Un veau à deux têtes mobserve
du fond de son bocal vitré. Plus loin, le moulage
dune cervelle est délicatement encadré.
Non, ce nest pas d'une visite sur le plateau d'un
film d'horreur. Il sagit plutôt de pièces
de collection uniques dun des plus vieux musées
de science vétérinaire au monde. Ce rassemblement
de centaines de spécimens danimaux et dorganes
était jadis réservé à lélite
capable de se payer des études en sciences; c'est
à présent le musée Fragonard de lÉcole
vétérinaire dAlfort, en France.
Honoré Fragonard, cousin du peintre
Jean-Honoré Fragonard, débute sa carrière
comme chirurgien à lécole vétérinaire
de Lyon. Comme les vétérinaires sont rares
mais essentiels à cette époque où les
chevaux constituent le principal moyen de transport, il
part pour Paris à la demande de Louis XV, en 1765,
y fonder une école vétérinaire. Létablissement
sinstalle définitivement à Alfort, au
sud-est de Paris, en 1766. Fragonard en est le premier professeur
danatomie et directeur.
Le musée danatomie, bien que
nommé en lhonneur dHonoré Fragonard,
ne lui est dédié quen partie. De ses
3033 réalisations, seulement 21 ont survécu
et y sont exposées. La grande majorité des
moulages céroplastiques (cire) sont plutôt
l'uvre d'Eugène Petitcolin, garçon de
laboratoire à Alfort de 1883 à 1922. Dautres
montages, ceux-ci en papier mâché, de lartiste
André Richir, sont tellement ressemblants aux originaux
que je nai realisé la différence quen
lisant les dépliants dinformations.
Lorigine de la collection de foies,
rates et estomacs encadrés na rien d'artistique.
Honoré Fragonard était surtout aux prises
avec un problème de réfrigération.
En effet, à lépoque où il donnait
ses cours, il se heurtait toujours au même problème :
conserver des spécimens danimaux malades pour
les montrer à ses étudiants, tout en évitant
qu'ils ne se décomposent au bout de quelques heures.
Lélectricité ne faisant pas partie de
ses options, la construction dune collection permanente
savère des plus pratiques et aussi des moins
risquées pour la contagion. Cest ainsi que
peu à peu, ce qui deviendra une exposition peu ordinaire
prend forme.
Le musée, de grandeur modeste, compense
son manque denvergure par la qualité de ses
sujets. Dun côté, l'aspect scientifique,
avec explications didactiques sur les nombreux exemplaires,
sert à la formation des étudiants (anciens
et modernes); lautre côté, plus fantaisiste,
permet de découvrir Fragonard en tant quartiste,
dans la réalisation des " Écorchés ".
Dès 1766, cinq procédés
sont utilisés pour les présentations danatomie.
Les reproductions en papier mâché, les moulages
en plâtre et en cire, la conservation dans le formol
et finalement, les impressionnants montages déshydratés,
tels les Ecorchés. Le papier mâché est
utilisé pour les organes de grande envergure, comme
un système digestif de cheval par exemple. Il permet
aussi de réduire les coûts de production et
dagrandir au besoin des détails. Les moulages,
eux, sont conçus en graissant les organes à
reproduire puis en les enduisant dune première
couche de plâtre. Tout dépendant du procédé,
ils sont ensuite remplis de plâtre ou de cire, peints
au besoin pour les détails (comme les veines) et
vernis. Le formol a la particularité de conserver
les spécimens dans leur état naturel en les
submergeant dans un récipient en verre, mais il enlève
malheureusement toute la coloration naturelle, ce qui leur
donne un air terne et gris. On compte aussi quelques animaux
empaillés à la manière traditionnelle.
La nature ne faisant pas toujours son travail
parfaitement, une grande vitrine est également consacrée
aux anomalies congénitales et autres maladies dégénératives.
Le résultat est surprenant, souvent même choquant.
Animaux à huit pattes, cyclopes, sirènes humaines
(maladie où les deux jambes sont soudées à
la naissance), crânes dhydrocéphales
et autres reproductions de plaies purulentes sy tiennent
compagnie le plus naturellement du monde. Des masques mortuaires
realisés sur des gens décédés
de maladies animales sont aussi présentés
pour en montrer les symptômes peu attirants.
La section centrale regroupe une estrade où
sont alignés des dizaines de squelettes, de léléphant
à la souris. Le tout est très accessible,
même si certains, tellement petits sans leur peau,
sont plus difficile à voir. Les murs adjacents sont
couverts de dentitions par ordre de croissance, pattes et
autres morceaux épars de moindre intérêt
pour qui nest pas spécialiste.
Fragonard l'artiste: les Écorchés
Bien sûr , le musée ressemblerait
à bien dautres musées de médecine,
si ce nétait des Ecorchés. Art à
mi-chemin entre le conflit moral et le sublime, les Écorchés
sont des modèles humains et animaux véritables,
présentés dans des mises en scènes
surréelles. Dépourvus de toute leur peau,
ils sont déshydratés, puis les veines et muscles
sont injectés de cire liquide. Fragonard présente
un cavalier à cheval, un homme au regard transpercant,
une rangée de foetus humains dansants... Difficile,
même à notre époque où rien ne
choque, de faire abstraction du fait que ce sont de véritables
cadavres qui nous renvoient notre reflet à travers
la vitre.
Quand la technologie, la réalité
3D et les ordinateurs ont depuis longtemps remplacé
les vieux modèles de cire, tout cela semble bien
désuet. La fascination demeure pourtant si on réalise
que bien des maladies observées sans peur aujourdhui
dans leur petite vitrine, étaient hier encore des
tueuses. On ne compte plus les étudiants ayant payé
de leur vie pour apprendre à en sauver dautres.
Les masques mortuaires réalisés sur certains
dentre eux en témoignent.
Le musée de lÉcole vétérinaire
dAlfort ne figure pas souvent sur les guides touristiques,
mais les mystères quil contient valent, aux
yeux de certains amateurs de science, tous les sourires
de la Joconde.
Pour plus d'informations :
Site de lécole de médecine
vétérinaire dAlfort : www.vet-alfort.fr
Livres : Lautre Fragonard,
Editions Jupilles
Les musées de médecine,
Editions Privat, Gerard Tilles et Daniel Wallach
La relève de Fragonard :
Professeur Gunther Von Hagens, anatomiste,
présente lui aussi sa version des écorchés
de Fragonard, en utilisant un procédé de plastification
récent. Son exposition, Body Worlds, est présentée
en Allemagne. www.bodyworlds.co.uk