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Foies, rates et estomacs au musée

Par Stéphanie Lalut
Agence Science-Presse

Un veau à deux têtes m’observe du fond de son bocal vitré. Plus loin, le moulage d’une cervelle est délicatement encadré. Non, ce n’est pas d'une visite sur le plateau d'un film d'horreur. Il s’agit plutôt de pièces de collection uniques d’un des plus vieux musées de science vétérinaire au monde. Ce rassemblement de centaines de spécimens d’animaux et d’organes était jadis réservé à l’élite capable de se payer des études en sciences; c'est à présent le musée Fragonard de l’École vétérinaire d’Alfort, en France.

Honoré Fragonard, cousin du peintre Jean-Honoré Fragonard, débute sa carrière comme chirurgien à l’école vétérinaire de Lyon. Comme les vétérinaires sont rares mais essentiels à cette époque où les chevaux constituent le principal moyen de transport, il part pour Paris à la demande de Louis XV, en 1765, y fonder une école vétérinaire. L’établissement s’installe définitivement à Alfort, au sud-est de Paris, en 1766. Fragonard en est le premier professeur d’anatomie et directeur.

Le musée d’anatomie, bien que nommé en l’honneur d’Honoré Fragonard, ne lui est dédié qu’en partie. De ses 3033 réalisations, seulement 21 ont survécu et y sont exposées. La grande majorité des moulages céroplastiques (cire) sont plutôt l'œuvre d'Eugène Petitcolin, garçon de laboratoire à Alfort de 1883 à 1922. D’autres montages, ceux-ci en papier mâché, de l’artiste André Richir, sont tellement ressemblants aux originaux que je n’ai realisé la différence qu’en lisant les dépliants d’informations.

L’origine de la collection de foies, rates et estomacs encadrés n’a rien d'artistique. Honoré Fragonard était surtout aux prises avec un problème de réfrigération. En effet, à l’époque où il donnait ses cours, il se heurtait toujours au même problème : conserver des spécimens d’animaux malades pour les montrer à ses étudiants, tout en évitant qu'ils ne se décomposent au bout de quelques heures. L’électricité ne faisant pas partie de ses options, la construction d’une collection permanente s’avère des plus pratiques et aussi des moins risquées pour la contagion. C’est ainsi que peu à peu, ce qui deviendra une exposition peu ordinaire prend forme.

Le musée, de grandeur modeste, compense son manque d’envergure par la qualité de ses sujets. D’un côté, l'aspect scientifique, avec explications didactiques sur les nombreux exemplaires, sert à la formation des étudiants (anciens et modernes); l’autre côté, plus fantaisiste, permet de découvrir Fragonard en tant qu’artiste, dans la réalisation des " Écorchés ".

Dès 1766, cinq procédés sont utilisés pour les présentations d’anatomie. Les reproductions en papier mâché, les moulages en plâtre et en cire, la conservation dans le formol et finalement, les impressionnants montages déshydratés, tels les Ecorchés. Le papier mâché est utilisé pour les organes de grande envergure, comme un système digestif de cheval par exemple. Il permet aussi de réduire les coûts de production et d’agrandir au besoin des détails. Les moulages, eux, sont conçus en graissant les organes à reproduire puis en les enduisant d’une première couche de plâtre. Tout dépendant du procédé, ils sont ensuite remplis de plâtre ou de cire, peints au besoin pour les détails (comme les veines) et vernis. Le formol a la particularité de conserver les spécimens dans leur état naturel en les submergeant dans un récipient en verre, mais il enlève malheureusement toute la coloration naturelle, ce qui leur donne un air terne et gris. On compte aussi quelques animaux empaillés à la manière traditionnelle.

La nature ne faisant pas toujours son travail parfaitement, une grande vitrine est également consacrée aux anomalies congénitales et autres maladies dégénératives. Le résultat est surprenant, souvent même choquant. Animaux à huit pattes, cyclopes, sirènes humaines (maladie où les deux jambes sont soudées à la naissance), crânes d’hydrocéphales et autres reproductions de plaies purulentes s’y tiennent compagnie le plus naturellement du monde. Des masques mortuaires realisés sur des gens décédés de maladies animales sont aussi présentés pour en montrer les symptômes peu attirants.

La section centrale regroupe une estrade où sont alignés des dizaines de squelettes, de l’éléphant à la souris. Le tout est très accessible, même si certains, tellement petits sans leur peau, sont plus difficile à voir. Les murs adjacents sont couverts de dentitions par ordre de croissance, pattes et autres morceaux épars de moindre intérêt pour qui n’est pas spécialiste.

 

Fragonard l'artiste: les Écorchés

Bien sûr , le musée ressemblerait à bien d’autres musées de médecine, si ce n’était des Ecorchés. Art à mi-chemin entre le conflit moral et le sublime, les Écorchés sont des modèles humains et animaux véritables, présentés dans des mises en scènes surréelles. Dépourvus de toute leur peau, ils sont déshydratés, puis les veines et muscles sont injectés de cire liquide. Fragonard présente un cavalier à cheval, un homme au regard transpercant, une rangée de foetus humains dansants... Difficile, même à notre époque où rien ne choque, de faire abstraction du fait que ce sont de véritables cadavres qui nous renvoient notre reflet à travers la vitre.

Quand la technologie, la réalité 3D et les ordinateurs ont depuis longtemps remplacé les vieux modèles de cire, tout cela semble bien désuet. La fascination demeure pourtant si on réalise que bien des maladies observées sans peur aujourd’hui dans leur petite vitrine, étaient hier encore des tueuses. On ne compte plus les étudiants ayant payé de leur vie pour apprendre à en sauver d’autres. Les masques mortuaires réalisés sur certains d’entre eux en témoignent.

Le musée de l’École vétérinaire d’Alfort ne figure pas souvent sur les guides touristiques, mais les mystères qu’il contient valent, aux yeux de certains amateurs de science, tous les sourires de la Joconde.

 

Pour plus d'informations :

Site de l’école de médecine vétérinaire d’Alfort : www.vet-alfort.fr

Livres : L’autre Fragonard, Editions Jupilles

Les musées de médecine, Editions Privat, Gerard Tilles et Daniel Wallach

La relève de Fragonard :

Professeur Gunther Von Hagens, anatomiste, présente lui aussi sa version des écorchés de Fragonard, en utilisant un procédé de plastification récent. Son exposition, Body Worlds, est présentée en Allemagne. www.bodyworlds.co.uk

 

 

Ce texte a été mis en ligne en octobre 2003.
 
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