystérieuses que lointaines, elles transportent avec elles un parfum d'exotisme -un exotisme qui se mesure en années-lumière.


Tout a commencé en octobre 1995, lorsque deux astronomes suisses ont lancé une nouvelle qui a fait en moins de deux le tour du globe: pour la première fois de l'histoire, on avait détecté la présence d'une planète tournant autour d'une autre étoile.

Trois mois plus tard, en janvier 1996, deux Américains annonçaient en grandes pompes en avoir découvert une deuxième et une troisième. En avril, une quatrième s'ajoutait au tableau de chasse. Et déjà, on était conscient que d'autres annonces étaient imminentes: les "traces" de plusieurs autres planètes étaient selon toute vraisemblance déjà là, dans des banques de données informatiques pas encore dépouillées, résultat d'années de patientes observations de centaines d'étoiles proches.

"C'est une nouvelle ère pour l'humanité", a lancé le Californien Geoff Marcy en présentant les planètes numéros 2 et 3.

L'excitation est compréhensible: il y a 20 ans qu'existent des programmes de recherche de "planètes extra-solaires". Geoff Marcy et son collègue et co-découvreur, Paul Butler, cherchaient depuis 1987; les deux Suisses, Michel Mayor et Didier Queloz, depuis 1981. Et aucun d'eux n'aurait pu affirmer qu'il n'était pas en train de courir après un mirage: il subsistait en effet la possibilité que notre système solaire et les neuf planètes qui le composent, dont la Terre, soient des cas uniques dans l'Univers.

L'excitation est d'autant plus grande que ces découvertes ont été précédées par plusieurs fausses alertes: la plus sérieuse des candidates, l'étoile Beta Pictoris (ci-contre), a par exemple révélé, après plusieurs années, qu'elle n'avait autour d'elle qu'une ceinture de débris.

Et la vie?

Ceci dit, il ne faut pas imaginer ces planètes peuplées d'extra-terrestres en train de braquer leurs télescopes sur nous... La découverte de ces planètes ne signifie nullement que la vie y existe.

Là-dessus, Geoff Marcy s'est fait accuser d'être allé un peu vite en besogne lorsqu'il s'est lancé, en janvier 96, dans une surprenante enfilade de spéculations. Estimant tout d'abord que l'une des planètes se trouvait à 75 millions de km de son étoile -une nommée 70 Virginis, visible à l'oeil nu dans la constellation de la Vierge- il en déduisait, en comparant avec la Terre (qui, elle, est à 150 millions de km. du Soleil), que la température moyenne devait y être de 82 degrés C -soit juste assez pour que l'eau y demeure à l'état liquide. Et comme l'eau est le préalable indispensable à la vie...

Les médias -et jusqu'au très sérieux Physics News Update- se sont emparés avec passion de l'idée, et ont baptisé ce nouveau monde "Waterworld" -la Planète d'Eau.

Manque de rigueur de la part de Geoff Marcy? Des journalistes spécialisés -surtout en Europe- y ont vu une conséquence de sa frustration d'avoir été coiffé au poteau par les deux Suisses. D'où l'empressement à grossir l'importance de sa propre découverte...

Ces spéculations représentaient trop d'enjambées d'un seul coup, proteste Gordon Walker, astronome à l'université de Colombie-Britannique. Le fait que la planète soit à une distance "favorable" de son étoile ne prouve rien du tout: Vénus est à une distance théoriquement favorable du Soleil, ce qui n'empêche pourtant pas la température d'y avoisiner les 460 C, en raison d'un effet de serre monstrueux.

De plus, il est faux de prétendre que l'on connaît avec certitude la distance planète-étoile: le chiffre du savant californien est le fruit d'une déduction. Il est possible qu'il ait mal évalué les rares données qu'il a en main.

Car, et c'est le dernier point, nul n'a encore vue cette planète! Nul n'a en fait vu aucune de ces nouvelles planètes: les astronomes n'ont fait que détecter indirectement leur présence.

Comme s'il était décidé à jouer les empêcheurs de tourner en rond, Gordon Walker pousse ce raisonnement jusqu'au bout: en fait, nous n'avons aucune preuve que ces objets soient bel et bien des planètes. Il faut être prudent. Ça a toutes les apparences de planètes, mais peut-être s'agit-il de quelque chose dont nous ignorions tout jusqu'ici. "Pour en être vraiment sûr, il nous faudra avoir une image."

Gordon Walker avait de bonnes raisons, au moment où fut menée cette entrevue, en avril 96, de mousser l'idée d'une image: en compagnie de René Racine, astronome à l'université de Montréal, il travaillait à une expérience, à ce moment pas encore approuvée par l'observatoire France-Canada-USA d'Hawaï, qui pourrait permettre, en théorie, de prendre des photos de ces planètes. Une expérience similaire a finalement pu être tentée par René Racine et son équipe à l'automne 96 pendant trois nuits... mais le ciel est resté nuageux pendant tout ce temps!

Trop loin et trop sombre

L'observation des planètes extra-solaires s'est toujours heurtée à deux obstacles -que connaît bien Gordon Walker, pour avoir utilisé pendant 12 ans, en vain, le télescope d'Hawaï. Le premier, c'est que ces planètes sont très, très loin. Le deuxième, c'est que leurs étoiles prennent beaucoup, beaucoup de place...

Pour reprendre une vieille comparaison: une étoile est si brillante qu'essayer de voir une planète dans ses parages, c'est comme essayer de distinguer l'éclat d'une ampoule de 100 watts en regardant fixement un projecteur de 100 milliards de watts.

C'est pourquoi depuis 20 ans, les astronomes ne cherchent pas à voir, mais à détecter une planète: on sait depuis Isaac Newton que, gravitation aidant, le Soleil attire la Terre vers lui; mais la Terre attire elle aussi le Soleil vers elle. L'influence est négligeable, mais elle existe. Une planète qui tourne autour d'une étoile provoque donc chez celle-ci d'infimes oscillations. Et c'est à partir de ces oscillations périodiques que Suisses et Américains ont fait leurs déductions.

Mais maintenant qu'on sait où regarder, ne peut-on pas prendre de vraies photos? René Racine et Gordon Walker croient que oui: leur projet consisterait à installer une sorte de cache sur le télescope, qui occulterait la lumière de l'étoile, permettant ainsi de regarder "à côté".

Et ils ne sont pas les seuls: le satellite européen ISO (Infrared Space Observatory), lancé en novembre 95, a parmi ses objectifs la recherche de planètes extra-solaires. Une caméra infra-rouge a été installée sur le télescope spatial Hubble en février 1997 dans le même but.

Plus ambitieux encore est le programme dévoilé par le grand patron de la NASA, Daniel Goldin -qui a reconnu profiter de l'engouement du public. Un programme qui nous plonge en pleine science-fiction, avec son objectif ultime: la découverte de planètes semblables à la Terre.

La caméra infra-rouge d'Hubble, serait la première étape, mais elle ne permettrait de voir que des planètes géantes; l'étape finale, prévue pour la décennie 2010, ou 2020, consisterait en l'envoi d'une demi-douzaine d'observatoires spatiaux agissant de concert, et travaillant non pas en orbite terrestre, mais au-delà de Jupiter -la "visibilité" y est meilleure. Les études de la NASA décrivent même avec précision les instruments qui permettraient de photographier une planète de la taille de la Terre, et de détecter la présence de carbone -un autre préalable indispensable à la vie- d'ozone et de vapeur d'eau.

"Ce n'est pas aussi simple", objecte Gordon Walker. De tels observatoires pourraient effectivement voir une planète aussi petite que la nôtre, mais à condition qu'elle soit loin de son étoile -beaucoup plus loin que ne l'est la Terre. Car plus elle est près, et plus elle est noyée dans l'éclat de cette étoile. Des observateurs de 70 Virginis, par exemple, seraient incapables de voir la Terre.

Du moins, avec un projet comme celui de la NASA. Rien n'empêche d'imaginer des dizaines d'observatoires géants, plutôt que six petits, envoyés aux confins du système solaire, plutôt que dans la banlieue de Jupiter, avec une technologie 100 fois supérieure à celle d'aujourd'hui...

Mais là, on est en pleine science-fiction...


Ce texte est paru le 26 avril 1996 dans le quotidien La Presse. Il a été remis à jour en juin 1997.


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Cette section a été créée en mai 1997 par l'Agence Science-Presse.

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