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Auschwitz
Visite de l'horreur

Par Sophie Grenier-Héroux

Photos: Cédrick Leblanc


Lorsque j’ai terminé la visite, j’étais sans voix. Moi qui croyais avoir vu assez de scènes de guerre, assez de documentaires sur la violence. Moi qui croyais être capable de voir ces lieux de façon objective... Ma naïveté m’avait prise au détour alors que j’entrais dans l’enceinte du camp de concentration Auschwitz. Lieu d’extermination durant la Deuxième Guerre mondiale.

Dès que j’ai franchi la porte en arc, si connue avec l’enseigne " Arbeit Macht Frei " (le travail rend libre), j’ai compris que cette visite là serait loin d’être ordinaire. J’étais encerclée par les clôtures en fer forgé, au milieu de la plate-forme de train. L’ambiance avait quelque chose de repoussant, comme si on ne devait pas être là, comme si on risquait quelque chose. Pourtant, voilà 60 ans que tout est fini. Mais la tragédie plane encore...

La guide débuta la visite du camp d’un ton détaché, comme si elle n’avait pas réalisé l’Horrible. C’est à la toute fin que j’ai compris que de travailler comme guide touristique à Auschwitz ne demande pas seulement une personnalité neutre, mais une force de caractère incroyable.


Retour dans le temps

Notre visite commence dans une des maisons longues servant de chambres et bureaux pour les officiers et de cafétéria et chambres pour les détenues. Sur les centaines de maisons, quelques-unes sont encore ouvertes et servent de musée.

Ce qui m’a le plus frappé dans la première des maisons visitées, ce sont les centaines de photos accrochées au mur. Des clichés des premiers prisonniers du camp.

De longs murs remplis de portraits de jeunes et de vieux, tous au visage sévère d’où on sent pourtant une pointe de défiance. Au bas des photos figurent la date d’admission au camp et la date de la mort du détenu.

Révoltant, de voir que des jeunes de mon âge, en santé, sont décédés, parfois, seulement dix jours après leur arrivée. Peut-être que le sentiment de doute perçu dans leurs yeux avait été trop grand pour les Allemands...


Torture pour les yeux

Puis on est entré dans une autre maison convertie en musée. On y avait rapatrié les objets appartenant aux prisonniers : un nombre incroyable de souliers, des vêtements, des milliers de brosses à dent, un immense tas de cheveux et les contenants de gaz retrouvés autour du camp. Témoignage de tous ceux qui étaient passés par Auschwitz. Le choc fut immédiat. Les frissons aussi. Il m’était difficile de traverser les diverses pièces tant l’ampleur du massacre était évidente. Plusieurs visiteurs ont quitté ou se sont retirés. J’ai décidé d’aller jusqu’au bout. Une partie de moi voulait savoir jusqu’à quel point les Allemands avaient poussé le calvaire des détenus.

Nous n’avons pas tardé à entrer dans le vif du sujet : le martyre qu’ont connu plus d’un million de personnes; juifs, homosexuels, prisonniers politiques, hommes, femmes, enfants, venus de partout en Europe. Sans les photos d’archives, je crois que jamais je n’aurais imaginé que l’Homme puisse être aussi... inhumain.

Vraiment, il faut le voir pour croire toutes les expériences faites sur des femmes et des enfants par un certain docteur Mengele. Tests de résistances au froid ou à la faim. Injection de microbes dans l’organisme. Il a même essayé de changer la couleur des yeux! Des enfants squelettiques, de la peau sur les os, les photos ne manquent pas. À trop en voir, on ne peut que détourner le regard.


La routine des détenus

Le supplice des prisonniers se poursuivait jour après jour, dans chaque geste posé. En visitant les maisons qui leur servaient d’abris, je ne suis pas restée surprise de découvrir des lits étagés à peine terminés. Des sortes de brancards superposés de façon inégale. Au milieu trônait un poêle capricieux qui ne fonctionnait que lorsque les gardes nazis le voulaient bien, c’est-à-dire rarement. L’hiver, des épidémies de grippe avaient vite fait de contaminer les personnes plus faibles.

Si ce n’était pas le froid qui en venait à bout, c’étaient les mauvaises conditions d’hygiène. Au milieu de l’allée séparant les lits, une fosse avait été creusée puis couverte de ciment où on avait percé une rangé de trous.

L’odeur infecte et les microbes se répandaient bien avant que les détenus aient eu le temps de nettoyer la fosse. Comme les prisonniers avaient été départis de leurs biens à leur arrivée, ils n’avaient aucun savon ou brosse à dent. En fait, ils n’avaient même pas d’eau quotidiennement. Tout ce qu’ils possédaient était leur uniforme et une gamelle pour la ration de nourriture.

La fin

Avant de mettre un terme à notre visite, nous nous sommes dirigés vers la partie la plus morte du camp. Morte parce qu’elle abrite les douches à gaz, les fours crématoires et les cellules pour les futurs exécutés. Les murs sont noirs de suie et une odeur d’humidité empreint les pièces.

Les cellules sont de véritables musées en soi, pour toutes les gravures laissées sur leurs murs. Dernière possibilité de crier à l’injustice ou de dire au revoir, on y retrouve des prières, des dessins et parfois un simple nom. Chaque cellule a son histoire et depuis plusieurs années des lampions, comme un peu partout sur le camp, y sont allumés.

- 20 000 personnes mouraient par jour

- 10 millions de personnes furent victimes de camps de concentration

- On appelait " Kanada " l’endroit où l’on entreposait les biens des détenus. C’était l’endroit des richesses.

- Un deuxième camp trois fois plus grand nommé Birkenau fut construit à 3 kilomètres de Auschwitz sous l’ordre d’Hitler, parce qu’il voulait augmenter le nombre d’exterminations

On a également vu une cellule de torture. Tout juste avant d’être mis à mort, une vingtaine de personnes étaient entassés dans une cellule qui ne faisait qu’un carré de deux pieds sur une hauteur de six. Seule un petit trou d’aération permettait aux détenus de respirer. Ils pouvaient endurer cette misérable situation pendant près de 48 heures! Ma révolte intérieure se faisait de plus en plus grande.

Finalement, comme on s’y attendait, la visite des douches à gaz. Tout le groupe de visiteurs, entassé dans un même coin de la grande pièce, regardait du coin de l’œil les centaines de trous au plafond. Gicleurs fatals. Pourtant inutilisables depuis longtemps, ils n’ont guère gagné en confiance.

La chair de poule ne s’est pas arrêtée alors qu’on entrait dans la salle des fours crématoires (photo ci-contre). Je ne pourrai jamais oublier l’effet que j’ai ressenti en voyant " pour vrai " ce lieu d’extermination. Il m’était atrocement facile d’imaginer des corps sur les tables des fours.

Puis j’ai quitté les lieux, bouche bée. La tête pleine d’images, l’esprit brouillé, j’étais incapable de me faire à l’idée qu’un tel lieu ait vraiment existé, comme des dizaines d’autres, et ce, à l’insu de tous! Encore aujourd’hui, mes souvenirs me renvoient un sentiment de souffrance inimaginable.

Qu’est-ce qu’on retire d’une visite à Auschwitz? Un espoir toujours aussi naïf de voir disparaître la violence, une prise de conscience et la certitude que si tout le monde pouvait visiter ce camp d’horreur, on ferait un pas de géant vers la paix.

 

Sources :


 

Ce texte a été mis en ligne en septembre 2005.
 
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