Dans la Cité du multimédia,
où le coeur de Montréal bat au rythme des
kilobits et où les plus beaux paysages se dessinent
en HTML, dort Griffintown. Pendant un siècle, entre
les rues Notre-Dame, McGill et Guy, des milliers dIrlandais
ont habité ce quartier ouvrier. Griffintown nest
plus quun souvenir flou dont quelques anciens racontent
la triste histoire, la nuit de la Saint-Patrick.
LHistoire
Les Irlandais étaient arrivés
au Canada, poussés par la grande famine de 1847:
l'année précédente, un champignon a
ravagé toutes leurs récoltes de patates. Celles-ci
moisissent dans les champs et ceux qui arrivent à
en manger tombent malades du choléra. Les Irlandais
nont plus dargent pour payer leurs loyers aux
propriétaires britanniques. Deux millions meurent,
500 000 quittent lIrlande.
La plupart préfèrent les États-Unis.
Plusieurs partent tout de même pour le Canada. Ceux
qui survivent au voyage dans les " tombeaux flottants "
et à la quarantaine sur Grosse-Ile (http://www.pc.gc.ca/lhn-nhs/qc/grosseile/natcul/natcul1b_F.asp)
sinstallent près du port de Montréal.
On a besoin de main-doeuvre bon marché que
ces immigrants sans le sou sont prêts à offrir.
Ils travaillent dans la construction du canal Lachine, du
pont Victoria (1860) et des voies de chemin de fer.
Quelques mètres à peine au-dessus
du fleuve, ils sentassent dans des maisons de fortune.
Pas de toilettes, pas dégoût et des salaires
de misère. Des conditions difficiles pour les familles
nombreuses qui en plus, doivent subir les inondations du
fleuve et des incendies réguliers, dont celui de
1852 qui laisse plus de 500 familles à la rue.
Au début du siècle dernier,
ils étaient encore des dizaines de milliers. Aujourdhui,
il ny a plus personne à Griffintown.
La visite
Je suis arrivée par le métro
Square-Victoria, le coté nord du quartier. La rue
McGill, limite Est du " Griff ", est
animée. Cafés, restaurants, boutiques. Pour
être certaine de ne rien manquer, je parcours en ziz-zag
de long en large toutes les rues : King, Queen, Prince,
Duke. Entre les stationnements bétonnés, des
nouveaux lofts " avec vue sur le fleuve "
et quelques maisons de productions média, rien nindique
un passé irlandais
ni même un passé
tout court!
Quelques bâtiments de briques rouges,
où on peut discerner les noms de vieilles compagnies
peintes sur la facade, ne donnent aucun repère sur
lépoque de leur construction. Seule la caserne
de pompiers transformée en édifice de la ville
de Montréal porte encore son nom. Je cherche un indice,
un symbole qui me confirmerait lexistence de Griffintown.
Jaurais probablement plus de chance de trouver un
trèfle à quatre feuilles. Je débouche
sur la rue de la Montagne. Enfin, une pancarte touristique
de Montréal.
Devant mes yeux sélève
léglise St.Ann, le coeur de Griffintown. Avec
sa tour bombée et ses immenses fenêtres, elle
a fière allure. Jentre facilement bien quil
soit déjà tard. Dommage que je sois en train
de courir dans des ruines: St.Ann a été démolie
en 1970 et la photo que jadmire vient des archives
du Musée McCord. Cest maintenant le parc Griffintown-
St.Ann.
Griffintown nest pas morte de façon
naturelle, elle a été euthanasiée.
En 1963, le secteur est rezoné district industriel.
Pour les fonctionnaires de Montréal, Griffintown
est un taudis. Lhistoire se répète.
On expulse encore, cette fois pour lautoroute. En
1990, les fonctionnaires rebaptisent le quartier :
Faubourg-des-Récollets, en lhonneur des premiers
missionnaires venus en Nouvelle-France.
Le 26 août dernier, lors de la fête
de Ste-Anne, les derniers survivants de Griffintown se sont
réunis sur le site de léglise pour une
messe. Ces Irlandais vieillissants reviennent chaque année
sur le lieu qui les a vus naître. Ils entretiennent
la mémoire de leur ville, conscients que chaque année
qui passe les rapproche de la dernière fois.
Comme une vieille photo dadolescence
ingrate, Griffintown est maintenant inhumée loin
derrière, avec un nouveau nom de scène, sous
le joli maquillage des immeubles daluminium. La Boîte
Noire sest installée là, preuve irréfutable
du changement de classe. En sirotant mon double expresso,
dans un nouveau café sans chaleur, je tends loreille.
Jimagine maintenant un bruit à peine perceptible.
Est-ce le coeur du " Griff "? Peut-être
bat-il encore?
Sur Griffintown :