Difficile dimaginer un lieu détudes plus
exotique et étrange que larchipel de Svalbard.
À 78º de latitude, luniversité
locale, UNIS, est la plus au nord du monde.
Longyearbyen, lagglomération la plus importante
de Svalbard, pourrait servir de décor à un
film de science-fiction. Elle est située au fond
dun fjord, dans une vallée dominée par
deux glaciers. Tous les édifices du village de 1500
habitants sont construits sur pilotis, afin d'éviter
que la chaleur dégagée par les habitations
ne dégèle le pergélisol, ce sol gelé
en permanence. Pour la même raison, toute la tuyauterie
se promène en surface, le long des rues. Le village
minier, qui date du début du 20e
siècle, arbore également un étrange
système de téléphériques de
bois (aujourdhui monuments historiques) qui servaient
jadis à transporter le charbon jusquau port.
Ajoutez à cela le soleil de minuit (du 20 avril au
21 août) et la longue nuit hivernale (du 26 octobre
au 16 février) et le dépaysement est total.
Dépaysement qui ne disparaît
pas lorsquon pénètre dans le hall dentrée
de luniversité. Dabord parce quil
faut enlever ses chaussures... tradition locale qui vaut
pour la plupart des édifices publics et qui a pour
avantage de garder les planchers propres. Avec son âtre
central et ses étudiants en pantoufles
le hall rappelle davantage lintérieur dun
chalet de ski. Ici, chaque année, près de
300 étudiants en sciences viennent parfaire leurs
connaissances dans lun des quatre grands domaines
détude de UNIS (Universitsstudiene på
Svalbard): la biologie arctique, la géologie arctique,
la géophysique arctique et la technologie arctique.
Dans les corridors, professeurs et étudiants
semblent tous se connaître de nom. Et il y a de quoi.
Lisolement et la peur de déprimer face à
la longue noirceur hivernale, font en sorte que la vie nocturne
de Longyearbyen est beaucoup plus vivante quon serait
porté à le croire, explique Jan Gunnar Brattli,
conseiller après des étudiants. " Les
étudiants organisent des soupers, des randonnées
en motoneige pour aller admirer les aurores boréales,
des soirées cinéma. "
Mais cest lenvironnement qui fait
la particularité de luniversité. Ici,
les cours ne se donnent pas quen classe. Les étudiants
en biologie marine peuvent donc se retrouver sur un zodiac
à prendre des échantillons deau. Le
professeur de climatologie peut amener ses étudiants
sur un glacier afin de leur expliquer comment "lire" dans
la glace lhistoire climatique de la région.
Et les jeunes nont en général pas besoin
de se faire prier pour aller explorer le paysage montagneux
et glaciaire (60% de la superficie de larchipel est
recouverte de glaciers).
Ce genre dexpédition nécessite
cependant quelques précautions. Les ours polaires
étant plus nombreux que les humains sur larchipel,
les étudiants (tout comme les résidents de
Longyeabyen) doivent savoir se servir dune arme à
feu. Les attaques contre des humains ne sont pas fréquentes
(la dernière remonte à 1996) mais elles sont
presque toujours mortelles si lhumain nest pas
armé. Luniversité offre donc un cours
de survie à tous les nouveaux venus: du maniement
dune arme à feu à lutilisation
dun système de positionnement GPS, en passant
par le traitement des engelures.
La recherche à 78º de latitude
Lemplacement de Svalbard en fait évidemment
un endroit particulièrement intéressant pour
la recherche sur le réchauffement. Cest ici
que vient sessouffler le Gulf Stream, ce courant chaud
qui suit la côte est de lAmérique du
Nord et grâce auquel le climat à Oslo, en Norvège,
est beaucoup plus confortable que celui de Kuujjuaq, au
Québec, même si Oslo est en fait située
légèrement plus au nord. Si le réchauffement
climatique prend lampleur que lui prédisent
les chercheurs les plus pessimistes, cest dans les
régions nordiques que ses conséquences se
feront sentir en premier. Frank Nilsen, professeur de géophysique
à luniversité raconte quen 2002,
les fjords de larchipel ont été réchauffés
à un point tel par le Gulf Stream que des espèces
habituellement rares ou complètement absentes de
la région (le saumon et la morue, notamment) sont
venues sy nourrir. Cet épisode ne prouve pas
à lui seul que le réchauffement est en cours
(une autre visite du genre s'était produite dans
les années 70), mais sa répétition
à intervalles de plus en plus rapprochés pourrait
constituer une telle preuve.
Les effets dun réchauffement
pourraient également être mesurés sur
la flore locale. Cest le sujet de recherche de Rebecca
Rose Barlak, une étudiante de Colombie-Britannique
qui est sur Svalbard depuis janvier 2003 et compte y compléter
sa maîtrise lannée prochaine. " Le
paysage de Svalbard est dénué darbres.
Mais de nombreuses espèces dherbes et de lichens
poussent dans les vallées et sur les flancs des montagnes.
Si le climat se réchauffe, les espèces les
moins résistantes au froid, qui poussent actuellement
plus près du fond des vallées, pourront pousser
à des altitudes de plus en plus élevées. "
En effet, même si chaque plante possède une
altitude maximale, au-delà de laquelle il lui est
impossible de pousser à cause du froid, ses semences
peuvent tout de même se retrouver au-delà de
cette altitude maximale (à cause du vent, par exemple).
En faisant un portrait de ces zones grises (zones
où lon trouve les semences dune plante
mais où elles ne poussent pas) il deviendra facile
de constater un éventuel réchauffement climatique,
dès qu'on observera une plante en train de pousser
dans ce qui était autrefois sa zone grise.
Enfin, Svalbard est un endroit idéal
pour étudier le pergélisol; un sujet capital
pour les habitants du Grand Nord. Les conséquences
dun réchauffement seraient en effet dévastatrices
pour les communautés installées là
où le sol a toujours été gelé.
" Une région côtière qui dégèle
devient soudain beaucoup plus facile à éroder "
explique Arne Instanes, professeur de technologie arctique
spécialiste de la mécanique de la glace. En
plus, la fonte des glaces dans locéan Arctique,
en cours depuis plusieurs années, ne fait quempirer
le problème. Actuellement, les glaces agissent comme
des coussins qui brisent les vagues avant quelles
ne deviennent trop grosses. Moins il y a de glace, plus
il y a deau libre et plus les vagues ont de place
pour se développer. Les effets sur la côte
sont alors décuplés.
Le fait que des scientifiques soient ainsi
postés près du pôle, à recueillir
de telles données et à tenter de les interpréter,
est indispensable à une meilleure compréhension
de ce que notre planète nous prépare...
Infos : www.unis.no
(en anglais et en norvégien)