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Le Musée Eudore-Dubeau : un secret bien gardé

par Josiane Roulez
Agence Science-Presse

À ma première tentative de me rendre au musée d'histoire de médecine dentaire Eudore-Dubeau, je me bute à des portes closes. Impressionnantes, les portes. Très hautes, en bois massif, surmontées de lettres d'or. J'avoue que je n'en attendais pas tant. Le numéro de téléphone fourni dans l'article de Forum est hors service, et les heures d'ouvertures, on ne peut plus maigres. Apparemment, elles ont changé. Je me résigne à rentrer bredouille.

Quelques jours plus tard, je parviens à entrer en contact avec le docteur Denys Ruel, le directeur du musée, qui m'invite à en faire la visite le soir même. Il m'accueille d'une poignée de main franche, le sourire aux lèvres et l''il pétillant d'intelligence derrière ses lunettes. Il s'excuse de n'être pas rasé : il en est aux derniers milles d'un travail de maîtrise en Santé publique, qu'il doit présenter la semaine suivante.

En nous dirigeant vers le musée, il m'apprend qu'il est non seulement directeur du Musée Eudore-Dubeau, mais aussi chargé de cours, chargé de clinique, propriétaire d'un cabinet privé, membre du comité sur l'équité salariale et secrétaire du Centre de la recherche en histoire de la médecine dentaire, en plus de piloter divers projets. De quoi oublier, en effet, de passer chez le barbier.

La clef tourne dans la serrure, et les portes du musée s'ouvrent enfin. Le lieu tient de la caverne d'Ali Baba. La pièce, de taille moyenne, déborde de livres, d'appareils, d'outils mystérieux et luxueux. Les murs sont surchargés d'affiches et de gravures. Différentes vitrines présentent une foule de petits objets plus curieux les uns que les autres. Au centre, sous un globe de verre, un crâne humain me sourit de toutes ses dents. Ses différentes parties semblent flotter dans l'air. Elles sont éclatées autour du centre, comme figées en pleine explosion.

Denys Ruel m'explique qu'il s'agit d'un modèle pédagogique, utilisé autrefois pour enseigner l'anatomie aux étudiants en dentisterie. En effet, le musée se consacre non seulement à l'histoire de la médecine dentaire, mais à celle de son enseignement. Il me désigne d'autres modèles, réalisés avant l'invention du plastique, à partir de vrais crânes, cheveux, nerfs, et complétés avec de la cire. Ces derniers sont exposés à l'air libre, malgré leur fragilité.

 

Manque d'argent
C'est que depuis son accession à la direction du musée, en 1999, le docteur Ruel tire le diable par la queue. La Faculté consacre à peine 1000 $ par an au musée, et ne reçoit presque pas de subventions privées, malgré une sollicitation active auprès des dentistes de la province. Cette pauvreté transparaît : les pièces ne sont pas identifiées, d'autres sont protégées de la poussière par du papier cellophane. L'abondante collection du musée prend des airs de bric-à-brac dans son local trop exigu. Denys Ruel se considère tout de même comme chanceux : le musée du Fonds dentaire canadien, à Ottawa, possède une collection aussi riche que celle du Musée Eudore-Dubeau, mais n'a même pas de local pour l'exposer!

Pour conserver un souffle de vie au musée, Denys Ruel doit investir largement de son temps, et parfois même de son argent. Il assiste à des encans, passe une fin de semaine à décaper un meuble... Mais il ne peut pas tout faire. En ce moment, il ne parvient pas à assurer des heures d'ouverture pour le musée. Jusqu'à tout récemment, les étudiants ouvraient ses portes bénévolement une heure le midi, chaque jour de semaine. Mais de petites pièces, des livres, des photographies se sont mis à disparaître. Il a fallu fermer. « Ce qu'il faudrait, c'est pouvoir sécuriser nos installations. Pour l'instant, je dois faire avec les moyens du bord. » Et de me désigner, mi-figue, mi-raisin, une armoire vitrée contenant des outils de dentisterie animale, affublée d'un gros câble en acier et d'un cadenas à combinaison. « La Faculté a d'autres priorités, comme l'acquisition de matériel de pointe. Le Musée existe encore grâce à l'appui du doyen. Mais honnêtement, sa survie ne tient qu'à un fil », avoue-t-il.

Une collection exceptionnelle
La collection du Musée Eudore-Dubeau est pourtant la plus belle du genre au Québec. Le docteur Ruel me parle avec enthousiasme d'un exemplaire en deux tomes du Chirurgien Dentiste ou Traité des Dents, de Pierre Fauchard, considéré comme le père de la dentisterie. Fauchard a réuni dans cet ouvrage toutes les connaissances acquises dans ce domaine au début du XVIIIe siècle. L'exemplaire qui se trouve sous mes yeux est très rare : il n'en existe plus que onze à travers le monde.

Et la visite m'entraîne de surprise en surprise : précieux outils à manche d'ivoire; clefs de Garengeot, redoutables alliées des barbiers du Moyen Âge; premiers appareils à anesthésie et à radiographie. Devant une reconstitution d'un cabinet du début des années 1900, je me sens presque chez mon dentiste. Déjà, tout y est : le crachoir, l'armoire à médicament, le fameux fauteuil, les outils...

Cultiver l'histoire
Dans une armoire s'alignent un nombre impressionnant de crânes humains. Ils proviennent de l'ancien Centre d'études sur la croissance de l'Université de Montréal, qui a fermé ses portes il y a quelques années. C'est un concierge les a trouvés dans un corridor, prêts à être jetés. Bien qu'ils ne concernent pas directement la dentisterie, Denys Ruel n'a pu s'empêcher de les sauver de la destruction. « Ce qui est en train de se passer, c'est que par manque d'intérêt, par manque de place, on jette ces collections qui témoignent de notre histoire. Ces ossements peuvent même être utiles de nos jours. En effectuant des tests d'ADN sur le crâne d'une personne infectée, on peut en apprendre beaucoup sur certaines maladies qui menacent de réapparaître, comme la peste. » Deux autres armoires, l'une pleine d'ossements, et l'autre de centaines de petites éprouvettes contenant des dents, attendent dans un corridor que le directeur du musée leur trouve une place. Leur contenu est aussi en danger d'être mis au rebut.

Denys Ruel ne peut s'empêcher de déplorer le manque d'intérêt de l'université pour son histoire.  « Il faut cultiver un intérêt pour l'histoire de la science en milieu universitaire. Nous avons une magnifique collection, mais pas de fonds pour l'enrichir, pour l'entretenir, pour la mettre en valeur! Le musée pourrait sans doute être vendu au gouvernement. Mais il faut qu'il reste ici, près des étudiants, dans son élément naturel! »

Avec l'aide bénévole d'une étudiante en muséologie, il profite de la fermeture forcée du musée pour faire l'inventaire de sa collection. Il prépare aussi une exposition sur l'histoire de la dentisterie, en vue du congrès conjoint de l'Ordre des dentistes du Québec et de l'Association dentaire canadienne, qui se tiendra en mai.  L'exposition ne sera pas ouverte au public, mais le Musée Eudore-Dubeau, lui, le sera dimanche le 19 mai, dans le cadre de la semaine Musées en fête. Avis aux intéressés!

Adresse civique: Musée Eudore-Dubeau
Faculté de médecine dentaire Université de Montréal Pavillon principal
2900, Édouard-Montpetit Porte B-1 Montréal (Québec)
H3C 3J7
* À NOTER: Le 19 mai 2002, les gens auront accès au Musée par l'entrée principale du pavillon principal, et non par la porte B-1.
Numéro de téléphone: Dr. Denis Ruel, directeur du musée 343-6111 poste 2877
Indications pour se rendre au Musée: En voiture, prendre la montée d'accès au coin des rues Édouard-Montpetit et Jean-Brillant.
Le stationnement est gratuit le dimanche. En métro, prendre la ligne bleue jusqu'à la station Université-de-Montréal et monter jusqu'au pavillon principal. Le Musée sera accessible par l'entrée principale.

 

 
 
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