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Svalbard, Norvège
L'université du froid

Par Daniel Albert


Difficile d’imaginer un lieu d’études plus exotique et étrange que l’archipel de Svalbard. À 78º de latitude, l’université locale, UNIS, est la plus au nord du monde.


Longyearbyen, l’agglomération la plus importante de Svalbard, pourrait servir de décor à un film de science-fiction. Elle est située au fond d’un fjord, dans une vallée dominée par deux glaciers. Tous les édifices du village de 1500 habitants sont construits sur pilotis, afin d'éviter que la chaleur dégagée par les habitations ne dégèle le pergélisol, ce sol gelé en permanence. Pour la même raison, toute la tuyauterie se promène en surface, le long des rues. Le village minier, qui date du début du 20e siècle, arbore également un étrange système de téléphériques de bois (aujourd’hui monuments historiques) qui servaient jadis à transporter le charbon jusqu’au port. Ajoutez à cela le soleil de minuit (du 20 avril au 21 août) et la longue nuit hivernale (du 26 octobre au 16 février) et le dépaysement est total.

Dépaysement qui ne disparaît pas lorsqu’on pénètre dans le hall d’entrée de l’université. D’abord parce qu’il faut enlever ses chaussures... tradition locale qui vaut pour la plupart des édifices publics et qui a pour avantage de garder les planchers propres. Avec son âtre central — et ses étudiants en pantoufles — le hall rappelle davantage l’intérieur d’un chalet de ski. Ici, chaque année, près de 300 étudiants en sciences viennent parfaire leurs connaissances dans l’un des quatre grands domaines d’étude de UNIS (Universitsstudiene på Svalbard): la biologie arctique, la géologie arctique, la géophysique arctique et la technologie arctique.

Dans les corridors, professeurs et étudiants semblent tous se connaître de nom. Et il y a de quoi. L’isolement et la peur de déprimer face à la longue noirceur hivernale, font en sorte que la vie nocturne de Longyearbyen est beaucoup plus vivante qu’on serait porté à le croire, explique Jan Gunnar Brattli, conseiller après des étudiants. " Les étudiants organisent des soupers, des randonnées en motoneige pour aller admirer les aurores boréales, des soirées cinéma. "

Mais c’est l’environnement qui fait la particularité de l’université. Ici, les cours ne se donnent pas qu’en classe. Les étudiants en biologie marine peuvent donc se retrouver sur un zodiac à prendre des échantillons d’eau. Le professeur de climatologie peut amener ses étudiants sur un glacier afin de leur expliquer comment "lire" dans la glace l’histoire climatique de la région. Et les jeunes n’ont en général pas besoin de se faire prier pour aller explorer le paysage montagneux et glaciaire (60% de la superficie de l’archipel est recouverte de glaciers).

Ce genre d’expédition nécessite cependant quelques précautions. Les ours polaires étant plus nombreux que les humains sur l’archipel, les étudiants (tout comme les résidents de Longyeabyen) doivent savoir se servir d’une arme à feu. Les attaques contre des humains ne sont pas fréquentes (la dernière remonte à 1996) mais elles sont presque toujours mortelles si l’humain n’est pas armé. L’université offre donc un cours de survie à tous les nouveaux venus: du maniement d’une arme à feu à l’utilisation d’un système de positionnement GPS, en passant par le traitement des engelures.


La recherche à 78º de latitude

L’emplacement de Svalbard en fait évidemment un endroit particulièrement intéressant pour la recherche sur le réchauffement. C’est ici que vient s’essouffler le Gulf Stream, ce courant chaud qui suit la côte est de l’Amérique du Nord et grâce auquel le climat à Oslo, en Norvège, est beaucoup plus confortable que celui de Kuujjuaq, au Québec, même si Oslo est en fait située légèrement plus au nord. Si le réchauffement climatique prend l’ampleur que lui prédisent les chercheurs les plus pessimistes, c’est dans les régions nordiques que ses conséquences se feront sentir en premier. Frank Nilsen, professeur de géophysique à l’université raconte qu’en 2002, les fjords de l’archipel ont été réchauffés à un point tel par le Gulf Stream que des espèces habituellement rares ou complètement absentes de la région (le saumon et la morue, notamment) sont venues s’y nourrir. Cet épisode ne prouve pas à lui seul que le réchauffement est en cours (une autre visite du genre s'était produite dans les années 70), mais sa répétition à intervalles de plus en plus rapprochés pourrait constituer une telle preuve.

Les effets d’un réchauffement pourraient également être mesurés sur la flore locale. C’est le sujet de recherche de Rebecca Rose Barlak, une étudiante de Colombie-Britannique qui est sur Svalbard depuis janvier 2003 et compte y compléter sa maîtrise l’année prochaine. " Le paysage de Svalbard est dénué d’arbres. Mais de nombreuses espèces d’herbes et de lichens poussent dans les vallées et sur les flancs des montagnes. Si le climat se réchauffe, les espèces les moins résistantes au froid, qui poussent actuellement plus près du fond des vallées, pourront pousser à des altitudes de plus en plus élevées. " En effet, même si chaque plante possède une altitude maximale, au-delà de laquelle il lui est impossible de pousser à cause du froid, ses semences peuvent tout de même se retrouver au-delà de cette altitude maximale (à cause du vent, par exemple). En faisant un portrait de ces ‘zones grises’ (zones où l’on trouve les semences d’une plante mais où elles ne poussent pas) il deviendra facile de constater un éventuel réchauffement climatique, dès qu'on observera une plante en train de pousser dans ce qui était autrefois sa ‘zone grise’.

Enfin, Svalbard est un endroit idéal pour étudier le pergélisol; un sujet capital pour les habitants du Grand Nord. Les conséquences d’un réchauffement seraient en effet dévastatrices pour les communautés installées là où le sol a toujours été gelé. " Une région côtière qui dégèle devient soudain beaucoup plus facile à éroder " explique Arne Instanes, professeur de technologie arctique spécialiste de la mécanique de la glace. En plus, la fonte des glaces dans l’océan Arctique, en cours depuis plusieurs années, ne fait qu’empirer le problème. Actuellement, les glaces agissent comme des coussins qui brisent les vagues avant qu’elles ne deviennent trop grosses. Moins il y a de glace, plus il y a d’eau libre et plus les vagues ont de place pour se développer. Les effets sur la côte sont alors décuplés.

Le fait que des scientifiques soient ainsi postés près du pôle, à recueillir de telles données et à tenter de les interpréter, est indispensable à une meilleure compréhension de ce que notre planète nous prépare...

 

Infos : www.unis.no (en anglais et en norvégien)

 

 

 

Première publication: Hebdo-Science, janvier 2004.
 
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