Partout où nous débarquons, c'est la même chose: on est tout de suite repéré. Les résidents qui nous croisent nous saluent en baissant la tête, contents et gênés à la fois. La visite est rare, sur la Côte-Nord. Et pourtant, la nature est à couper le souffle.
C'est un ancien navire de la Garde côtière transformé en bateau-croisière, L'Écho des Mers, qui nous transporte de village en village, de Rimouski jusqu'à Blanc-Sablon. Car parcourir la Côte-Nord, cela n'étonnera personne, cela se fait par bateau. D'une part, pour aller au-delà de la route, qui s'arrête à Natashquan. Mais d'autre part, pour ne rien rater du spectacle du ciel et de la mer. D'abord destiné à la cartographie, le navire est aujourd'hui attaché au réseau d'observation des mammifères marins de la Biosphère d'Environnement Canada et fait dans l'écotourisme.
Des escales singulières
Sur le circuit qui nous emmène à Blanc-Sablon, il y a d'abord Anticosti, l'incontournable. La nature qui recouvre presque toute cette île immense, où ne résident que quelque 275 habitants, est exceptionnellement riche. Ce sont d'abord les cerfs de Virginie qui pleuvent -on en compte près de 21 au km carré- une des 20 espèces animales importées par le Français Henri Menier, qui avait acquis l'île en 1895. C'est aussi la faune et la flore de la forêt boréale et du littoral, des milliers de fossiles qu'on déniche en se penchant sur la grève, des chutes, un canyon aux parois hautes de 90m, et un sous-sol via la grotte de la rivière Patate. Le paradis des naturalistes.
L'excursion se poursuit le long de la côte, où s'étalent en chapelet les petits villages de pêcheurs. Des endroits où le dépaysement est tel qu'on a peine à se croire au Québec. À Harrington Harbour par exemple, les maisons coquettes aux couleurs pastel semblent posées sur une terre encore vierge: un sol dénué d'arbres, composé de tourbe épaisse et de rochers coiffés de mousses vertes et de lichens orangés. De temps à autre, un véhicule quatre-roues surgissant de nulle part vient déranger la tranquillité.
Aujourd'hui encore, malgré l'installation de l'électricité -dans les années 60!- l'isolement de ces gens est grand. Le navire cargo-passagers Nordic Express assure bien leur approvisionnement, mais souvent, on ne trouve ni hôpitaux, ni restaurants, ni boutiques, juste un magasin général, un dépositaire de la S.A.Q., et une cabane abritant un comptoir de la Caisse populaire. Les villages comptent de 115 à 300 habitants et le contrôle est social: les forces de l'ordre viennent rarement. Même les déplacements de village en village sont difficiles par la voie maritime et leurs habitants attendent l'hiver pour se rencontrer, grâce à la motoneige.
L'espace et la vie
Sur le chemin du retour, le navire s'immisce dans l'Archipel-de-Mingan: une quarantaine d'îles qui s'égrènent sur près de 90 km. Une escale à l'île Quarry permet de toucher aux monolithes, ces formations rocheuses de calcaire stratifié aux formes saugrenues, qui font la réputation de ce coin de pays.
Mais en plus des habitants de pierre, il y a les habitants de la mer. Sur le pont, il faut s'armer de patience pour attendre le jet d'eau qui annonce la fugitive visite du cétacé à la surface. Mais c'est ainsi, fugitivement, que tout au long du parcours, nous avons surpris des phoques communs, de même que des loups marins, qu'on appelle aussi phoques gris. Plus rares en plein coeur de l'été dans la Basse Côte-Nord, mais nombreuses dans l'archipel des îles Mingan, des baleines sondant les vagues se sont laissées apercevoir: le petit rorqual, le rorqual commun et le dauphin à flancs blancs ont fait leur parade.
Observant tour à tour le cormoran, la sterne, le canard nordique qu'est l'eider à duvet, le goéland argenté, celui à bec cerclé et le fou de bassan plongeant tête première dans les vagues pour capturer sa proie, les ornithologues d'un jour s'en donnent à coeur joie. Dès Rimouski, on pouvait apercevoir les grands hérons, rassemblés sur la grève de l'île Ste-Barnabé, une expérience qui s'est répétée dans l'Archipel-de-Mingan où d'autres échassiers, comme le pluvier et le bécassau, ont été remarqués. En longeant l'île aux Perroquets, on a vu le petit pingouin, mais hélas, les macareux moines n'étaient pas au rendez-vous.
Et la nature, c'est aussi le spectacle incessant des vagues miroitant dans le soleil, et puis, la nuit venue, celui de la voûte céleste, parée du rideau ondoyant d'une aurore boréale et des étoiles filantes qui n'en finissent plus de nous surprendre. Et il faut voir l'aurore, dès 3 h 30, illuminer le ciel d'un magnifique dégradé des couleurs spectrales. On retourne chez soi ravi, avec un goût d'espace, et l'idée de reprendre le large.
L'auteure a participé pendant l'été 1999 à une excursion payée par Ecomertours.