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Les Basques, 500 ans plus tard

Par Pascal Lapointe

Si l’Histoire s’était déroulée autrement, et si le rapport de forces avait été différent, la Nouvelle-France aurait fort bien pu s’appeler la Nouvelle-Basque. Et nous parlerions peut-être tous le basque aujourd’hui, cette langue aux origines si mystérieuses qu’elle ne ressemble à aucune autre langue européenne...

Méconnu du grand public qui lui préfère l’Ile-aux-Coudres, méconnu des amateurs d’histoire qui lui préfèrent la Grosse-Ile, méconnu des amateurs de nature qui lui préfèrent l’Ile Verte, il existe, au large de Trois-Pistoles, un petit bijou appelé l’Ile-aux-Basques. Ne cherchez pas de traversier pour y accéder, comme dans ces autres îles-à-touristes du Saint-Laurent. N’y cherchez pas de routes non plus, n’espérez même pas y apporter votre vélo. L’île est inhabitée. Mais ce n’est pas un territoire de chasse propriété de quelque millionnaire, comme plusieurs îles au large de Rivière-du-Loup. Il faut seulement se joindre à un groupe pour y faire une visite guidée, à partir de la marina de Trois Pistoles. Une traversée de 15 minutes —et une fois sur place, vous avez trois heures de pur ravissement.

Pour la nature, d’abord. Le croiriez-vous, j’y ai vu un renard. Il était là, à la lisière de la forêt et de la plage, à une cinquantaine de mètres de quatre personnes de notre groupe, et il nous observait attentivement. N’importe où ailleurs, un renard se serait enfui avant même que nous ayons pu percevoir sa présence. Sur cette île, bien qu’il n’ait pas perdu ses réflexes de prudence —il est tranquillement rentré dans le bois, sans doute sur la piste du lièvre qui était passé par là- il a appris que les humains sont peu dangereux : l’Ile-aux-Basques est, depuis 1929, propriété de la Société Provancher d’histoire naturelle, un organisme qui en a fait un refuge. La chasse et la pêche y sont interdites, de même que la coupe de bois, ou toute autre forme d’exploitation. On n’y trouve, en tout et pour tout, que trois chalets, que peuvent louer les membres de la Société Provancher.

L’île n’est pas très grande : deux kilomètres de long par un demi-kilomètre de large. On y trouve quatre kilomètres de sentiers, qui parcourent la forêt, laquelle représente les deux tiers de l’île —le reste est un pré. On y a dénombré une soixantaine d’espèces d’oiseaux y résidant à l’année, et plus d’une centaine d’espèces d’oiseaux migrateurs. La plupart de ces espèces ont leurs quartiers à la fois sur l’île et sur la Rive-Sud, puisque celle-ci n’est tout de même qu’à 4 kilomètres. On y trouve aussi des animaux : certains orignaux traversent à l’occasion à la nage depuis la Rive-Sud; d’autres, comme notre renard, y sont arrivés par le pont de glace qui se forme l’hiver. Ainsi, si les lièvres sont malchanceux, plusieurs renards traverseront un même hiver et leur feront la vie dure...

On y trouve aussi, quelques étés par décennie, des archéologues. Parce qu’il y a une raison si elle s’appelle l’Ile-aux-Basques. De 1580 jusqu’à 1637, des pêcheurs basques sont venus ici chaque année, chasser la baleine, comme l’attestent des archives à Bayonne, dans la portion française du pays basque.

La baleine? Eh oui, les mêmes baleines qui remontent l’estuaire du Saint-Laurent jusqu’à Tadoussac, et que viennent voir chaque année des milliers de touristes. Une fois leur navire bien ancré, les pêcheurs basques partaient dans un grand canot et ramaient jusqu’à l’embouchure du Saguenay, à la hauteur de l’actuelle ville de Tadoussac... Soit 40 kilomètres à la rame! Si la pêche était bonne ce jour-là, ils parvenaient à harponner une baleine ou, à défaut, un béluga. Qu’ils traînaient ensuite, la queue attachée au canot, jusqu’à l’île, soit un autre 40 kilomètres —aidés cette fois, heureusement, par les courants marins. Arrivés à destination, ils dépeçaient l’animal, qui leur servirait de repas pendant plusieurs jours. Mais surtout, ils se hâtaient d’en faire fondre la graisse sur de grands fours de pierre, afin d’en récolter l’huile, qu’ils ramèneraient dans de grandes barriques, et vendraient en Europe à prix fort.

Ce sont ces fours de pierre que les archéologues ont retrouvé en quatre endroits de l’île. Ils constituent la plus ancienne construction européenne dans toute la vallée du Saint-Laurent.

Pourquoi diable se donner tant de mal pour récolter l’huile de la baleine? Parce qu’au XVIe siècle, on s’éclairait avec des lampes à huile. Et que, pour éclairer les millions de maisons d’Europe, de l’huile, il en fallait beaucoup.

C’était donc une industrie très importante, et très payante. Au point que, un siècle plus tôt, les marins français avaient délogé par la force les Basques des territoires de chasse à la baleine situés à proximité des côtes françaises. Les Basques, de tout temps un peuple ouvert sur la mer, n’avaient donc pas hésité à aller chasser les cétacés plus loin dans l’Atlantique. De plus en plus loin : en 1520, leur présence est attestée pour la première fois sur les côtes du Labrador. Autrement dit, une vingtaine d’années après Giovanni Caboto, qui a " découvert " Terre-Neuve pour le compte du Roi d’Angleterre, mais une bonne quinzaine d’années avant Jacques Cartier. Quelques-uns de ces navigateurs se sont ensuite aventurés dans l’estuaire du Saint-Laurent, toujours en suivant la route de ces si précieux habitants de la mer. Et c’est ainsi qu’ils ont repéré un jour cette petite île, dotée de tous les attraits nécessaires : pas trop loin de la côte, ce qui facilite les échanges avec les populations amérindiennes (lesquelles chassaient aussi la baleine depuis des siècles). Dotée de plusieurs anses, pour ancrer le navire. Et non loin d’un lieu, l’estuaire du Saguenay, où les baleines se rassemblent en grand nombre, parce qu’elles y disposent d’un garde-manger abondant de plancton.

La visite de l’île peut idéalement être complétée par celle du centre d’interprétation des Basques, à 10 minutes de marche de la marina de Trois-Pistoles. On y apprend beaucoup sur les Amérindiens de la région, sur les découvertes archéologiques et surtout, sur le peuple et la culture basque. On peut aussi profiter de l’aide du centre de généalogie : si vous vous appelez Bernatchez, Turbide ou Chapados, vous êtes probablement de descendance basque.

Pas des Basques de l’Ile-aux-Basques toutefois, puisque ceux-là ont quitté définitivement les lieux en 1637, à nouveau chassés par les Français chasseurs de baleines. Mais cette fois, non par des Français de France, mais par des Français qui s’étaient établis peu de temps auparavant dans un lieu nouveau : Québec.

Si vous avez le temps, vous pourrez aussi assister à une compétition de pelote basque, puisque le centre d’interprétation voisine le seul fronton de ce jeu au Canada. Qui sait, avec le temps, Trois-Pistoles deviendra peut-être le champion des Amériques de la pelote basque!


Un four de pierre vieux de cinq siècles, faisant face à la rive Nord du Saint-Laurent.

 

Le Parc de l’aventure basque en Amérique
Trois-Pistoles
Téléphone : 418-851-1556
Internet : http://www.paba.qc.ca  

Ce texte a été mis en ligne en août 2002.
 
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