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Couler un jour heureux parmi les bouées

Par Stéphanie Lalut


Le soleil brille sur Sorel et mon café fume dans l’air froid du bord du fleuve. A 6h du matin, la ville dort encore. Mais près de la rue du Prince, mon bateau m’attend. Le NGCC Tracy et son équipage s'apprêtent à remonter le St-Laurent. Notre mission : le changement des bouées d’été sur la voie maritime.

Quand l’hiver approche, on change les pneus sur les voitures. Sur la voie maritime du St-Laurent, on change les bouées de signalisation. On passe des bouées d’été aux bouées d’hiver. C’est la responsabilité de la Garde côtière canadienne que d’assurer ce travail bi-annuel.

Tout le long du St-Laurent, on retrouve des bouées métalliques. Certaines servent à indiquer des endroits dangereux, mais la plupart délimitent le chenal.

C'est que le fleuve est large, mais pas tellement profond. Le chenal, c’est le chemin qui est tracé par des bateaux dragueurs, qui " grattent " le fond à la façon d’une déneigeuse aquatique. Comme ça, on s’assure que même les bateaux les plus gros ont une profondeur suffisante pour circuler.

D’où l’importance de nos bouées pour leur indiquer la route. Personne n’a envie de dégager un pétrolier qui se serait heurté au fond...


A bord du NGCC

Je passe la plus grande partie de l’avant-midi dans la cabine de pilotage située à l’avant du Tracy. Il faut descendre quelques heures vers Montréal avant de commencer le ramassage. Philippe Cahn, le chef officier, en profite pour me faire visiter les lieux. Le NGCC Tracy (N.G.C.C veut dire Navire de la Garde côtière Canadienne) est un " baliseur moyen renforcé pour les glaces ". Comme son nom l’indique, il sert à baliser la voie maritime et est fonctionnel l’hiver.

Construit en 1968, il a été modernisé en 1989. Il reste encore des touches de la déco de l’époque dans la salle à manger.

Une vingtaine de membres d’équipage vivent 24h/24 à son bord, souvent pendant plusieurs mois d’affilée. Heureusement, comme le Tracy n’est pas en mer, ils ont l’option de descendre se dégourdir les jambes sur la terre ferme en soirée.

Première étape du tour, sécurité oblige, on m’assigne un endroit de " départ ". En cas d’évacuation du bateau, c’est là ou je dois me diriger pour éviter qu’on me cherche.

Le pont, avec ses cales ouvertes à l’avant, renferme les bouées d’hiver qui seront remplacées. Les bateaux de sauvetage à l’arrière sont rangés avec les bicyclettes. Pas que le pont soit assez long pour en faire, mais elles sont là pour garder en forme les matelots (ou officiers!) qui abuseraient de la bonne nourriture de la cafétéria.

Comme je suis une invitée, je mange dans la salle des officiers en compagnie de Martin Crête, le commandant du Tracy. La nourriture est pareille à celle de la cafétéria mais on a du service aux tables. C’est comme un mini-restaurant avec un steward. Un privilège traditionnel qui devrait disparaître avec les coupures de budget. Vers midi, l’estomac bien rempli, je tangue subtilement vers le poste de commande à l’étage. Règle d’or sur un bateau : toujours se tenir à deux mains ! Le ramassage des bouées va commencer.


Pourquoi changer les bouées quand l’hiver arrive ?

L’hiver, il est important pour l’économie de conserver un accès ouvert au port de Montréal. Si les bouées sont déjà installées, pourquoi diable se donner tout ce trouble pour les remplacer à chaque fin d’automne ? Parce que nos bouées d’été ne sont pas assez résistantes à la glace. Les bouées d’été qu’on a ramassé ressemblent pour la plupart à de petites îles flottantes sur lesquelles on aurait installé un phare miniature. Une pile spéciale permet de les garder allumées la nuit pendant toute la saison. Un " détecteur de clarté " les allume automatiquement quand vient la nuit.

Comme la force des glaces qui se déplacent sur le fleuve est très grande, on remplace les bouées lumineuses plus fragiles (et donc coûteuses !) par les " espars " (bouées d’hiver), qui se couchent pour laisser passer la glace et se redressent ensuite.

Les bouées d’hiver (photo) ressemblent plus à des popsicles rouges ou verts. Comme la circulation maritime est interdite la nuit l’hiver, il n’est pas nécessaire que les espars soient munis d’une lumière.

On ne remplace pas non plus toutes les bouées d’été par des espars, seulement aux endroits essentiels à la navigation. Les bouées sont ensuite entreposées à Québec ou Sorel pour l’hiver. Elles sont réparées et repeintes si nécessaire.

On en enlève environ 500. On rajoute ensuite plus de 200 espars en remplacement.

Les dernières bouées d’été (les plus importantes) sont enlevées à la mi-décembre.


Le changement d’une bouée, étape par étape

Les bouées d’hiver sont stockées dans une cale qui, à l’avant du bateau, est à ciel ouvert.


L’emplacement de chacune des bouées est indiqué sur une carte maritime, avec son numéro.

Lorsque le bateau arrive près de la bouée, le commandant et son équipe dans la cabine de pilotage manoeuvrent avec des repères visuels sur terre pour s’assurer que le bateau ne bouge pas –avec le courant, il est difficile de savoir si le bateau reste immobile.


Sur le pont avant, une immense grue munie d’un crochet sert à ramasser la bouée. Le commandant confirme à l’équipe sur le pont que le bateau est immobile et qu’ils peuvent procéder. Les matelots agrippent la bouée avec des chaînes et la grue soulève la bouée dans la cale. Ils libèrent la bouée avec un grand coup de marteau qui détache le clou qui retient la chaîne.

 


La bouée est souvent pleine d’algues et est accompagnée d’un ami hors de l’ordinaire : le crapaud ! Le crapaud, c’est le " petit nom " que l’équipage donne à l’ancre de la bouée, qui n’est pas trop jolie à voir et qui ressemble à un animal préhistorique.

Toute l’installation doit être faite rapidement et avec beaucoup de précautions. Il ne faudrait pas qu’une bouée de 3800 kg tombe sur quelqu'un !

Ensuite, selon la carte, on remplace ou non cette bouée par un espar.

Parfois, l’installation ne va pas tout à fait comme prévu. Une bouée d’hiver verte qui vient d’être installée semble piquer du nez dans les vagues. Comme elle semble hésiter entre flotter ou couler, on en prend une photo numérique pour envoyer au vérificateur, afin de s’assurer qu’il ne faut pas la remplacer. On aura les résultats le lendemain. On continue ensuite notre route jusqu’à ce que toutes les bouées soient ramassées.

La journée tire à sa fin. Devant moi, un monde de béton se présente, alors qu’on accoste à notre " parking " du Vieux-Port. Je dois bientôt retourner sur le plancher des vaches. Je quitte à regrets l’équipage du Tracy. Parmi eux, certains vont partir dans l’Arctique sur un autre navire quand le remplacement des bouées sera terminé. C’est à eux que je pense quand il fait trop froid en ville. Entre deux iceberg, par -50, ils doivent rêver aux bouées d’été qui attendent à Sorel. Au plaisir de rentrer à la maison en écoutant " La mer, qu'on voit danser, le long des golfes clairs ".


 

Ce texte a été mis en ligne en mars 2005.
 
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