Si
lHistoire sétait déroulée
autrement, et si le rapport de forces avait été
différent, la Nouvelle-France aurait fort bien pu
sappeler la Nouvelle-Basque. Et nous parlerions peut-être
tous le basque aujourdhui, cette langue aux origines
si mystérieuses quelle ne ressemble à
aucune autre langue européenne...
Méconnu du grand public qui lui préfère
lIle-aux-Coudres, méconnu des amateurs dhistoire
qui lui préfèrent la Grosse-Ile, méconnu
des amateurs de nature qui lui préfèrent lIle
Verte, il existe, au large de Trois-Pistoles, un petit bijou
appelé lIle-aux-Basques. Ne cherchez pas de
traversier pour y accéder, comme dans ces autres
îles-à-touristes du Saint-Laurent. Ny
cherchez pas de routes non plus, nespérez même
pas y apporter votre vélo. Lîle est inhabitée.
Mais ce nest pas un territoire de chasse propriété
de quelque millionnaire, comme plusieurs îles au large
de Rivière-du-Loup. Il faut seulement se joindre
à un groupe pour y faire une visite guidée,
à partir de la marina de Trois Pistoles. Une traversée
de 15 minutes et une fois sur place, vous avez trois
heures de pur ravissement.
Pour la nature, dabord. Le croiriez-vous,
jy ai vu un renard. Il était là, à
la lisière de la forêt et de la plage, à
une cinquantaine de mètres de quatre personnes de
notre groupe, et il nous observait attentivement. Nimporte
où ailleurs, un renard se serait enfui avant même
que nous ayons pu percevoir sa présence. Sur cette
île, bien quil nait pas perdu ses réflexes
de prudence il est tranquillement rentré dans
le bois, sans doute sur la piste du lièvre qui était
passé par là- il a appris que les humains
sont peu dangereux : lIle-aux-Basques est, depuis
1929, propriété de la Société
Provancher dhistoire naturelle, un organisme qui en
a fait un refuge. La chasse et la pêche y sont interdites,
de même que la coupe de bois, ou toute autre forme
dexploitation. On ny trouve, en tout et pour
tout, que trois chalets, que peuvent louer les membres de
la Société Provancher.
Lîle nest pas très
grande : deux kilomètres de long par un demi-kilomètre
de large. On y trouve quatre kilomètres de sentiers,
qui parcourent la forêt, laquelle représente
les deux tiers de lîle le reste est un
pré. On y a dénombré une soixantaine
despèces doiseaux y résidant à
lannée, et plus dune centaine despèces
doiseaux migrateurs. La plupart de ces espèces
ont leurs quartiers à la fois sur lîle
et sur la Rive-Sud, puisque celle-ci nest tout de
même quà 4 kilomètres. On y trouve
aussi des animaux : certains orignaux traversent à
loccasion à la nage depuis la Rive-Sud; dautres,
comme notre renard, y sont arrivés par le pont de
glace qui se forme lhiver. Ainsi, si les lièvres
sont malchanceux, plusieurs renards traverseront un même
hiver et leur feront la vie dure...
On y trouve aussi, quelques étés
par décennie, des archéologues. Parce quil
y a une raison si elle sappelle lIle-aux-Basques.
De 1580 jusquà 1637, des pêcheurs basques
sont venus ici chaque année, chasser la baleine,
comme lattestent des archives à Bayonne, dans
la portion française du pays basque.
La baleine? Eh oui, les mêmes baleines
qui remontent lestuaire du Saint-Laurent jusquà
Tadoussac, et que viennent voir chaque année des
milliers de touristes. Une fois leur navire bien ancré,
les pêcheurs basques partaient dans un grand canot
et ramaient jusquà lembouchure du Saguenay,
à la hauteur de lactuelle ville de Tadoussac...
Soit 40 kilomètres à la rame! Si la pêche
était bonne ce jour-là, ils parvenaient à
harponner une baleine ou, à défaut, un béluga.
Quils traînaient ensuite, la queue attachée
au canot, jusquà lîle, soit un
autre 40 kilomètres aidés cette fois,
heureusement, par les courants marins. Arrivés à
destination, ils dépeçaient lanimal,
qui leur servirait de repas pendant plusieurs jours. Mais
surtout, ils se hâtaient den faire fondre la
graisse sur de grands fours de pierre, afin den récolter
lhuile, quils ramèneraient dans de grandes
barriques, et vendraient en Europe à prix fort.
Ce sont ces fours de pierre que les archéologues
ont retrouvé en quatre endroits de lîle.
Ils constituent la plus ancienne construction européenne
dans toute la vallée du Saint-Laurent.
Pourquoi diable se donner tant de mal pour
récolter lhuile de la baleine? Parce quau
XVIe siècle, on séclairait avec des
lampes à huile. Et que, pour éclairer les
millions de maisons dEurope, de lhuile, il en
fallait beaucoup.
Cétait donc une industrie très
importante, et très payante. Au point que, un siècle
plus tôt, les marins français avaient délogé
par la force les Basques des territoires de chasse à
la baleine situés à proximité des côtes
françaises. Les Basques, de tout temps un peuple
ouvert sur la mer, navaient donc pas hésité
à aller chasser les cétacés plus loin
dans lAtlantique. De plus en plus loin : en 1520,
leur présence est attestée pour la première
fois sur les côtes du Labrador. Autrement dit, une
vingtaine dannées après Giovanni Caboto,
qui a " découvert " Terre-Neuve
pour le compte du Roi dAngleterre, mais une bonne
quinzaine dannées avant Jacques Cartier. Quelques-uns
de ces navigateurs se sont ensuite aventurés dans
lestuaire du Saint-Laurent, toujours en suivant la
route de ces si précieux habitants de la mer. Et
cest ainsi quils ont repéré un
jour cette petite île, dotée de tous les attraits
nécessaires : pas trop loin de la côte,
ce qui facilite les échanges avec les populations
amérindiennes (lesquelles chassaient aussi la baleine
depuis des siècles). Dotée de plusieurs anses,
pour ancrer le navire. Et non loin dun lieu, lestuaire
du Saguenay, où les baleines se rassemblent en grand
nombre, parce quelles y disposent dun garde-manger
abondant de plancton.
La visite de lîle peut idéalement
être complétée par celle du centre dinterprétation
des Basques, à 10 minutes de marche de la marina
de Trois-Pistoles. On y apprend beaucoup sur les Amérindiens
de la région, sur les découvertes archéologiques
et surtout, sur le peuple et la culture basque. On peut
aussi profiter de laide du centre de généalogie :
si vous vous appelez Bernatchez, Turbide ou Chapados, vous
êtes probablement de descendance basque.
Pas des Basques de lIle-aux-Basques
toutefois, puisque ceux-là ont quitté définitivement
les lieux en 1637, à nouveau chassés par les
Français chasseurs de baleines. Mais cette fois,
non par des Français de France, mais par des Français
qui sétaient établis peu de temps auparavant
dans un lieu nouveau : Québec.
Si vous avez le temps, vous pourrez aussi
assister à une compétition de pelote basque,
puisque le centre dinterprétation voisine le
seul fronton de ce jeu au Canada. Qui sait, avec le temps,
Trois-Pistoles deviendra peut-être le champion des
Amériques de la pelote basque!

Un four de pierre vieux de cinq siècles,
faisant face à la rive Nord du Saint-Laurent.
Le Parc de laventure basque en Amérique
Trois-Pistoles
Téléphone : 418-851-1556
Internet : http://www.paba.qc.ca