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Chronique
de l'Antarctique
(3e de 4)
par Pascale Otis
Agence Science-Presse
Du
poisson qui ne gèle pas
Les eaux antarctiques sont les plus froides du monde. La température
de cet "Extrême-Sud", tout autour du continent antarctique,
frôle en permanence le point de congélation.
Malgré cela, les eaux grouillent de vie. Pourquoi les
poissons ne gèlent-ils pas?
Arthur Devries, biologiste à l'Université
de l'Illinois, travaille sur la question depuis maintenant
42 ans. Il a découvert que cet exploit est le fruit
d'une stratégie inédite: une protéine
antigel.
Pour étudier de mystère sur place,
il faut d'abord se familiariser avec les rudiments de la pêche
à la morue en Antarctique. Ce poisson nage à
plus de 450 mètres de profondeur: pas facile à
atteindre avec une canne à pêche!
Pour mettre la main sur un bon spécimen
en peu de temps, il faut plutôt avoir recours à
une tactique qui n'a rien à voir avec la haute technologie
des laboratoires: percer un trou d'environ un mètre
de diamètre dans la glace, puis attendre l'arrivée
des phoques Weddell. Ces nageurs hors pair font d'impressionnantes
plongées jusqu'à 600 mètres de profondeur
pour y capturer du poisson. En remontant à la surface,
ils lâchent habituellement leur prise pour reprendre
leur souffle
et c'est alors l'occasion de leur emprunter
leur butin temporairement, rassurez-vous pour
remplir quelques tubes d'échantillon.
De retour au laboratoire, une série d'analyses
confirme la présence de la protéine. Ce poisson,
comme bien d'autres, produit en effet une protéine
appelée "antigel", qui le met bel et bien à
l'abri des effets mortels du gel. Mais comment fonctionne
cette protéine?
Leau pure gèle à zéro
degré Celsius. Mais lorsquelle contient dautres
substances, comme le sel des mers, elle gèle à
une température plus basse: pour leau de mer,
cette température est de moins 2 degrés Celsius.
Or, les cellules des poissons, parce qu'elles ne contiennent
quune mince quantité de sels, gèleraient
à moins 0,7 degré Celsius sils ne possédaient
pas cette protéine antigel.
Celle-ci doit sa caractéristique unique
à sa capacité de se lier aux cristaux de glace
qui se forment dans les tissus du poisson. Plusieurs de ces
protéines peuvent en effet couvrir la surface entière
d'un petit cristal de glace qui vient de se former, réduisant
ainsi les liens possibles entre la glace et les molécules
d'eau présentes dans les tissus vivants. Ceci met du
coup un frein à la croissance des cristaux de glace,
et permet donc à ces poissons de vivre, sans geler,
à des températures qui frôlent les moins
2 degrés Celsius.
Avec la découverte des protéines
antigel, lindustrie rêve daliments qui se
conserveraient plus longtemps; dautres songent à
des applications en médecine : une véritable
course pour trouver la meilleure lignée de protéine.
Car dautres organismes possèdent eux aussi des
protéines antigel qui pourraient être encore
plus utiles que celles des poissons : bactéries, plantes
et insectes.
Plus récemment, mes propres travaux ont
mené à la découverte du même type
de protection dans les pieds de certains oiseaux, ce qui leur
permet de marcher pieds nus sur la glace et la neige sans
craindre les effets du gel. Tel un cordonnier mal chaussé,
je ne peux que rêver de la possibilité de pouvoir
en dire autant de mes propres pieds...

Phoque prenant la pose pour la photographe
(photo Pascale Otis)
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