Le soleil brille sur Sorel et mon café
fume dans lair froid du bord du fleuve. A 6h du matin,
la ville dort encore. Mais près de la rue du Prince,
mon bateau mattend. Le NGCC Tracy et son équipage
s'apprêtent à remonter le St-Laurent.
Notre
mission : le changement des bouées dété
sur la voie maritime.
Quand lhiver approche, on change les
pneus sur les voitures. Sur la voie maritime du St-Laurent,
on change les bouées de signalisation. On passe des
bouées dété aux bouées
dhiver. Cest la responsabilité de la
Garde côtière canadienne que dassurer
ce travail bi-annuel.
Tout le long du St-Laurent, on retrouve des
bouées métalliques. Certaines servent à
indiquer des endroits dangereux, mais la plupart délimitent
le chenal.
C'est que le fleuve est large, mais pas tellement
profond. Le chenal, cest le chemin qui est tracé
par des bateaux dragueurs, qui " grattent "
le fond à la façon dune déneigeuse
aquatique. Comme ça, on sassure que même
les bateaux les plus gros ont une profondeur suffisante
pour circuler.
Doù limportance de nos
bouées pour leur indiquer la route. Personne na
envie de dégager un pétrolier qui se serait
heurté au fond...
A bord du NGCC
Je passe la plus grande partie de lavant-midi
dans la cabine de pilotage située à lavant
du Tracy.
Il
faut descendre quelques heures vers Montréal avant
de commencer le ramassage. Philippe Cahn, le chef officier,
en profite pour me faire visiter les lieux. Le NGCC Tracy
(N.G.C.C veut dire Navire de la Garde côtière
Canadienne) est un " baliseur moyen renforcé
pour les glaces ". Comme son nom lindique,
il sert à baliser la voie maritime et est fonctionnel
lhiver.
Construit en 1968, il a été
modernisé en 1989. Il reste encore des touches de
la déco de lépoque dans la salle à
manger.
Une vingtaine de membres déquipage
vivent 24h/24 à son bord, souvent pendant plusieurs
mois daffilée. Heureusement, comme le Tracy
nest pas en mer, ils ont loption de descendre
se dégourdir les jambes sur la terre ferme en soirée.
Première étape du tour, sécurité
oblige, on massigne un endroit de " départ ".
En cas dévacuation du bateau, cest là
ou je dois me diriger pour éviter quon me cherche.
Le pont, avec ses cales ouvertes à
lavant, renferme les bouées dhiver qui
seront remplacées. Les bateaux de sauvetage à
larrière sont rangés avec les bicyclettes.
Pas que le pont soit assez long pour en faire, mais elles
sont là pour garder en forme les matelots (ou officiers!)
qui abuseraient de la bonne nourriture de la cafétéria.
Comme je suis une invitée, je mange
dans la salle des officiers en compagnie de Martin Crête,
le commandant du Tracy. La nourriture est pareille à
celle de la cafétéria mais on a du service
aux tables. Cest comme un mini-restaurant avec un
steward. Un privilège traditionnel qui devrait disparaître
avec les coupures de budget. Vers midi, lestomac bien
rempli, je tangue subtilement vers le poste de commande
à létage. Règle dor sur
un bateau : toujours se tenir à deux mains !
Le ramassage des bouées va commencer.
Pourquoi changer les bouées quand lhiver arrive ?
Lhiver, il est important pour léconomie
de conserver un accès ouvert au port de Montréal.
Si les bouées sont déjà installées,
pourquoi diable se donner tout ce trouble pour les remplacer
à chaque fin dautomne ? Parce que nos
bouées dété ne sont pas assez
résistantes à la glace. Les bouées
dété quon a ramassé ressemblent
pour la plupart à de petites îles flottantes
sur lesquelles on aurait installé un phare miniature.
Une pile spéciale permet de les garder allumées
la nuit pendant toute la saison. Un " détecteur
de clarté " les allume automatiquement
quand vient la nuit.
Comme la force des glaces
qui
se déplacent sur le fleuve est très grande,
on remplace les bouées lumineuses plus fragiles (et
donc coûteuses !) par les " espars "
(bouées dhiver), qui se couchent pour laisser
passer la glace et se redressent ensuite.
Les bouées dhiver (photo) ressemblent
plus à des popsicles rouges ou verts. Comme la circulation
maritime est interdite la nuit lhiver, il nest
pas nécessaire que les espars soient munis dune
lumière.
On ne remplace pas non plus toutes les bouées
dété par des espars, seulement aux endroits
essentiels à la navigation. Les bouées sont
ensuite entreposées à Québec ou Sorel
pour lhiver. Elles sont réparées et
repeintes si nécessaire.
On en enlève environ 500. On rajoute
ensuite plus de 200 espars en remplacement.
Les dernières bouées dété
(les plus importantes) sont enlevées à la
mi-décembre.
Le changement dune bouée, étape par
étape
Les bouées dhiver sont stockées
dans une cale qui, à lavant du bateau, est
à ciel ouvert.

Lemplacement de chacune des bouées est
indiqué sur une carte maritime, avec son numéro.
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Lorsque le bateau arrive près de la
bouée, le commandant et son équipe dans la
cabine de pilotage manoeuvrent avec des repères visuels
sur terre pour sassurer que le bateau ne bouge pas
avec le courant, il est difficile de savoir si le
bateau reste immobile.

Sur le pont avant, une immense grue munie dun
crochet sert à ramasser la bouée. Le
commandant confirme à léquipe
sur le pont que le bateau est immobile et quils
peuvent procéder. Les matelots agrippent la
bouée avec des chaînes et la grue soulève
la bouée dans la cale. Ils libèrent
la bouée avec un grand coup de marteau qui
détache le clou qui retient la chaîne.
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La bouée est souvent pleine dalgues et
est accompagnée dun ami hors de lordinaire :
le crapaud ! Le crapaud, cest le " petit
nom " que léquipage donne à
lancre de la bouée, qui nest pas
trop jolie à voir et qui ressemble à
un animal préhistorique.
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Toute linstallation doit être
faite rapidement et avec beaucoup de précautions.
Il ne faudrait pas quune bouée de 3800 kg
tombe sur quelqu'un !
Ensuite, selon la carte, on remplace ou non
cette bouée par un espar.
Parfois, linstallation ne va pas tout
à fait comme prévu. Une bouée dhiver
verte qui vient dêtre installée semble
piquer
du nez dans les vagues. Comme elle semble hésiter
entre flotter ou couler, on en prend une photo numérique
pour envoyer au vérificateur, afin de sassurer
quil ne faut pas la remplacer. On aura les résultats
le lendemain. On continue ensuite notre route jusquà
ce que toutes les bouées soient ramassées.
La journée tire à sa fin. Devant
moi, un monde de béton se présente, alors
quon accoste à notre " parking "
du Vieux-Port. Je dois bientôt retourner sur le plancher
des vaches. Je quitte à regrets léquipage
du Tracy. Parmi eux, certains vont partir dans lArctique
sur un autre navire quand le remplacement des bouées
sera terminé. Cest à eux que je pense
quand il fait trop froid en ville. Entre deux iceberg, par
-50, ils doivent rêver aux bouées dété
qui attendent à Sorel. Au plaisir de rentrer à
la maison en écoutant " La mer, qu'on
voit danser, le long des golfes clairs ".