Lorsque jai terminé la visite, jétais
sans voix. Moi qui croyais avoir vu assez de scènes
de guerre, assez de documentaires sur la violence. Moi qui
croyais être capable de voir ces lieux de façon
objective... Ma naïveté mavait prise au
détour alors que jentrais dans lenceinte
du camp de concentration Auschwitz. Lieu dextermination
durant la Deuxième Guerre mondiale.
Dès que jai franchi la porte en arc, si connue
avec lenseigne " Arbeit Macht Frei "
(le travail rend libre), jai compris que cette visite
là serait loin dêtre ordinaire. Jétais
encerclée par les clôtures en fer forgé,
au milieu de la plate-forme de train. Lambiance avait
quelque chose de repoussant, comme si on ne devait pas être
là, comme si on risquait quelque chose. Pourtant,
voilà 60 ans que tout est fini. Mais la tragédie
plane encore...
La guide débuta la visite du camp dun ton
détaché, comme si elle navait pas réalisé
lHorrible. Cest à la toute fin que jai
compris que de travailler comme guide touristique à
Auschwitz ne demande pas seulement une personnalité
neutre, mais une force de caractère incroyable.

Retour dans le temps
Notre visite commence dans une des maisons longues servant
de chambres et bureaux pour les officiers et de cafétéria
et
chambres
pour les détenues. Sur les centaines de maisons,
quelques-unes sont encore ouvertes et servent de musée.
Ce qui ma le plus frappé dans la première
des maisons visitées, ce sont les centaines de photos
accrochées au mur. Des clichés des premiers
prisonniers du camp.
De longs murs remplis de portraits de jeunes et de vieux,
tous au visage sévère doù on
sent pourtant une pointe de défiance. Au bas des
photos figurent la date dadmission au camp et la date
de la mort du détenu.
Révoltant, de voir que des jeunes de mon âge,
en santé, sont décédés, parfois,
seulement dix jours après leur arrivée. Peut-être
que le sentiment de doute perçu dans leurs yeux avait
été trop grand pour les Allemands...
Torture pour les yeux
Puis on est entré dans une autre maison convertie
en musée. On y avait rapatrié les objets appartenant
aux prisonniers : un nombre incroyable de souliers,
des vêtements, des milliers de brosses à dent,
un immense tas de cheveux et les contenants de gaz retrouvés
autour du camp. Témoignage de tous ceux qui étaient
passés par Auschwitz. Le choc fut immédiat.
Les frissons aussi. Il métait difficile de
traverser les diverses pièces tant lampleur
du massacre était évidente. Plusieurs visiteurs
ont quitté ou se sont retirés. Jai décidé
daller jusquau bout. Une partie de moi voulait
savoir jusquà quel point les Allemands avaient
poussé le calvaire des détenus.
Nous navons pas tardé à entrer dans
le vif du sujet : le martyre quont connu plus
dun million de personnes; juifs, homosexuels,
prisonniers politiques, hommes, femmes, enfants, venus de
partout en Europe. Sans les photos darchives, je crois
que jamais je naurais imaginé que lHomme
puisse être aussi... inhumain.
Vraiment, il faut le voir pour croire toutes les expériences
faites sur des femmes et des enfants par un certain docteur
Mengele.
Tests
de résistances au froid ou à la faim. Injection
de microbes dans lorganisme. Il a même essayé
de changer la couleur des yeux! Des enfants squelettiques,
de la peau sur les os, les photos ne manquent pas. À
trop en voir, on ne peut que détourner le regard.
La routine des détenus
Le supplice des prisonniers se poursuivait jour après
jour, dans chaque geste posé. En visitant les maisons
qui leur servaient dabris, je ne suis pas restée
surprise de découvrir des lits étagés
à peine terminés. Des sortes de brancards
superposés de façon inégale. Au milieu
trônait un poêle capricieux qui ne fonctionnait
que lorsque les gardes nazis le voulaient bien, cest-à-dire
rarement. Lhiver, des épidémies de grippe
avaient vite fait de contaminer les personnes plus faibles.
Si ce nétait pas le froid qui en venait à
bout, cétaient les mauvaises conditions dhygiène.
Au milieu de lallée séparant les lits,
une fosse avait été creusée puis couverte
de ciment où on avait percé une rangé
de trous.
Lodeur infecte et les microbes se répandaient
bien avant que les détenus aient eu le temps de nettoyer
la fosse. Comme les prisonniers avaient été
départis de leurs biens à leur arrivée,
ils navaient aucun savon ou brosse à dent.
En fait, ils navaient même pas deau quotidiennement.
Tout ce quils possédaient était leur
uniforme et une gamelle pour la ration de nourriture.
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La fin
Avant de mettre un terme à notre visite, nous
nous sommes dirigés vers la partie la plus
morte du camp. Morte parce quelle abrite les
douches à gaz, les fours crématoires
et les cellules pour les futurs exécutés.
Les murs sont noirs de suie et une odeur dhumidité
empreint les pièces.
Les cellules sont de véritables musées
en soi, pour toutes les gravures laissées sur
leurs murs. Dernière possibilité de
crier à linjustice ou de dire au revoir,
on y retrouve des prières, des dessins et parfois
un simple nom. Chaque cellule a son histoire et depuis
plusieurs années des lampions, comme un peu
partout sur le camp, y sont allumés.
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- 20 000 personnes mouraient par
jour
- 10 millions de personnes furent victimes
de camps de concentration
- On appelait " Kanada "
lendroit où lon entreposait les
biens des détenus. Cétait lendroit
des richesses.
- Un deuxième camp trois fois
plus grand nommé Birkenau fut construit à
3 kilomètres de Auschwitz sous lordre
dHitler, parce quil voulait augmenter
le nombre dexterminations
|
On a également vu une cellule de torture. Tout juste
avant dêtre mis à mort, une vingtaine
de personnes étaient entassés dans une cellule
qui ne faisait quun carré de deux pieds sur
une hauteur de six. Seule un petit trou daération
permettait aux détenus de respirer. Ils pouvaient
endurer cette misérable situation pendant près
de 48 heures! Ma révolte intérieure se faisait
de plus en plus grande.
Finalement, comme on sy attendait,
la
visite des douches à gaz. Tout le groupe de visiteurs,
entassé dans un même coin de la grande pièce,
regardait du coin de lil les centaines de trous
au plafond. Gicleurs fatals. Pourtant inutilisables depuis
longtemps, ils nont guère gagné en confiance.
La chair de poule ne sest pas arrêtée
alors quon entrait dans la salle des fours crématoires
(photo ci-contre). Je ne pourrai jamais oublier leffet
que jai ressenti en voyant " pour vrai "
ce lieu dextermination. Il métait atrocement
facile dimaginer des corps sur les tables des fours.
Puis jai quitté les lieux, bouche bée.
La tête pleine dimages, lesprit brouillé,
jétais incapable de me faire à lidée
quun tel lieu ait vraiment existé, comme des
dizaines dautres, et ce, à linsu de tous!
Encore aujourdhui, mes souvenirs me renvoient un sentiment
de souffrance inimaginable.
Quest-ce quon retire dune visite à
Auschwitz? Un espoir toujours aussi naïf de voir disparaître
la violence, une prise de conscience et la certitude que
si tout le monde pouvait visiter ce camp dhorreur,
on ferait un pas de géant vers la paix.
Sources :